Part 14
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé, et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau, et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face joüer son angin.
[Note 147: Il y avoit alors à Paris plusieurs Italiens qui s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques. Olivier de Serres, dans son _Théâtre d'agriculture_ (in-4º, II, 555-557), s'étend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani, qui vers le même temps construisit une magnifique citerne dans l'hôtel de Sébastien Zamet.]
--Escrivez, greffier:
«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une ample experience.»
Appelez un autre.
--Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur, les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré.
[Note 148: Le fameux opérateur de la place Dauphine, dont Tabarin étoit le valet. V. nos notes sur _la Seconde après disnée du caquet de l'accouchée_.]
[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employée alors pour désigner les voleurs, _Études de philologie comparée sur l'argot_, par M. Francisque Michel.]
--Concluez, procureur.
--Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien empesché: concluez pour moy.
--Escrivez, greffier:
«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées, specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.»
Appelez un autre.
--Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à deux lots par repas.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'_Ave-Maria_ pour deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa présence: _Guillery, garde ta queüe_[150]. Nonobstant elle ne fait que sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy donner conseil.
[Note 150: Refrain d'une complainte faite à propos du supplice de Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit aussi être le nom que le peuple donnoit au moineau franc.]
--Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict, dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse?
--Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que vous luy dictes.
--Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut.
--Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes gouvernée en jeunesse?
--Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge, faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy servira de penitence pour le temps passé.»
Appelez un autre.
--Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?--Monsieur, je n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy, conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez, puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans, lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons, si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous supplient d'en ordonner.
[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parlé dans les satires de Régnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing, avoit fait rendre par le connétable de Luynes, à la condition d'en partager avec lui les profits, un édit contre les procureurs, dont toute la basoche s'étoit émue. Il en est dit un mot dans _les Caquets de l'accouchée_ (V. les notes de notre édition); mais l'_Anti-Caquet_ s'en explique plus longuement. «Tu te plains de Chalange, y est-il dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs, n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur pays; il s'en est engendré une pepinière d'esleus, grenetiers, sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont à present secqs comme bresil.» (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8º, p. 12-13.)]
--Escrivez, greffier:
«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il est cause de la querelle.»
Appelez un autre.
--Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider.
--Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur... (excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la maison, et auparavant qu'il soit interrogé.
[Note 152: Aventure qui pourroit être la même que celle à laquelle il est fait allusion à la fin du petit livret reproduit plus haut: _les Singeries des femmes de ce temps_.]
[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle devoit à une enseigne de coutelier.]
--Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire sous ce lict? Parlez; estes-vous muet?
[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse fameuse alors. Tout bon courtisan devoit
Avoir gands à la Cadenet. . . . . . . . . . . . . _A la guimbarde_ le colet.
(_Pasquil de la Court, pour apprendre à discourir_, à la suite de _le Satyrique de la Court_, 1624, in 8º, p. 29.)]
--Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonné qu'il demeurera, à la charge que la femme luy fera une reprimande en la presence de son mary.
[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld avec son armée sur les frontières de Lorraine jeta dans Paris et par toute la France, une note de notre édition des _Caquets de l'accouchée_.]
Appelez un autre.
--Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit!
--Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de causes qui sont presque tout de mesme faict, en matière de complainte: qui juge l'une juge l'autre. Carré veut avoir l'honneur de la plaider, Bois-Guillot dit qu'il est son antien après Goguier; mais, parce que Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance.
--Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il guères de pratiques. Playdez.
--Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient que les jours des festes sont jours caniculaires à Paris; nous le cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, où il s'est fait un pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nommée Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront à une honneste femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en joüant à la bouloüaire. Philippes, l'épissié, a esté grommé[156] pour avoir chanté une chanson lubrique à la danse qui se faisoit au jardin de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour avoir monstré ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation en l'isle Louvié. Marguerite Hastiveau, servante, a esté chassée par sa maistresse pour avoir dansé en l'isle avec des gens incognus. Le fils de Mathieu Langlois a esté noyé. Trois coupe-bourses ont esté prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassiné une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure, l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-là vous demandent justice.
[Note 156: _Grondé_, _admonesté_. Ce verbe, très peu usité, avoit _grommeler_ pour diminutif.]
[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parlé tout à l'heure, et qu'on avoit sans doute transformé en jardin public et en bal champêtre, en même temps que l'on avoit donné aux appartements de l'hôtel les locataires et la destination que vous savez. On le désignoit sous le nom de: _Allée de la Reine-Marguerite_. La population y étoit la même que celle du logis. Dans _le Ballet nouvellement dansé à Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris, 1625, in-8, pag. 1, l'une des héroïnes, la dame Guillemette, est appelée gouvernante des _Allées de la feue royne Marguerite_. Elle est conduite au bal par une commère des mêmes quartiers, «la petite Jeanne des fossez S.-Germain des Prez.»]
--Escrivez, greffier:
«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout, il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que chacun ira à vespre et au sermon.»
--Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la baguette et allez sonner.
Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique, trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne laisseroit pas d'en parler.
[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui, à la mort de la princesse, eut la misère pour dernier salaire de ses turlupinades. V. _les Caquets de l'accouchée_, et Sauval, _Galanteries des rois de France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. «Il prenoit la qualité de maître de requêtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.»]
[Note 159: Type caricature créé en haine et en moquerie des Espagnols, dont, comme Polichinelle, il exagéroit encore sur sa physionomie le nez proéminent et la mâchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot _mâchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cité ici, et dont notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altération transparente. Le _Livre des singularités_, par Philomneste (G. Peignot), pag. 105.]
Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant:
«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.»
* * * * *
_La Revolte des Passemens_[160].
A Mademoiselle de la Trousse[161].
[Note 160: Nous empruntons cette pièce, intéressante pour l'histoire des modes, au _Recueil de pièces en pose les plus agreables de ce temps, composées par divers autheurs_ (_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit avoir été écrite par quelqu'un de la société de Mme de Sévigné. La dédicace à Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.]
[Note 161: Elle étoit fille de François le Hardi, marquis de la Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Sévigné. Après une existence beaucoup moins frivole que la dédicace qui lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, où elle s'étoit retirée, en décembre 1685.]
Belle et sçavante de la Trousse, Mon humeur aujourd'huy me pousse De vous decrire les combats, Les regrets et les embarras, Les retraittes et les tuëries De mesdames les Broderies, Des inutiles ornemens, Des Poincts, Dentelles, Passemens, Qui, par une vaine despence, Ruinoient aujourd'huy la France. Leurs vains efforts et le depit Qu'elles conceurent de l'edit Lequel, l'an mil six cent soixante[162], Rendit chacune mecontente; De plus, leurs imprecations, Leurs belles resolutions, Les desseins de chacune d'elles, La conversion des Dentelles, Qui vouloient par devotion S'enfermer en religion, Lors qu'une pauvre malheureuse, Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163], Sans en craindre le dementy, Leur fit prendre un autre party, Où, dès lors qu'elles consentirent, Bientost après se repentirent De s'estre mises au hazard; Mais il estoit desjà trop tard. Et, pour punir leur entreprise, Je crois qu'une telle sottise Meritoit, comme on fit aussy, Que l'on leur fit crier mercy.
[Note 162: Cet édit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le même dont Molière a dit par la bouche de Sganarelle:
Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit, Par qui des vêtements le luxe est interdit! Les peines des maris ne seront pas si grandes, Et les femmes auront un frein à leurs demandes! Oh! que je sais au roy bon gré de ces descris Et que, pour le repos de ces mêmes maris, Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie Comme de la guipure et de la broderie.]
[Note 163: Dentelle unie, qui devoit à sa simplicité le nom significatif qu'elle portoit.]
Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse, du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette manière:
C'est aujourd'huy, noble assistance, Qu'il faut abandonner la France, Et nous en aller bien et beaux, Pour n'estre pas mis en lambeaux. Ne croyez pas que je me rie; Il faut revoir nostre patrie, A mon gré fort pauvre ragoust, Pour estre le baille-luy-goust D'un mary de qui l'oeil sevère Redoute toujours l'adultère, Ou nous serons mis en prison Dans quelque maudite maison. Et toi, pauvre Poinct de Venise, Tu dois craindre pour ta franchise, Et que t'en retournant sur mer, Par un malheur bien plus amer, Un corsaire, ou bien pis encore, Ne te traitte de Turc à More; Que peut-estre dans le serrail, Où le jour par un soupirail Vient le long d'une sarbatane, Tu ne serve à quelque sultane, Qui peut-estre, pour ton malheur, Sera femme du Grand-Seigneur. Encor si ce coup de tonnerre Nous fût venu durant la guerre[165], Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas Je ne m'en tourmenterois pas: En retournant dans ma patrie, J'eusse fait quelque menterie, J'eusse dit quelque fausseté, Que c'eust esté la pauvreté Et le manquement de finance Où chacun avoit veu la France Qui m'eut fait revoir mon pays; Et du Danube au Tanaïs, On auroit cru, par ma sortie, Que j'eusse quitté la partie, Au lieu que l'on voit clairement Que nous sortons honteusement. Encor pour vous, Poinct de Raguse, Vous qui n'estes pas une buse, Il est bon, crainte d'attentat, D'en vouloir purger un estat. Les gens aussy fins que vous estes Ne sont bons que, comme vous faites, Pour ruiner tous les estats; Mais pour nous autres Poincts, hélas! Et vous, Aurillac ou Venise, Si nous plions nostre valise, Et si l'on nous presse si fort, C'est, je vous jure, bien à tort.
[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commença en France à la fin du XVIe siècle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_, 2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V. _Mémoires_ de Saint-Simon, édit. in-8º, t. 4, P. 286, année 1704.)]
[Note 165: Le traité des Pyrénées, signé l'année précédente, avoit mis fin à la guerre avec l'Espagne.]
Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler ses compagnes, en leur parlant de la sorte:
Sans faire la petite bouche Il est vray, ce decry me touche, Et m'attaque aussy fort les sens, Comme à vous autres, jeunes gens: Car, dites-moi, je vous en prie, Poinct, Dentelles ou Broderie, Qu'aurons-nous donc fait à la Court, Pour qu'on nous chasse haut et court, Nous par qui la noble jeunesse, Meprisant toujours la bassesse, N'avoit point d'autre passion Que la gloire et l'ambition, Pour nous seules faisant depence, Vivoit quasi dans l'innocence, Et ne faisoit, faute d'escus, Que fort peu de maris cocus, Au lieu qu'estant dans l'opulence, Elle en repeuplera la France? Mais ces discours sont superflus: Mes compagnes, n'y pensons plus, Et, sans en deviner la cause, Soyons desormais autre chose, Et, dans un semblable conflit, Faisons nous toutes tour de lit: C'est une agréable corvée; Pour moy, je m'en suis bien trouvée. Là, mille et mille serviteurs Y viennent compter des douceurs, Et j'y ai veu plus d'une duppe Aussi bien que quand j'estois juppe.
Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit: