Variété I

Part 7

Chapter 73,654 wordsPublic domain

On peut résumer tout ceci en écrivant que les propriétés de la matière semblent dépendre seulement de l’ordre de grandeur où nous nous plaçons pour les observer. Mais alors, ses qualités classiques, son manque de spontanéité, sa différence essentielle avec le mouvement, la continuité ou l’homogénéité de sa texture, ne peuvent plus être opposées absolument aux concepts de vie, de sensibilité et de pensée, puisque ces caractères si simples sont purement superficiels. En deçà de l’ordre de grandeur des observations grossières, toutes les anciennes définitions sont en défaut. Nous savons que des propriétés et des puissances inconnues s’exercent dans l’_infra-monde_, puisque nous en avons décelé quelques-unes, que nos sens n’étaient pas faits pour percevoir. Mais nous ne savons ni énumérer ces propriétés, ni même assigner un nombre fini à la pluralité croissante des chapitres de la physique. Nous ne savons même pas si la généralité de nos concepts n’est pas illusoire quand nous les transportons dans ces domaines qui bornent et supportent le nôtre. Parler de fer ou d’hydrogène, c’est supposer des entités,--de l’existence et de la permanence desquelles rien ne nous assure qu’une expérience très restreinte et très peu prolongée. Davantage, il n’y a aucune raison de penser que notre espace, notre temps, notre causalité, gardent un sens quelconque là où notre corps est _impossible_. Et sans doute, l’homme qui essaye de se représenter l’intimité des choses, ne peut que lui adapter les catégories ordinaires de son esprit. Mais plus il s’avance dans ses recherches, et même, plus il augmente ses pouvoirs enregistreurs, plus il s’éloigne de ce qu’on pourrait nommer l’_optimum_ de la connaissance. Le déterminisme se perd dans des systèmes inextricables à milliards de variables, où l’œil de l’esprit ne peut plus suivre les lois et s’arrêter sur quelque chose qui se conserve. Quand la discontinuité devient la règle, l’imagination qui jadis s’employait à achever la vérité que les perceptions avaient fait soupçonner, et les raisonnements tissue, se doit déclarer impuissante. Quand les objets de nos jugements sont des _moyennes_, c’est que nous renonçons à considérer les événements eux-mêmes. Notre savoir tend vers le pouvoir, et s’écarte d’une contemplation coordonnée des choses; il faut des prodiges de subtilité mathématique pour lui redonner quelque unité. On ne parle plus de principes premiers; les lois ne sont plus que des instruments toujours perfectibles. Elles ne gouvernent plus le monde, elles sont appareillées à l’infirmité de nos esprits; on ne peut plus se reposer sur leur simplicité: il y a toujours, comme une pointe persistante, quelque décimale non satisfaite qui nous rappelle à l’inquiétude et au sentiment de l’inépuisable.

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On voit, par ces remarques, que les intuitions de Poe quant à la constitution d’ensemble de l’univers physique, moral, et métaphysique, ne sont ni infirmées ni confirmées par les découvertes si nombreuses et si importantes qui ont été faites depuis 1847. Certaines d’entre ces vues peuvent même être rattachées, sans sollicitations excessives, à des conceptions assez récentes. Quand Edgar Poe mesure la durée de son Cosmos par le temps nécessaire pour que toutes les combinaisons possibles des éléments aient été effectuées, on pense aux idées de Boltzmann, et à ses calculs de probabilité appliqués à la théorie cinétique des gaz. Il y a dans EURÊKA un pressentiment du principe de Carnot et de la représentation de ce principe par le mécanisme de la diffusion; l’auteur semble avoir devancé les esprits hardis qui retirent l’univers de sa mort fatale, au moyen d’un passage infiniment bref par un état infiniment peu probable.

Une analyse complète d’EURÊKA n’étant pas actuellement mon dessein, je ne parlerai presque point de l’usage fait par l’auteur, de l’hypothèse de Laplace. L’objet de Laplace était restreint. Il ne se proposait que de reconstituer le développement du système solaire. Il se donnait une masse gazeuse en voie de refroidissement, pourvue d’un noyau déjà fortement condensé, et animée d’une rotation autour d’un axe passant par son centre de gravité. Il supposait l’attraction, l’invariabilité des lois de la mécanique, et s’assignait pour seule tâche d’expliquer le sens de rotation des planètes et de leurs satellites, le peu d’excentricité des orbes, et la faiblesse des inclinaisons. Dans ces conditions, la matière, soumise au refroidissement et à la force centrifuge, s’écoule des pôles vers l’équateur de la masse, et se dispose sur une zone, qui est le lieu des points où la pesanteur et l’accélération centrifuge se font équilibre. Ainsi se forme un anneau nébuleux qui doit se rompre assez vite; les fragments de cet anneau s’agglomèrent enfin en une planète...

