Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 16

Chapter 163,709 wordsPublic domain

L'ordre ayant été donné de la manière que vous avez entendu, le colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner moins de soupçon de leur entreprise.

Lors, comme j'ai veu dans l'histoire, On vit arriver à la foire, Sous de differents estendarts, Des Dentelles de toutes parts; Mais, selon l'ordre expediée, On marchoit enseigne pliée, Et, pour faire encor moins de bruit, L'on n'alloit presque que de nuit; De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce? On n'osa pas battre la caisse, Et chacun alloit doucement, Tant le Poinct que le Passement. Qui pourroit nombrer chaque sorte De ceux qui vinrent par la porte Qui prend le nom de Luxembourg? Combien par celle du fauxbourg, Et par les autres moins fameuses? Combien il arriva de Gueuses? Combien il en vint sourdement, Combien d'autres plus hautement? Pour vous en descrire l'histoire, Toute l'encre d'une escritoire N'y pourroit pas suffire encor. Il en vint dont le pesant d'or N'auroit pas payé leurs dents creuses; Il en vint que le plus souvent On disoit venir du Levant; Il en vint des bords de l'Ibère; Il en vint d'arrivez naguères Des païs septentrionaux[171]; Enfin il en vint des tonneaux, Tant de mechante, tant de bonne Que le seul nombre m'en estonne.

[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la réputation commençoit.]

Quand elles furent toutes arrivées dans la foire Saint-Germain, ce fut un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore esté decidées, n'ayant jamais esté mises sur le tapis, ils se seroient tous egorgés les uns les autres, et les Pistolets, qui faisoient desjà feu, et qui sçavoient un peu mieux la guerre, alloient faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagné de sa suite, ne fût venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions, qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent tracer deux lignes pour mettre l'armée en bataille, comme ils avoient desjà projetté. On distribua des quartiers à chaque trouppe, et on chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pût pour l'artillerie, qui estoit composée de trois cens paires de canons à passemens, tous chargés de quartiers de rondache et de chaisnettes de rubans figurés, ce qui devoit faire un fracas effroyable et emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu'à faire le coup de pistolet. Ensuite on donna l'aile droite à commander au colonel Raguse, composée de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de Dentelles d'Angleterre, Dentelle façon d'Angleterre, et de Moresse[172]. L'aisle gauche estoit composée d'autant d'escadrons de neiges[173], de Rubans figurés et d'Agremens, et tous estoient commandés par le capitaine Orgoglio.

[Note 172: Sorte de dentelle venue «des bords de l'Ibère», comme il est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins _morisques_ ou arabesques dont elle étoit ouvragée.]

[Note 173: _Neige_, «dentelle faite au métier, de peu de valeur.» (_Dict. de Trévoux._) On connoît le beau _galand de neige_ que Gros-René rend à Marinette.]

Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de Pistolets.

Le premier estoit composé de cinq à six cens Caisses, toutes l'espée au costé, de Dentelles d'or, et commandées par le capitaine Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguisé en broderie, avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas mal à un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau: _Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus les femmes.

Le second estoit composé de quatre cens ballots de Dentelles de Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit commandé par le colonel Poinct-de-Gênes, ayant pour enseigne la Reyne de Suède, ayant cette inscription: _Famosa per omnes terras_.

Le troisième contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire, commandé par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau un diable fort leste, fort poudré et fort affeté, à qui bien des gens faisoient accueil, et un autre tout nud, à qui on donnoit des coups de baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au siècle où nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut être magnifique, et qu'à moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre d'estre consideré dans les compagnies.

Le quatrième estoit composé de trois cens grands coffres de Broderies d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosité; leur drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort relevée, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la plume_, voulant marquer par là que la broderie estoit necessaire pour la guerre, qu'elle servoit à faire reconnoistre les principaux chefs, et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner quelque entrée parmy le monde.

Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: _No siempre relumbra el coraçon_, qui signifioient en nostre langue que le coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat.

La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres, qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne; leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles et d'espées sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes, ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre.

Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit comptée sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem gladio quærenda libertas_.

Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües, que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix.

Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde; mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs.

