Part 8
Cette confusion est de règle pour Pascal. On a tant écrit sur lui, on l’a tant imaginé et si passionnément considéré qu’il en est devenu un personnage de tragédie, un acteur singulier et presque un «emploi» de la comédie de la connaissance. Certains jouent les Pascal. L’usage a fait de lui une manière d’Hamlet français et janséniste, qui soupèse son propre crâne, crâne de grand géomètre; et qui frissonne et songe, sur une terrasse opposée à l’univers. Il est saisi par le vent très âpre de l’infini, il se parle sur la marge du néant où il paraît exactement comme sur le bord d’un théâtre, et il raisonne devant tout le monde avec le spectre de soi-même.
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C’est pourtant un fait assez remarquable que la plupart des religions aient placé dans l’extrême altitude le siège de la Toute-Puissance, comme elles ont trouvé sa marque et les preuves de son existence dans cet ordre sidéral, qui d’autre part, a donné aux hommes l’idée, le modèle primitif, et les premières vérifications des lois naturelles.
C’est vers le Ciel que les mains se tendent; en lui que les yeux se réfugient ou se perdent; c’est lui que montre le doigt d’un prophète ou d’un consolateur; c’est du haut de lui que certaines paroles sont tombées, et que certains appels de trompettes se feront entendre.
Et sans doute, ni la Cause Première, ni l’Acte Pur, ni l’Esprit n’ont point de site, non plus qu’ils n’ont de figure ni de parties; mais un instinct qui tient peut-être à notre structure verticale, peut-être le sentiment que nos destins sont suspendus à des phénomènes très éloignés, et que toute vie terrestre en dépend, tourne inévitablement les hommes embarrassés, ou affligés, ou tourmentés dans leurs esprits par leurs questions abusives, vers le zénith du lieu, _vers le haut_.
_Exhausser_, _exaucer_, sont le même mot.
Kant lui-même, cédant à un secret mouvement de mysticisme naïf, a conjoint cette espèce d’inspiration qu’il eut d’une loi morale universelle, à la sensation que lui causait le spectacle du ciel étoilé.
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J’ai essayé quelquefois d’observer en moi-même et de suivre jusqu’aux idées cet effet mystérieux que produisent généralement sur les hommes une nuit pure et la présence des astres.
Voici que nous ne percevons que des objets qui n’ont rien à faire avec notre corps. Nous sommes étrangement simplifiés. Tout ce qui est proche est invisible; tout ce qui est sensible est intangible. Nous flottons loin de nous. Notre regard s’abandonne à la vision, dans un champ d’événements lumineux, qu’il ne peut s’empêcher d’unir entre eux par ses mouvements spontanés, comme s’ils étaient dans le même temps; traçant des lignes, formant des figures qui lui appartiennent, qu’il nous impose, et qu’il introduit dans le spectacle réel.
Cependant la distribution de tous ces points nous échappe. Nous nous trouvons accablés, lapidés, englobés, négligés par ce nombreux étincellement.
Nous pouvons compter ces étoiles, nous qui ne pouvons croire que nous existions à leur regard. Il n’y a aucune réciprocité d’elles à nous.
Nous ressentons quelque chose qui nous demande une parole, et une autre chose qui la refuse.
Ce que nous voyons dans le ciel, et ce que nous trouvons au fond de nous-mêmes, étant également soustraits à notre action, et l’un scintillant au delà de nos entreprises, l’autre vivant en deçà de nos expressions, il se fait donc une sorte de relation entre l’attention que nous attachons au plus loin, et notre attention la plus intime. Elles sont comme des extrêmes de notre attente, qui se répondent, et qui se ressemblent par l’espérance de quelque nouveauté décisive, dans le ciel ou dans le cœur.
A ce nombre d’étoiles qui est prodigieux pour nos yeux, le fond de l’être oppose un sentiment éperdu d’être soi, d’être unique,--et cependant d’être seul. Je suis tout, et incomplet. Je suis tout et partie.
L’obscurité qui nous entoure nous fait une âme toute nue.
Cette obscurité est tout ensemencée de clartés inaccessibles. L’on peut difficilement se défendre de songer à des demeures où l’on veille. Nous peuplons vaguement l’ombre de vivants lumineux et inconnaissables.
Cette même ombre qui nous supprime les environs de notre corps, par conséquence rabaisse le son de notre voix et la réduit à une parole intérieure, car nous avons une tendance à ne parler véritablement qu’à des êtres peu éloignés.
Nous éprouvons un calme et un malaise singuliers. Entre le «moi» et le «non-moi», il n’y a plus de passage. Pendant la pleine lumière, il existait un enchaînement de nos pensées avec les choses, par nos actes. Nous échangions des sensations contre des pensées, et des pensées contre des sensations; et nos actes servaient d’intermédiaires, notre temps servait de monnaie. Mais à présent il n’y a plus d’échanges, il n’y a plus cet homme agissant qui est mesure des choses. Il n’y a plus que deux présences distinctes et deux natures incommensurables. Il n’y a que deux adversaires qui se contemplent et qui ne se comprennent pas. L’immense agrandissement de nos perspectives, la réduction de notre pouvoir sont confrontés. Nous perdons pendant quelque temps l’illusion familière que les choses nous correspondent. Une mouche qui ne peut pas traverser une vitre est notre image.
Nous ne pouvons pas rester à ce point mort. La sensibilité ne connaît point d’équilibre. On pourrait même la définir comme une fonction dont le rôle est de rompre dans les vivants tout équilibre de leurs puissances. Il faut donc que notre esprit s’excite soi-même à se défaire de sa stupeur et à se reprendre de cette solennelle et immobile surprise que lui causent le sentiment d’être tout, et l’évidence de n’être rien.
On voit alors le solitaire par essence, l’esprit, se défendre par ses pensées. Notre corps se défend contre le monde, par ses réflexes et par ses diverses sécrétions; et tantôt, il les produit comme au hasard, et comme pour faire hâtivement quelque chose; et tantôt, ce sont des mouvements opportuns et des humeurs efficaces qu’il oppose exactement à ce qui l’opprime ou qui l’irrite. L’âme n’agit pas autrement contre l’inhumanité de la nuit. Elle s’en défend par ses créations qui, les unes, sont naïves et irrésistibles comme des réflexes; les autres sont réfléchies, retardées, combinées, articulées, et adaptées à la connaissance qu’elle peut avoir de notre situation.
Nous trouverons donc en nous deux ordres de réponses à la sensation que j’ai décrite, et que nous donnent la vue du ciel et l’imagination de l’univers. Les unes seront _spontanées_, et les autres _élaborées_. Elles sont bien différentes, quoiqu’elles puissent se mêler et se combiner dans la même tête; mais il faut les séparer pour les définir. On les distingue souvent en attribuant les unes au _cœur_, les autres à l’_esprit_. Ces termes sont assez commodes.
Le cœur finit presque toujours, dans sa lutte contre la figure effrayante du monde, par susciter, à force de désir, l’idée de quelque Etre assez puissant pour contenir, pour avoir construit, ou pour émettre, ce monstre d’étendue et de rayonnements qui nous produit, qui nous alimente, qui nous enferme, qui nous menace, qui nous fascine, qui nous intrigue et nous dévore. Et cet Etre, ce sera même une Personne,--c’est-à-dire qu’il y aura quelque ressemblance entre lui et nous, et je ne sais quel espoir d’une entente indéfinissable. Voilà ce que le cœur _trouve_. Il tend à se répondre par un dieu.
On sait bien, d’ailleurs, par l’expérience de l’amour, que l’unique a besoin de l’unique, et que le vivant veut le vivant.
Voyons maintenant quel autre genre de pensées peut nous venir, si nous différons notre sentiment, et si nous essayons d’opposer à l’énorme pression de toutes les choses, une patience infinie et un immense intérêt. L’esprit _cherche_.
