Part 13
--Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et cependant faites plaider Goguier.
[Note 135: Fameux cabaret dont il est parlé avec détail dans le curieux livre: _Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, etc., Paris, 1635, in-12.]
--Goguier! Goguier!
--Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et du remuement des verres[136].
[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors pour des piliers de taverne et de brelan:
Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez, Et que tout leur estude est de jouer aux billes, A la boule, à la paulme, aux cartes et aux quilles.
Puis les bons compagnons, comme le viel Lymière, Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivière, Dont le ventre à la suisse et le rouge museau Temoignent qu'à leur vin ils ne mettent pas d'eau.
(_La Responce à la misère des clercs de procureur, etc., par mad. Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8º, p. 8.)]
--Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus, donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous, parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous confondre.
--Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne permettez pas cela.
--Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc? Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat.
--Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au monde, mais j'ay eu grand renom.
--Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours, mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les frippiers. L'huissier Cornet, appelez.
--Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les autres.
--Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner nostre vie. Nous vous demandons justice.
[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appelés _Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit, à ce qu'il paroît, depuis long-temps. Il est déjà parlé, dans une pièce de 1614, de ces effets volés, jetés par les détrousseurs de nuit dans les caves des fripiers, leurs receleurs:
Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine, Desquels ceste cité est de tout temps si pleine. Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez, Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez, Que jamais, ô araignes! vos toiles n'y tendez. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz.
(_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur estat._ Paris, 1614, in-8º, p. 6.)]
--Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous chrestiens?
--Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous justice pourtant.
[Note 138: Presque tous les fripiers des halles étoient juifs, mais cachoient avec soin leur religion. V. la pièce qui précède, _Recit naïf et veritable, etc._, pag. 181.]
--Escrivez, greffier:
«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.»
--Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly, et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer.
[Note 139: Il était alors lieutenant criminel. C'est le même qui est appelé Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval, in-12, tom. I, pag. 323, et à qui la reine Marguerite fit faire le procès d'Aubiac.]
--Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier.
--Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez.
--Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne, crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis, parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa maison; cependant je demande l'eslargissement du fils.
--Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy qui dict:
_Sæpe patri filius similis esse solet_,
qu'il faut expliquer en compagnie.
--Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage.
--«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.»
Appelez un autre.
--Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour estre sage.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe, qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de leurs accordailles.
--Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent.
--Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du purgatoire.»
Appelez un autre.
--Goguier! Goguier!
--Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur fasse justice.
--Plaidez.
--Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du temple.
--Escrivez, greffier:
«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son peché et de recompence pour son tablier à bourse.»
Un autre.
--Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy venez-vous si tart à la justice?
--Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre.
[Note 140: Sans doute tout près de la _cour du Roi François_, qui étoit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont l'emplacement a gardé le nom. Cette _cour du Roi François_ existe encore presque entière dans la rue Saint-Denis, nº 328. Elle doit, dit-on, son nom aux écuries de François Ier, qui l'occupèrent d'abord.]
--Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre vacation?
--Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande justice.
--Plaidez.
--Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à estre reintegré ou recompensé.
--Escrivez, greffier:
«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne, fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.»
[Note 141: Les échevins disposoient de ces offices de charbonniers, et les vendoient à de pauvres gens, qui les exerçoient à leur profit. Il est parlé de ce trafic des petits métiers dans _le Caquet de l'accouchée_ (première journée du _Recueil général, ad fin._) V. la note de notre édition.]
Un autre.
--Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons; vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice.
--Plaidez.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent que l'on ne cognoist point.
--Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes: De quel pays estes-vous?
--Je suis Gascon, monsieur.
--Où demeurez-vous à present?
--Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré.
--De quel estat estes-vous?
--Advoué de monsieur d'Espernon.
--Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre?
--Non pas.
--De quoy vivez-vous doncques.
--Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant; cela n'est pas ma cause.
--Escrivez, greffier.
«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison absous.»
Un autre.
--Alexandre! Alexandre!
--Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à l'audiance à tous les autres.
--Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une femme.
--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge, Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les faire prendre pour estre chastiées selon les loix.
--Escrivez, greffier:
«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que, en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison, sauf à ordonner de ses salaires.»
[Note 142: Nom _équivoqué_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense à l'office du baron de Malva et à la population soumise à sa police.]
Appelez un autre.
--Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre bonnet plain de duvet, et venez plaider.
[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme dit Tallemant (édit. IV, pag. 345). V. une note de notre édition du _Roman bourgeois_, pag. 225.]
[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine Marguerite de Valois dont il est parlé dans la huitième partie du _Recueil général des caquets de l'accouchée_, et que les grandes dépenses de la princesse avoient rendue si difficile à liquider. La construction de l'immense hôtel qu'elle avoit fait bâtir rue de Seine, et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, avoit été la principale de ces dépenses. Henri IV avoit été effrayé de l'étendue et du luxe de cette demeure la première fois qu'il alla y visiter cette reine Margot, qui, depuis leur divorce, étoit toujours restée son amie. En partant, il la pria d'être plus ménagère. «Que voulez-vous? lui dit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.» Quand elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes bâtiments; mais ils étoient dans un quartier encore mal habité ou désert, et l'on ne put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on parle ici. Plus tard, cette habitation princière se réhabilita. Le président Séguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en étoit propriétaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure été diminués d'étendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi à l'élargissement du quai Malaquais et à la construction des hôtels voisins, dont quelques uns subsistent encore.]
--Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de consequence.
Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier, parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145], marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent à present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de la maison d'une princesse une maison vitieuse.
[Note 145: Dénomination qui s'explique par les mots qui suivent, et qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _ânes_.]
--Gens du roy, concluez.
--Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi _quod semel est imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds.
Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a fait tant gaigner d'argent à ses batimens.
--Escrivez, greffier:
«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la maison confisquez à l'Hostel-Dieu.»
Appelez un autre.
--Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux!
--Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au _Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée ceux qui ont mis le feu au pont.
[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent trouver leur profit dans les procès entre les locataires et les propriétaires, conséquence naturelle de l'incendie des maisons du Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui étoient nombreux autour de l'église Saint-Bon, et auxquels le même incendie et la destruction des boutiques renommées des marchands leurs concurrents avoient dû, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.]
--Plaidez.
--Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir, avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud, aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a menacé.
--Escrivez, greffier:
«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.»
Appelez un autre.
--Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son.