Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

Part 1

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VARIÉTÉS

HISTORIQUES

ET LITTÉRAIRES,

Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers

_Revues et annotées_

PAR

M. ÉDOUARD FOURNIER

TOME I

A PARIS Chez P. JANNET, Libraire

MDCCCLV

PRÉFACE.

Jusqu'à ces derniers temps, pour les études d'histoire et de littérature, l'on ne s'étoit guère adressé qu'aux ouvrages traitant _in extenso_ de la question historique ou littéraire dont on étoit curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrés, aux sources connues et en évidence, c'est-à-dire aux gros livres, qui ne répondoient pas toujours; l'on paroissoit à peine, se douter que, tout près de ces documents pour ainsi dire épuisés par l'usage, auprès de ces volumes muets, ou ne parlant que pour se répéter, il se trouvoit de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis par les grands livres, d'autant plus intéressants, la plupart, qu'ils étoient plus inconnus, et que l'ignorance où l'on étoit même de leur titre leur avoit laissé, après deux ou trois siècles, tout le piquant de la nouveauté.

Le goût des livres rares, qui s'est si bien développé pendant toute la première moitié de ce siècle, a fait retrouver un très grand nombre des pièces dont nous parlons, et a fait assigner à chacune son prix vénal. Ce n'étoit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets curieux eussent été trouvés pour le bibliophile; il falloit aussi qu'ils fussent acquis pour l'écrivain préoccupé des curiosités de toutes les histoires, de toutes les littératures; il ne falloit pas seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le commissaire-priseur, il étoit bon qu'ils retrouvassent aussi leur valeur réelle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas posséder, veut au moins pouvoir lire et travailler.

Leur rareté a fait le prix vénal de ces pièces; la publicité doit montrer leur prix historique, leur valeur littéraire, et ainsi leur réhabilitation ressortira de deux contraires. Voilà ce que nous nous sommes dit, voilà ce qui nous a guidé dans la recherche de celles dont ce volume commence le recueil.

Nous nous adressons à toutes les classes de lecteurs curieux et travailleurs; nous voulons apporter à chacun, quelle que soit la préoccupation de ses études, notre lot de connoissances nouvelles et de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre quelconque, qui nous eût, fatalement rendu exclusif, et nous eût forcé, dès l'abord, de démentir notre titre, nous nous sommes imposé le désordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les suivants, et qui nous permettra, grâce à son sans-gêne et à son mépris des transitions, de satisfaire ensemble et l'une après l'autre toutes les curiosités.

L'immense période comprise entre la seconde partie du XVIe siècle et la Révolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer, dans tout ce qu'il a d'intéressant au point de vue des faits de l'histoire ou des oeuvres de l'esprit.

* * * * *

_Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du roy, addressée à toutes personnes qui ayment les lettres, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1]._

[Note 1: Jean Gosselin succéda à Mathieu LaBssie comme garde de la bibliothèque du Roi à Fontainebleau. (_Discours sur l'histoire de la bibliothèque du Roi_, en tête du 1er volume du catalogue imprimé, p. 16.)]

Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit:

Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume, durant lequel temps je l'ay gardée plusieurs années dedans le chasteau de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2], je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gardé icelle librairie, et d'avoir empesché plusieurs fois qu'elle n'ayt esté dissipée ou ruynée, et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingérer d'entrer en icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur façon, lesquels j'ay empesché, par la grace de Dieu et par l'ayde de Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus résister contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma présence, me contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay très bien fermé la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat, et par dedans avec une forte barre, et me suis absenté de ceste ville de Paris deux mois devant qu'elle ait esté assiégée, et me suis retiré à Saint-Denis, où estoit Sa Majesté, et par après me suis refugié en la ville de Meleun, qui estoit en l'obéissance du roy, là où j'ay été jusques à la dernière trève, durant laquelle le président de Nully, qui pour lors avoit moult d'autorité en ceste ville de Paris, meu d'une particulière affection, s'est adressé à la dicte librairie, a fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit fermée; et ne pouvant ouvrir icelle porte, à cause qu'elle estoit fermée par derrière avec une forte barre, il a fait rompre la muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entré en icelle librairie avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est allé plusieurs fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possédé la dicte librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a esté réduite en l'obéissance du roy, et que Sa Majesté luy a mandé de me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit président m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus avant; mais je reviens à mon propos, à moy plus nécessaire: c'est que vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux auquel m'ont réduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui estoient en ceste ville de Paris, très mal affectionnez envers les serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retiré en ville qui estoit en l'obéissance du roy, viennent en mon logis, auprès de Sainct-Nicolas-des-Champs, où j'avois laissé feu ma femme, et ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils m'eussent trouvé, ils ne m'eussent pas laissé derrière. Voylà comment les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande nécessité. Mais Sa Majesté, pleine de bonté, ayant entendu les fidelles services que j'ay faits par le passé, et que je faits encores de présent, et aussi la grande nécessité où j'ay esté et suis encores maintenant, a ordonné et commandé très expressement (mesmement par l'advis de son conseil) à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il ait à me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la somme de seize cens soixante six escus, à moy deue pour plusieurs années de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement deuement expédié, dont la copie ensuit par cy après.