Le lecteur d’EURÊKA verra quelle extension Edgar Poe a donnée à la loi de gravitation, comme il a fait à l’hypothèse de Laplace. Il a bâti sur ces fondements mathématiques, un poème abstrait qui est un des rares exemplaires modernes d’une explication totale de la nature matérielle et spirituelle, une _cosmogonie_.

La Cosmogonie est un genre littéraire d’une remarquable persistance, et d’une étonnante variété, l’un des genres les plus antiques qui soient.

On dirait que le monde est à peine plus âgé que l’art de faire le monde. Avec un peu plus de connaissances et beaucoup plus d’esprit, nous pourrions, de chacune de ces Genèses, qu’elle soit prise de l’Inde ou de la Chine, ou de la Chaldée, qu’elle appartienne à la Grèce, à Moïse, ou à M. Svante Arrhénius, déduire une mesure de la simplicité des esprits dans chaque époque. On trouverait sans doute que la naïveté du dessein est invariable; mais il faudrait confesser que l’art est très différent.

Comme la tragédie fait à l’histoire et à la psychologie, le genre cosmogonique touche aux religions, avec lesquelles il se confond par endroits, et à la science, dont il se distingue nécessairement par l’absence de vérifications. Il comprend des livres sacrés, des poèmes admirables, des récits excessivement bizarres, chargés de beautés et de ridicules, des recherches physico-mathématiques d’une profondeur qui est digne quelquefois d’un objet moins insignifiant que l’univers. Mais c’est la gloire de l’homme que de pouvoir se dépenser dans le vide; et ce n’est pas seulement sa gloire. Les recherches insensées sont parentes des découvertes imprévues. Le rôle de l’inexistant existe; la fonction de l’imaginaire est réelle; et la logique pure nous enseigne que _le faux implique le vrai_. Il semble donc que l’histoire de l’esprit se puisse résumer en ces termes: _il est absurde par ce qu’il cherche, il est grand par ce qu’il trouve_.

Le problème de la totalité des choses, et celui de la provenance de ce tout procèdent de l’intention la plus naïve. Nous désirons de voir ce qui aurait précédé la lumière; ou bien nous essayons si une certaine combinaison particulière de nos connaissances ne se placerait pas avant elles toutes, et ne pourrait engendrer le système qui est leur source, et qui est le monde, et leur auteur qui est nous-mêmes.

Soit donc que nous croyions d’entendre une Voix infiniment impérieuse rompre en quelque sorte l’éternité; son cri premier propager l’étendue, comme une nouvelle toujours plus grosse de conséquences à mesure qu’elle s’emporte jusqu’aux limites de la volonté créatrice, et la Parole ouvrir la carrière aux essences, à la vie, à la liberté, à la dispute fatale des lois, des intelligences et du hasard;--soit que (si nous répugnons à nous élancer du pur néant vers quelque état imaginable) nous trouvions un peu moins dur de considérer la toute première époque du monde dans l’idée obscure d’un mélange de matière et d’énergie, composant une sorte de boue substantielle, mais neutre et impuissante, qui attende indéfiniment l’acte d’un démiurge;--soit enfin que mieux armés, plus profonds, mais non moins altérés de merveilles, nous nous efforcions de reconstituer au moyen de toutes les sciences, la plus ancienne figure possible du système qui est l’objet de la science,--toute pensée de l’origine des choses n’est jamais qu’une rêverie de leur disposition actuelle, une manière de dégénérescence du réel, une variation sur ce qui est.

Que nous faut-il, en effet, pour penser à cette origine?

S’il nous faut l’idée d’un néant, l’idée d’un néant est néant; ou plutôt, elle est déjà quelque chose: c’est une feinte de l’esprit qui se donne une comédie de silence et de ténèbres parfaites, dans lesquelles je sais bien que je suis caché, prêt à créer, par un simple relâchement de mon attention; où je sens que je suis, et présent, et volontaire, et indispensable, afin que je conserve par un acte dont j’ai conscience, cette absence si fragile de toute image, et cette nullité apparente... Mais c’est une image et c’est un acte: je m’appelle _Néant_ par une convention momentanée.