L’esprit ne se hâtera pas d’imaginer ce qu’il lui faut pour soutenir la considération de l’univers. Il examinera; sans égard au temps, ni à la durée d’une vie particulière. Il y a un contraste remarquable entre la promptitude, l’impatience, l’inquiétude du «cœur», et cette lenteur faite de critique et d’espoir. Ce retard, qui peut être illimité, a pour effet de transformer le problème. Le problème transformé pourra transformer le questionneur.
Nous observerons que nous ne pouvons penser à notre univers qu’en le concevant comme un _objet_ nettement séparable de nous, et distinctement opposé à notre conscience. Nous pourrons alors le comparer aux petits systèmes que nous savons décrire, définir, mesurer, expérimenter. Nous traiterons le tout comme une partie. Nous serons conduits à lui ajuster une logique dont les opérations nous permettront de prédire ses changements, ou d’en limiter le domaine.
(Nous comparerons, par exemple, l’ensemble des étoiles à un nuage gazeux, nous essaierons sur un essaim sidéral les définitions et les lois trouvées en étudiant les gaz au laboratoire, nous nous ferons une idée «statistique» de l’univers, nous penserons à son «énergie interne», à sa «température», etc.).
Notre travail consistera, en somme, à rapprocher ce qui était si stupéfiant et si émouvant, de ce qui est familier à nos sens, accessible à notre action, et qui se conforme d’assez près à nos raisonnements.
Mais il résulte,--il doit nécessairement résulter à la longue, de ce travail illimité, une certaine variation (déjà sensible) de ce _familier_, de ce _possible_, de ce _raisonnable_, qui constituent à chaque instant les conditions de notre apaisement. Comme les hommes ont accepté les antipodes, ils s’apprivoiseront avec la «courbure d’univers», et avec bien d’autres étrangetés. Il n’est pas impossible,--il est même assez probable,--que cette accoutumance transforme peu à peu, non seulement nos idées, mais certaines de nos réactions immédiates.
Ce qu’on pourrait nommer «la réaction de Pascal» peut devenir une rareté et un objet de curiosité pour les psychologues.
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Pascal avait «trouvé», mais sans doute parce qu’il ne cherchait plus. La cessation de la recherche, et la forme de cette cessation, peuvent donner le sentiment de la trouvaille.
Mais il n’a jamais eu de foi dans la recherche en tant qu’elle espère dans l’imprévu.
Il a tiré de soi-même le _silence éternel_ que ni les hommes véritablement religieux, ni les hommes véritablement profonds n’ont jamais observé dans l’univers.
Il a exagéré affreusement, grossièrement, l’opposition de la connaissance et du salut, puisqu’on voyait, dans le même siècle, de savantes personnes qui ne faisaient pas moins bien leur salut, je pense, que lui le sien, mais qui n’en faisaient point souffrir les sciences. Il y avait Cavalieri, qui s’essayait aux indivisibles; il y avait ce Saccheri, qui soupçonnait, sans se l’avouer, ce qu’il y a de convenu dans Euclide et entr’ouvrait une porte à bien des audaces futures de la géométrie. Ce n’étaient, il est vrai, que des Jésuites.
HOMMAGE
Quoique je connaisse à peine un seul tome de la grande œuvre de Marcel Proust, et que l’art même du romancier me soit un art presque inconcevable, je sais bien toutefois par ce peu de la _Recherche du Temps perdu_, que j’ai eu le loisir de lire, quelle perte exceptionnelle les Lettres viennent de faire; et non seulement les Lettres, mais davantage cette secrète société que composent, à chaque époque, ceux qui lui donnent sa véritable valeur.
Il m’eût suffi, d’ailleurs, quand je n’aurais pas lu une ligne de ce vaste ouvrage, de trouver accordés sur son importance les esprits si dissemblables de Gide et de Léon Daudet, pour être assuré contre le doute; une rencontre si rare ne peut avoir lieu qu’au plus près de la certitude. Nous devons être tranquilles: il fait soleil, s’ils le proclament à la fois.
