Part 15
Compagnes, mes chères amies, Après toutes ces infamies, Qui doivent bien crever le coeur A toutes Dentelles d'honneur, Cette infortune sans seconde Me fait bien renoncer au monde, Et me fait connoître assez bien Que l'éclat du monde n'est rien, Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée Eteinte plustost qu'allumée, Et qui, dans chaque occasion, Se changent en illusion; Ses faveurs ne sont que des songes. Hélas! qui peut de ces monsonges Vous rendre compte mieux que moy? j'habitois la maison du roy, J'ai veu toutes ces momeries, Que l'on nomme galanteries Au royaume des beaux esprits. J'ai veu ceux qui gagnent le prix: Ces grands debiteurs de fleurettes, Souvent caboches très mal faites, Debitent d'un air surprenant Des mensonges à tout venant. Vous autres, belles Broderies, Vous avez de ces menteries Entendu, je pense, ma foy. Peut-estre dix fois plus que moy; Mais encor que cela deplaise, Je les entendois à mon aise; Car peut-on, sans ces deplaisirs, Satisfaire mieux ses desirs Que de passer toute sa vie Dans des lieux qui feroient envie Aux esprits les plus delicats, Demeurant tantost sur les bras, Tantost sur la gorge charmante De Philis ou bien d'Amaranthe? Quel plaisir de toucher à nu Un beau sein tout nouveau venu! De baiser les lys d'un visage Non terni par l'excès de l'age! De toucher l'embonpoint d'un bras! Mais à tous ces plaisirs, helas! Je decouvre bien du meconte. Un edit nous comble de honte, Mon coeur en est tout abattu. Mais quoy! mon coeur, faisons vertu Des necessités de la vie, Et, prenant desormais l'envie De renoncer à ce plaisir, Que pourrions-nous, icy, choisir Qui nous pût estre convenable, Ou qui pût estre comparable, Pour ne plus tourner à tout vent, Comme d'entrer dans un couvent?
C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que, si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu, resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et à tous les divertissements du carnaval.
La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis peu.
Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres, craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris, soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les pigeons d'un colombier.
Chacun, dissimulant sa rage, Doucement plioit son bagage, Resolu d'obeir au sort, Ne se voyant pas le plus fort, Lorsqu'une petite rusée, Leur donnant une autre visée, Leur fit bien, dessus ce sujet, A toutes changer de projet.
Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien placé qu'une autre, et que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que, pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les plus grands secrets des dames.
Tout ce discours rempli d'audace Fit regarder chacun en face; On fut un temps sans dire mot, Chacun croyant estre un grand sot; Puis, rompant ce morne silence, Chacun, pour dire ce qu'il pense, Voulant parler à haute voix, Tous commencèrent à la fois; Ce qui causoit un grand vacarme. Mais après, de crainte d'allarme, On appaisa tout ce grand bruit; Et, comme il estoit desjà nuit, Chacun, se retirant d'emblée, Prit lors congé de l'assemblée, Et, se frappant dedans la main, Toutes dirent qu'au lendemain Elles s'assembleroient encore Dès qu'on découvriroit l'aurore Se montrer dessus l'horizon, Toutes, dedans quelque maison, Afin de voir plus net qu'un verre Tous les accidens de la guerre; Que la nuit il faudroit resver A ce qui pourroit arriver. Cependant ils remercièrent Madame Gueuse, et la prièrent, Dedans des accidents pareils, De leur fournir de ses conseils. Ainsi finit, comme je pense, Cette agreable conference.
C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes, comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166], croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels, elles s'assemblèrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ruë Saint-Denis, où on les receut à bras ouverts.
[Note 166: Fameux marchand de Paris à cette époque. La vogue de sa maison, consacrée par un passage des _Précieuses ridicules_, duroit encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son _Arlequin Phaëton_. V. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 45, chapitre l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.]
Là, chacun, parlant à sa teste, Raisonnoit ainsi qu'une beste; Un autre, se tenant debout, Vouloit mettre son nez partout; Tel qui proposoit une affaire Aussy-tost conclut le contraire; L'autre, faisant le rafiné, Se tourmente comme un damné; L'autre, de tout faisant mystère, Parle, raisonne, delibère. Enfin, pour le dire _inter nos_, Ce n'estoit du tout qu'un cahos. Mais cependant, foy de Dentelle, Disoit, pour temoigner son zèle, Un grand Cravate fanfaron[167], Il nous faut venger cet affront; Revoltons-nous, noble assemblée: J'en ai l'ame trop bourrelée. Et dit, en jurant par la mort: Voyons qui sera le plus fort.
[Note 167: _Cravate_, qui étoit alors un mot nouveau, se mettoit indistinctement au féminin, comme dans la lettre de madame de Sévigné du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec intention qu'on lui donne ce genre dans cette pièce, où tous les objets de toilette ont un rôle si viril et si belliqueux. On sait, en effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on prononçoit alors, qui servoient dans les armées du roi: ils se garnissoient le cou d'une bande d'étoffe aidant à soutenir sur leur nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui étoit superstition chez eux devint mode et est resté usage chez nous. Dans cette pièce, le _cravate_ de dentelle intervient à la façon guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout à l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!]
Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition. Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir quelque jour leur entier retablissement.
Il n'en fallut pas davantage Pour leur augmenter le courage. Là-dessus, le Poinct d'Alençon, Ayant bien appris sa leçon, Poinct qui sçavoit plus d'une langue, Fit une fort belle harangue, Remplie de tant de douceurs, Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs. Chacun temoignoit sa furie, Lorsque de la Coutellerie Il leur vint, par un coup du sort, Dit-on, un très puissant renfort: C'estoient Mesdames les Espées, Encor presque toutes trempées Du noble sang des ennemis.
Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution, elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour leur plaire.
On dit que quelqu'une d'entre elles, Qu'on disoit venir du Marais, Leur apprit aussi des nouvelles De leurs amis les Pistolets. Tout aussi-tost, de haute lute, A l'instant même l'on depute Vers ces ennemis de la paix; On les asseura desormais, Quelque chose qui pût leur plaire, Tout au moins de les satisfaire; Que, s'ils aidoient à les venger, Et les tiroient de ce danger, Pour plus grande reconnoissance, On ne les chargeroit, en France, Qu'avec des poudres de parfum, Et quelques anis de Verdun.
Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate; une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef.
[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale, petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit été le roi de la mode pendant la minorité de Louis XIV. Il étoit mort, n'ayant que trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit donné son nom lui avoient survécu. En 1666, quand parut le _Roman bourgeois_, on parloit encore des _chausses à la Candale_. V. notre édition de ce livre de Furetière (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note), et les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de M. Craufurd, Paris, 1817, in-8, p. 186-187.]
[Note 169: C'étoit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le comte de Marsan avoit amenée de Bruxelles à Paris, et à qui il avoit fait obtenir le privilége exclusif des ateliers de dentelles, s'y établit à la fin du XVIIe siècle, et ajouta ainsi à la réputation industrielle de ce faubourg, déjà si bien commencée.]
Ainsi souvent les ridicules, Rencontrant des esprits crédules, Se vantent de mille beaux faits, Et, pour que chacun les honore, Leurs testes, dignes d'hellebore, Racontent des combats qu'ils ne virent jamais.
Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre, pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras, pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle d'Angleterre s'ecria là-dessus:
Qu'aurons-nous donc à redouter, Puisque la Cour reste sans armes? Je crois qu'il ne faut pas douter Qu'elle ne fasse un beau vacarme; Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme, Il la faudra laisser pester.
Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis, que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre.
Enfin tout estoit résolu, Et chacun d'eux, hurlu brelu, Vouloient demeurer sans oreilles Si tous ne faisoient des merveilles; Et, sans presque avoir contesté, Ils signèrent tous le traitté, Qui fut depuis mis en lumière, A peu près de cette manière:
Aujourd'hui, solennellement Nous jurons, foy de Passement, Foi de Poincts et de Broderie, De Guipure, d'Orfevrerie, De Gueuse de toute façon, Que nous voulons mettre à rançon La Cour du Roy, nostre bon sire, Et que, ce qui sera le pire, Nous voulons bannir hautement Le Conseil et le Parlement, Pour, d'une honteuse manière, Avoir voulu faire litière Tant des plus nobles ornemens Que de nous autres Passemens; Qu'il faut que le diable s'en pende, Ou qu'on les condamne à l'amende; Que pour semblables trahisons, Pour telles et autres raisons, Voulant toujours aller grand'erre[170], Nous voulons déclarer la guerre, Et dire partout hautement, Que, sans un restablissement Qui fût d'éternelle durée, La guerre sera déclarée. A tous ennemis du repos, Et que nous casserons les os A ceux qui voudront entreprendre Tant seulement de les defendre. Ce que nous signons tout entier, Ce dix-huitième janvier, Tant les nouvelles Broderies, Comme celles des Friperies, Tant les Gueuses, les Agremens, Comme nous autres Passemens.
[Note 170: _Erres_, en terme de vénerie, se prend pour les traces du cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figuré, cette expression signifioit faire grande dépense, aller grand train. Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre à M. de Fourmont, 7 septembre 1731.]
Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis, il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions; et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de leur armée.
Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter. On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur; que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions. Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que, sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en bataille, comme vous verrez par la suite.
Mais pendant que ce jour viendra, Abandonnons un peu la prose Et discourons sur autre chose; Parlons de ce qu'il vous plaira.
Par le dieu qui lance les flames, Dites-moy pourquoy vos attraits Ne seront-ils faits tout exprès Que pour faire enrager nos âmes?
Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour, Souffrent mille cruelles gehennes, Vous qui causez toutes leurs peines, Pourquoi n'aurez-vous point d'amour?
Quoi! ny le rang, ny le merite, Le renom, l'esprit, ny le coeur, A votre inhumaine rigueur Ne feront point prendre la fuite?
Vous voyez où je veux aller; Et, comme vous êtes très fine, Je voy que vous me faites signe Sur ce fait de ne plus parler.
Tout beau! Muse trop libertine, Avez-vous l'esprit de travers? Mêlez-vous de faire des vers; Vous êtes un peu trop badine.