[Note 2: Cette déclaration si positive de Jean Gosselin rétablit un fait altéré dans le _Discours_ cité tout-à-l'heure. Il devient constant que ce ne fut pas sous Henri IV, en 1595, comme les auteurs de cette notice, d'ailleurs excellente, l'ont avancé, mais long-temps auparavant, sous Charles IX, que la bibliothèque fut transférée de Fontainebleau à Paris.]

[Note 3: Jean Gosselin a fait ailleurs une autre constatation de cet acte de violence et des pillages qui en furent la conséquence. Entre autres choses précieuses, un manuscrit françois, _Marguerites historiales_ de Jean Massuë, avoit été distrait de la bibliothèque. Il y fut réintégré après les troubles, mais un cahier y manquoit. J. Gosselin, qui étoit encore _garde de la librairie_, afin de renvoyer à qui de droit la responsabilité de cette mutilation, écrivit cette note sur le côté intérieur de la couverture du manuscrit: «Mémoire que le président de Nully, durant la ligue et durant la trève, s'est saisi de la librairie, laquelle il a possédée jusqu'à la fin du moys de mars, en MDXCIV, qui sont six mois, pendant lequel temps on a coupé ou emporté le premier cahier du présent livre, auquel cahier estoient contenues choses remarquables. _Item_, durant le temps susdit, ont esté emportez de cette dite librairie plusieurs livres dont le commissaire Chenault feist enqueste bientôt après que le dit président eut rendu cette librairie. Signé Gosselin, _ita est_.» Dans le _Discours_ qui sert d'introduction au catalogue (p. 17), cette curieuse note est citée, puis il est dit après: «Ce garde (Jean Gosselin) parle ensuite des tentatives que Guillaume Rose, evesque de Senlis, et Pegenac, docteur de Sorbonne, fameux ligueurs, firent dans un autre temps pour envahir la Bibliothèque royale; et il a adjouté qu'ils en furent toujours empeschez par le président Brisson, à la requête et à la sollicitation de lui Gosselin.» Cette circonstance, comme le remarquent les auteurs du _Discours_, est en contradiction avec ce qu'assure Joseph Scaliger dans ses _Lettres_ (lib. I, epist. 63). A l'entendre, Barnabé Brisson «ayant eu chez lui un bon nombre des livres du Roi, sa veuve les vendit presque rien.» Il faut sans doute être moins rigoureux que Scaliger, et ne pas faire un crime de ces simples emprunts au malheureux président, qui ne fut que trop empêché pour rendre ce qu'il avait emprunté; mais il faut regretter la perte qui en résulta pour la bibliothèque, et qui ne fut que trop réelle. Parmi les livres qui ne reparurent plus se trouvait l'un des deux seuls exemplaires échappés à l'auto-da-fé que le numismatiste Hautin avoit fait de son _Traité des Médailles_. Gardant l'un pour lui, il avait donné l'autre à la bibliothèque du Roi: «Il en fut tiré, avec quelques autres, par M. Brisson, qui, les ayant portez chez lui, selon sa coutume, pour les examiner plus à loisir, et dans le dessein de les remettre à leur rang, fut prévenu de la mort, ayant péri malheureusement dans les désordres de la ligue. Sa veuve, qui trouva ce livre parmi ceux de son mari, sans démêler s'il étoit de la Bibliothèque royale ou non, le vendit avec les autres.» (_Essais de littérature pour la connoissance des livres, etc._) La Haye, 1703, in-12, p. 15.--Les Sainte-Marthe ont aussi parlé des pertes faites alors par la bibliothèque. Le père en fait mention dans l'un de ses opuscules, le fils dans un _Discours_ au Roi sur la bibliothèque de Fontainebleau. Le Prince, dans son essai historique sur la _Bibliothèque du Roi_, ne fait que reproduire à ce sujet ce qu'il a trouvé dans le _Discours_ préliminaire; il ajoute, toutefois, dans une longue note, que parmi les livres disparus se trouvoit le manuscrit des _Statuts et livre armorial des escripts et blasons des armes des chevaliers et commandeurs de l'ordre et milice du Saint-Esprit, institué par Henri III en 1578_, manuscrit magnifique qui, plus tard, passa de chez Gaignat dans la bibliothèque du duc de la Vallière.]

Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la raison, la nécessité me contraint de supplier humblement vous autres, Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres, qu'il plaise à chacun de vous (quand l'occasion se présentera) de remonstrer et persuader audit thrésorier qu'il acquerroit honneur, avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font service au roy et au publiq, et spécialement en me payant ce qui m'est deu et ordonné par sa dicte Majesté, afin que m'acquite envers les gens de bien qui m'ont presté argent durant le mauvais temps qui a couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en l'aage où je suis: car autrement (à mon très grand regret) je seray contrainct, après que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec grande honte) à toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres, plus tost que de mourir de faim en languissant.

* * * * *

_Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande très expressément à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'Espargne, qu'il paye à Jean Gosselin, garde de la librairie royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie._

Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à notre amé et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar Gobelin, salut. Nous vous avons mandé par nos lettres patentes du diseptième jour d'octobre dernier de payer à nostre bien aimé Jean Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante six escus deux tiers, à luy deue pour les causes et comme il est porté par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement remonstrer, vous faictes difficulté de satisfaire, à cause des reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de nos finances, nous suppliant très humblement, attendu que c'est chose deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos predecesseurs, en quoi il a reçeu de grandes pertes en ses biens, et desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous voulons et nous vous mandons très expressement par ces presentes que, sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous ayez, des plus clers deniers de vostre charge, à payer, bailler et délivrer comptant à iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est mandé faire par nos dictes lettres cy attachées sous nostre contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir à plainte à nous, nonobstant lesdicts réglements et deffences au contraire, de la rigueur desquelles nous l'avons excepté et reservé, exceptons et reservons, et vous en avons dechargé et dechargeons par ces dictes presentes, signées de notre main, car tel est nostre plaisir. Donné à Paris, le quatrième jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre vings quinze, et de nostre règne le sixième.

Ainsi signé: HENRY, et plus bas: Par le roy, POTTIER; et scellé sur simple queüe en cire jaune, et au dos est écrit ce qui s'en suit: Enregistré au contrerolle général des finances, par moy, soubzsigné, à Paris, le septième mars mil cinq cens quatre vings quinze.

_Signé_: DE SALDAIGNE.

Ceux qui embrassent Pluton et le préfèrent aux thresors de Palas vont estre mal contents de la petite remonstrance, à cause de quoy je suys iniquement traicté touchant cest affaire.

_Ventus en est vita mea._

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_Le Diogène françois[4], ou les facetieux discours du vray anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprimée à Limoge, par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, près l'église Sainct-Michel._

M. DC. XVII.

In-8.

[Note 4: Il ne faut pas confondre ce livret avec un autre paru sous le même titre en 1615, réimprimé dans l'un des volumes du recueil A. Z, et le même dont Malherbe écrivoit à Peiresc, le 13 février 1615: «Il s'est fait un _Diogène françois_, mais ridicule et impertinent; et, hormis trois ou quatre mots où il contrefait le baragouin d'un certain homme et bouffonne sur la physionomie d'un autre, je n'en donnerois pas un clou à soufflet.»]

AUX LECTEURS.

_Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un ennuy qui nous rend paresseux à la lecture; par divertissement, et pour les heures moings occupées, j'ay fagoté ce paradoxe facetieux, pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins curieux. Les matières graves temperées par la consolation de quelque gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus récréatif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la chattemitte et estre du nombre de ceux_ qui furtim coëunt et sua furta regunt.

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A CE LIVRET.

Passe, tu es assez fort, Ton humeur est ta conduite, L'on ne te peut faire tort, Tes ennemys sont en fuite.

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PARADOXE

SUR LES CHOSES PETITES.