D’autres parleront exactement et profondément d’une œuvre si puissante et si fine. D’autres encore exposeront ce que fut l’homme qui la conçut et la porta jusqu’à la gloire; moi, je n’ai fait que l’entrevoir, il y a bien des années. Je ne puis proposer ici qu’une opinion sans force, et presque indigne d’être écrite. Ce ne soit qu’un hommage, une fleur périssable sur une tombe qui restera.
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Tout genre littéraire naissant de quelque usage particulier du discours, le roman sait abuser du pouvoir immédiat et significatif de la parole, pour nous communiquer une ou plusieurs «vies» imaginaires, dont il institue les personnages, fixe le temps et le lieu, énonce les incidents, qu’il enchaîne par une ombre de causalité plus ou moins suffisante.
Tandis que le poème met en jeu directement notre organisme, et a pour limite le chant, qui est un exercice de liaison exacte et suivie entre l’ouïe, la forme de la voix, et l’expression articulée,--le roman veut exciter et soutenir en nous cette attente générale et irrégulière, qui est notre attente des événements réels: l’art du conteur imite leur bizarre déduction, ou leurs séquences ordinaires. Et tandis que le monde du poème est essentiellement fermé et complet en lui-même, étant le système pur des ornements et des chances du langage, l’univers du roman, même du fantastique, se relie au monde réel, comme le trompe-l’œil se raccorde aux choses tangibles parmi lesquelles un spectateur va et vient.
L’apparence de «vie» et de «vérité», qui est l’objet des calculs et des ambitions du romancier, tient à l’introduction incessante d’_observations_,--c’est-à-dire d’éléments reconnaissables, qu’il incorpore à son dessein. Une trame de détails véritables et arbitraires raccorde l’existence réelle du lecteur aux feintes existences des personnages; d’où ces simulacres prennent assez souvent d’étranges puissances de vie qui les rendent comparables, dans nos pensées, aux personnes authentiques. Nous leur prêtons, sans le savoir, tous les humains qui sont en nous, car notre faculté de vivre implique celle de faire vivre. Tant nous leur prêtons, tant vaut l’œuvre.
Il ne doit point y avoir de différences essentielles entre le roman et le récit naturel des choses que nous avons vues et entendues. Ni rythmes, ni symétries, ni figures, ni formes, ni même de composition déterminée ne lui sont imposés. Une seule loi, mais sous peine de la mort: il faut,--et d’ailleurs, il suffit,--que la suite nous entraîne, et même nous _aspire_, vers une fin,--qui peut être l’illusion d’avoir vécu violemment ou profondément une aventure, ou bien celle de la connaissance précise d’individus inventés. Il est remarquable,--on le montrerait aisément par l’exemple des romans populaires,--qu’un ensemble d’indications toutes insignifiantes, et comme nulles une à une (puisqu’on peut les transformer, une à une, en d’autres d’égale facilité), produise l’intérêt passionné et l’effet de la vie.--Il n’en faut rien conclure contre le roman; mais tout au plus accuser quelque peu la vie, qui se trouve une somme parfaitement réelle de choses dont les unes sont vaines, et les autres, imaginaires...
Le roman peut donc admettre tout ce qu’appelle et admet chaque développement ordonné de notre mémoire, quand elle reprend et commente un temps que nous avons vécu: non seulement portraits, paysages, et ce qu’on nomme «psychologie», mais encore toute sorte de pensées, allusions à toutes les connaissances. Il peut agiter, compulser tout l’esprit.
C’est en quoi le roman se rapproche formellement du rêve; on peut les définir l’un et l’autre, par la considération de cette curieuse propriété: _que tous leurs écarts leur appartiennent_.
Mais l’on associe généralement les poèmes avec les songes, et ce me semble légèrement pensé.