Chacun, pour éviter l'assaut, Se seroit jetté d'un plein saut Dans une plus noire caverne Que ne sont celles de l'Averne. Chacun pour sortir se pressoit; Une Dentelle un Poinct poussoit; Puis, pour éviter la tüerie, On voyoit une Broderie Se voulant pousser par un coing, Recevoir plus d'un coup de poing. Un ballot poussoit une quaisse; Et tant pour sortir on s'empresse, Que maints Passemens sur leur dos Sentirent maints coups de Piquots. Alors mesdames les Espées, Voyant qu'elles estoient dupées, Ayant les esprits mecontens De s'estre joint à telles gens, Retournèrent tout en furie, Tout droit à la Coutellerie; Et pour messieurs les Pistolets, Poussant mille et mille regrets, Dans le depit qui les accable, Se donnèrent, dit-on, au diable, Qu'ils s'en vengeroient un petit. Pour cela, chez monsieur Petit Ils firent soudain la retraitte, Où depuis ils tinrent diète, Pour plus aisément convenir De ce qu'ils pourroient devenir.

Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire trouver un employ.

Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez, et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelèrent l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de succez.

[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend à quelle époque fut donnée pour la première fois cette pastorale en musique, à trois parties, avec intermèdes, que nous pensions dater seulement de 1672, année où elle fut encore représentée devant le roi, à Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux _l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir été les seuls qui furent dansés en 1660 et 1661 (_Mémoires sur madame de Sévigné_, t. II, p. 490).]

Ainsi les Poincts, les Broderies, Gagnèrent, comme on fait souvent, Par ces adroites flatteries, Les Plumes, qui vont à tout vent. Ces ornemens des jeunes testes Leur promettent desjà mille et mille conquestes; Se voyant ainsy caresser, Et se joignant à ces rebelles, Protestent desormais de quitter leurs ruelles Si l'on ne les veut exaucer.

Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires: car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens, qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire, comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny s'elever à de plus hautes conquestes.

Ces considerations le portèrent à rompre la partie qui s'estoit liée, et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit à la cour pour leur restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit à l'entreprendre, et qu'il ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur desobeissance.

Lors, considerant meurement L'effet de son engagement, Et que, s'il les vouloit defendre, Au lieu de leur faire faux bond, L'utilité qu'il pouvoit prendre, S'engageant pour eux tout de bon, Le petit dieu, plein de finesse, Resolu de les servir mieux, S'adressa, d'un air plein d'adresse, Au plus galant des demy-dieux.

Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout lieu d'esperer un succez favorable à sa requeste. En effet, il ne se trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des autres, avec l'entière liberté pour tout le reste, dont ils jouissent maintenant en faveur de l'Amour.

Mais après que ce dieu vient de nous faire voir Le credit qu'il avoit en France, Pensez-vous qu'il soit temps de faire résistance? La plus prude, comme je pense, Pourroit bien, sans rougir, ceder à son pouvoir; Et quoy qu'en vostre humeur altière, Vous le preniez pour un oyson, Vous avez beau faire la fière, Il saura bien un jour vous mettre à la raison.

* * * * *

_Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du camp._

_A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche. 1568._

_Avec privilége du Roy._

In-8º.

[Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant, Rouen, 1636, in-12. C'est un règlement pour l'armée catholique placée sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve à elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et mal _assise_ la paix signée le 2 mars précédent. On n'avoit même pas désarmé. C'est à Lonjumeau que la paix s'étoit faite, et c'est d'Etampes, à quelques lieues de là, que le futur vainqueur de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de son armée, prête à rentrer en campagne.]

De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance.

Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère, rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien, faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte, comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et police militaire entre les soldats pour les conduire et mener seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés, tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si exactement et inviolablement observées, que par la punition des grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à un chacun combien telles choses nous deplaisent.

Premièrement:

Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte compaignie.

Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines en feront advertir avec le tambourin.

Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné de marcher[176].

[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre à tâche d'imiter les prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prêche: l'armée catholique va donc avoir, elle aussi, _ses écoles buissonnières_, pareilles à celles qu'un arrêt du Parlement de 1552 avoit défendues aux Calvinistes. «Quelquefois, dit M. Michelet, ils s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres amoncelés; le peuple se plaçoit sous le vent, pour mieux recueillir la parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants, entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient à l'entour, la main sur l'épée.»]

Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect, ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera, pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle.

[Note 177: C'est celle qui vient à la suite de celle-ci.]

Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune faute.