_Parvi parva decent_, à petit mercier petit pannier. Voyons d'où vient la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement à deux heures et demye deux minutes, et un moment après midy, estant au jour d'une vieille fenestre casuellement trivialle, appuyé comme un Astrophile, j'entendy deux grosses chambrières grasses, grosses et rebondies, dont l'une complaignante disoit: Hélas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si gros et de si longs à votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut de telle sorte, que je fus sur l'après de passer le pas, comme celuy qui mourut à force de rire voyant un âne qui mangeoit des figues sur sa table. Cela fut cause que tout aussitôt je mis la main à la plume, et qu'à chapeau relevé je resoluz de rembarrer cette insatiable caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la manutation, le support et protection des choses petites, que je concluds, di-je, à sourcil refrongé, de les mettre en lustres et frontispice.

_Primo._ Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour? plus mignard que l'amour? plus abrégé que l'amour? C'est luy toutefois qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la réunion entre les choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: _Omnia vincit amor_.

_Secundo._ Lors qu'une beauté veut emprisonner quelque amoureux trancy, par où fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que _oculi sunt in amore duces_. Tous les philosophes assemblez, voulant signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appelé microcosme, _tanquam parvus mundus_; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de _petit monde_, pour notifier que les choses petites ont je ne sçay quoy de plus que les grandes, _et igitur aures arigite, admiranda canam_. Il est certain qu'Apulée, ayant mangé un petit bouton de rose, laissa sa forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes, qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir leurs escritures. _Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet_, que quelque maleficié et morfondu presente une pistole à son medecin pour son ordonnance, jaçoit qu'elle soit petite et rongnée contre la reigle _hic et hac et hoc nimis_, au diable s'il en fait refus: _donum quodcumque sumendum_. Voylà, voilà: les maximes _d'accipe, sume, cape_, sont cejourd'huy si ressentes et familières, qu'on est contrainct d'avouer à monsieur le bachelier, pour la peine de ces recipez, _materiam non formam_, si mieux il ne vouloit recevoir du febricitant _stercus aureum_ en champ de gueule.

N'en déplaise à messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le petit manteau à la clisterique[5], la petite espée, et, foy de Platon, le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans, suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me font ombre. Que feroit-on là? Il faut confesser qu'aujourd'huy _vanitas vanitatum et omnia vanitas_. Leurs lettres amoureuses s'appellent poulets, _in diminutivo_, et non pas chappons[6], où avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous les moys.

[Note 5: La forme écourtée des manteaux dont on parle ici, et qui, ne descendant guère plus bas que les reins, eussent été si favorables aux apothicaires qui poursuivoient Pourceaugnac, fait comprendre de reste le sens de ce mot _clistérique_.]

[Note 6: On avoit dit aussi _chappons_ pour lettres galantes; on les écrivoit surtout en vers. Il s'en trouve plusieurs dans les poésies de Christophe de Beaujeu. «On conçoit aisément, est-il dit à ce propos dans les _Mélanges d'une grande bibliothèque_, tome VII, pag. 297, que les poulets galants sont des diminutifs de ces chapons-là.»]

Pour crayonner une belle Helène, il faut qu'elle aye un petit sorcil à perte de veüe, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et tetasses à la perigourdine, propres à charger sur l'espaule comme une besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potelée et caillotée, _absque fuco et cerusa_, un petit pied, et un petit, petit, petit, etc.

Appelles, voulant dépeindre une beauté parfaite, emprunta les attraits plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame avoit les talons si petits et si courts, qu'à toute heure elle tomboit à la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en rapporte à Flore et Laïs, ses compagnes.

Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent ordinairement ès petites boëtes, et ses disciples par succession tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces queües pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et défences à ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville en ces mots:

Troupe picquante et du tout vile, Des asnes le vray chastiment, Nous vous faisons commandement De reculer de nostre ville.

Et si, par le moyen de la prosopopée, ces guespes vouloient s'arraisonner et contester leur antienne liberté, espouventez-les en ceste façon, comme Ænée parlant à Turne:

Nos Arcades à ceste fois Ont sur vous un tel advantage Qu'ils naissent soubz humain visage, Comme les feuilles par les bois.

Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7] tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand à frise corde et à fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs sont odieux, desplaisants et desagréables. Prenons-les doncques petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin, selon Virgile: _collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes: una dies aperit, deperit una dies_.

[Note 7: Périphrase pour désigner les maîtres paumiers.]