Au contraire des poèmes, un roman peut être _résumé_, c’est-à-dire _raconté_ lui-même; il supporte qu’on en déduise une figure semblable; il contient donc toute une part qui peut, à volonté, devenir implicite. Il peut aussi être _traduit_, sans perte du principal. Il peut être _développé_ intérieurement ou _prolongé_ à l’infini, comme il peut être lu en plusieurs séances... Il n’y a d’autres bornes à sa durée et à sa diversité, que celles mêmes des loisirs et des forces de son lecteur; toutes les restrictions qu’on peut lui imposer ne procèdent pas de son essence, mais seulement des intentions et des décisions particulières de l’écrivain.
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Proust a tiré un parti extraordinaire de ces conditions si simples et si larges. Il n’a pas saisi la «vie» par l’action même; il l’a rejointe, et comme imitée, par la surabondance des connexions que la moindre image trouvait si aisément dans la propre substance de l’auteur. Il donnait des racines infinies à tous les germes d’analyse que les circonstances de sa vie avaient semés dans sa durée. L’intérêt de ses ouvrages réside dans chaque fragment. On peut ouvrir le livre où l’on veut; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède, et en quelque sorte, de l’_illusion acquise_; elle tient à ce qu’on pourrait nommer l’_activité propre_ du tissu même de son texte.
Proust divise,--et nous donne la sensation de pouvoir diviser indéfiniment,--ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.
Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un _infini en puissance_, qui n’est que la propriété de tous nos souvenirs de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette propriété d’imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits intimement d’une chose qui se fait; et qui se fait aux dépens du possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement inépuisables,--nous qui ne pouvons nous arrêter en nous-mêmes, sans subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l’une à l’autre, ou bien se développer l’une dans l’autre, ouvrant une perspective de parenthèses... L’âme ne peut sans cesse qu’elle ne crée, et qu’elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant d’autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des théories, commence des poèmes... Tout ce que l’on perd, ou que l’on croit perdre, mais tout ce que l’on peut espérer de soi, ce trésor de toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu’il est,--c’est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le _Temps perdu_. Personne, ou presque personne, n’en avait jusqu’à lui délibérément utilisé les ressources. Ce fut là se servir de tout son être; c’est à quoi il l’a consumé.
Proust sut accommoder les puissances d’une vie intérieure singulièrement riche et curieusement travaillée, à l’expression d’une petite société qui veut être, et qui doit être, _superficielle_. Par son acte, l’image d’une société superficielle est une œuvre profonde.
Tant d’esprit devait-il s’y employer? L’objet valait-il tant de soins, et une attention si soutenue?--Ceci est très digne d’examen.
Ce qui soi-même se nomme le «Monde» n’est composé que de personnages symboliques. Nul n’y figure qu’au titre de quelque abstraction. Il faut bien que tous les pouvoirs se rencontrent; que l’_argent_, quelque part, cause avec la _beauté_; que la _politique_ s’apprivoise avec l’_élégance_; que les _lettres_ et la _naissance_ se conviennent et se donnent le thé. Sitôt qu’une puissance nouvelle se fait reconnaître, il ne se passe pas un temps infini que ses représentants n’apparaissent dans les réunions du «monde»; et le mouvement de l’histoire se résume assez bien dans l’accession successive des espèces sociales aux salons, aux chasses, aux mariages et aux funérailles de la tribu suprême d’une nation.
Toutes ces abstractions dont je parlais, ayant pour suppôts des individus qui sont ce qu’ils sont, il en résulte des contrastes et des complications qui ne s’observent que sur ce petit théâtre. Comme le billet de banque n’est, d’autre part, qu’une feuille de papier, ainsi le personnage du monde compose une sorte de valeur fiduciaire avec une substance vivante. Cette combinaison est merveilleusement propice aux desseins d’un subtil auteur de romans.
Il ne faut pas oublier que nos plus grands écrivains n’ont presque jamais considéré que la Cour. Ils ne tiraient de la Ville que des comédies, et de la campagne que des fables. Mais le très grand art, l’art des figures simplifiées, et des types les plus purs, entités qui permettent le développement symétrique, et comme musical, des conséquences d’une situation bien isolée, est lié à l’existence d’un milieu conventionnel, où se parle un langage orné de voiles et pourvu de limites, où le _paraître_ commande l’_être_, et le tient noblement dans une contrainte qui change toute la vie en exercice de présence de l’esprit...
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Le «monde» d’aujourd’hui n’est pas si clairement ordonné que l’était cette Cour de jadis. Il n’en mérite pas moins,--et sans doute par un certain désordre, et par d’intéressantes contradictions qui s’y remarquent,--que l’inventeur de Charlus et des Guermantes y ait pris ses figures et ses prétextes,--dont quelques-uns fort délicats. Mais dans ses profondeurs personnelles, Marcel Proust a cherché la métaphysique dont aucun monde ne se passe.
Quant à ses moyens, ils se rattachent sans conteste à notre tradition la plus admirable. On trouve quelquefois que ses ouvrages ne sont pas d’une lecture bien aisée. Mais je ne cesse de répondre qu’il faut bénir les auteurs difficiles de notre temps. S’ils se forment quelques lecteurs, ce n’est pas seulement pour leur usage. Ils les rendent du même coup à Montaigne, à Descartes, à Bossuet, et à quelques autres qui valent peut-être encore d’être lus. Tous ces grands hommes parlent abstraitement; ils raisonnent; ils approfondissent; ils dessinent d’une seule phrase tout le corps d’une pensée achevée. Ils ne craignent pas le lecteur, ils ne mesurent pas leur peine, ni la sienne. Encore un peu de temps, et nous ne les comprendrons plus.
INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI
I.--NOTE ET DIGRESSION (1919) II.--INTRODUCTION (1894)
I.--NOTE ET DIGRESSION
_Pourquoi l’auteur, dit-on, a-t-il fait aller son personnage en Hongrie?_
_Parce qu’il avait envie de faire entendre un morceau de musique instrumentale dont le thème est hongrois. Il l’avoue sincèrement. Il l’eût mené partout ailleurs, s’il eût trouvé la moindre raison musicale de le faire._
H. BERLIOZ. Avant-propos de la _Damnation de Faust_.
Il me faut excuser d’un titre si ambitieux et si véritablement trompeur que celui-ci. Je n’avais pas le dessein d’en imposer quand je l’ai mis sur ce petit ouvrage. Mais il y a vingt-cinq ans que je l’y ai mis, et après ce long refroidissement, je le trouve un peu fort. Le titre avantageux serait donc adouci. Quant au texte... Mais le texte, on ne songerait même pas à l’écrire. _Impossible!_ dirait maintenant la raison. Arrivé à l’ennième coup de la partie d’échecs que joue la connaissance avec l’être, on se flatte qu’on est instruit par l’adversaire; on en prend le visage; on devient dur pour le jeune homme qu’il faut bien souffrir d’avoir comme aïeul; on lui trouve des faiblesses inexplicables, qui furent ses audaces; on reconstitue sa naïveté. C’est là se faire plus sot qu’on ne l’a jamais été. Mais sot par nécessité, sot par raison d’État! Il n’est pas de tentation plus cuisante, ni plus intime, ni de plus féconde, peut-être, que celle du reniement de soi-même: chaque jour est jaloux des jours, et c’est son devoir que de l’être; la pensée se défend désespérément d’avoir été plus forte; la clarté du moment ne veut pas illuminer au passé de moments plus clairs qu’elle-même; et les premières paroles que le contact du soleil fait balbutier au cerveau qui se réveille, sonnent ainsi dans ce Memnon: _Nihil reputare actum_...
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Relire, donc, relire après l’oubli,--_se_ relire, sans ombre de tendresse, sans paternité; avec froideur et acuité critique, et dans une attente terriblement créatrice de ridicule et de mépris, l’air étranger, l’œil destructeur,--c’est refaire, ou pressentir que l’on referait, bien différemment, son travail.