Que si je place à l’origine l’idée d’un désordre poussé à l’extrême, et jusque dans les plus petites parties de ce qui fut, je perçois aisément que ce chaos inconcevable est ordonné à mon dessein de concevoir. J’ai moi-même brouillé les cartes, afin de les pouvoir débrouiller. Ce serait, d’ailleurs, un chef-d’œuvre d’art et de logique que la définition d’un désordre assez délié pour qu’on ne puisse plus y découvrir la moindre trace d’ordre, et lui substituer un chaos plus intime et plus avancé. Une confusion véritablement initiale doit être une confusion infinie. Mais alors nous ne pouvons plus en tirer le monde, et la perfection même du mélange nous interdit à jamais de nous en servir.

Quant à l’idée d’un commencement,--j’entends d’un commencement absolu,--elle est nécessairement un mythe. Tout commencement est coïncidence: il nous faudrait concevoir ici je ne sais quel contact entre le tout et le rien. En essayant d’y penser, on trouve que tout commencement est conséquence,--tout commencement _achève_ quelque chose.

Mais il nous faut principalement l’idée de ce Tout que nous appelons _univers_, et que nous désirons de voir commencer. Avant même que la question de son origine nous inquiète, voyons si cette notion qui semble s’imposer à notre pensée, qui lui semble si simple et si inévitable, ne va pas se décomposer sous notre regard.

Nous pensons obscurément que le _Tout_ est _quelque chose_, et imaginant _quelque chose_, nous l’appelons le _Tout_. Nous croyons que ce Tout a commencé comme chaque chose commence, et que ce commencement de l’ensemble, qui dut être bien plus étrange et plus solennel que celui des parties, doit encore être infiniment plus important à connaître. Nous constituons une idole de la totalité, et une idole de son origine, et nous ne pouvons nous empêcher de conclure à la réalité d’un certain corps de la nature, dont l’unité réponde à la nôtre même, de laquelle nous nous sentons assurés.

Telle est la forme primitive, et comme enfantine, de notre idée de l’univers.

Il faut y regarder de plus près, et se demander si cette notion très naturelle, c’est-à-dire très impure, peut figurer dans un raisonnement non illusoire.

J’observerai en moi-même ce que je pense sous ce nom.

Une première forme d’univers m’est offerte par l’ensemble des choses que je vois. Mes yeux entraînent ma vision de place en place, et trouvent des affections de toute part. Ma vision excite la mobilité de mes yeux à l’agrandir, à l’élargir, à la creuser sans cesse. Il n’est pas de mouvement de ces yeux qui rencontre une région d’invisibilité; il n’en est point qui n’engendre des effets colorés; et par le groupe de ces mouvements qui s’enchaînent entre eux, qui se prolongent, qui s’absorbent ou se correspondent l’un l’autre, je suis comme enfermé dans ma propriété de percevoir. Toute la diversité de mes vues se compose dans l’unité de ma conscience motrice.

J’acquiers l’impression générale et constante d’une sphère de simultanéité qui est attachée à ma présence. Elle se transporte avec moi, son contenu est indéfiniment variable, mais elle conserve sa plénitude par toutes les substitutions qu’elle peut subir. Si je me déplace, ou si les corps qui m’environnent se modifient, l’unité de ma représentation totale, la propriété qu’elle possède de m’enclore, n’en est pas altérée. J’ai beau me fuir, m’agiter de toute manière, je suis toujours enveloppé de tous les _mouvements-voyants_ de mon corps, qui se transforment les uns dans les autres et me reconduisent invinciblement à la même situation centrale.

Je vois donc un _tout_. Je dis que c’est un Tout, car il épuise en quelque sorte ma capacité de voir. Je ne puis rien voir que dans cette forme d’un seul tenant, et dans cette juxtaposition qui m’environne. Toutes mes autres sensations se réfèrent à quelque lieu de cette enceinte, dont le centre pense et se parle.

Voilà mon premier Univers. Je ne sais si l’aveugle-né pourrait avoir une notion aussi nette et immédiate d’une somme de toutes choses, tant les propriétés particulières de la connaissance par les yeux me paraissent essentielles à la formation d’un domaine entier et complet _par moi-même_. La vue assume en quelque sorte la fonction de la simultanéité, c’est-à-dire de l’unité telle quelle.

Mais cette unité que compose nécessairement ce que je puis voir dans un instant, cet ensemble de liaisons réciproques de figures ou de taches, où je déchiffre ensuite et assigne la profondeur, la matière, le mouvement et l’événement, où je regarde et découvre ce qui m’attire et ce qui m’inquiète, me communique la première idée, le modèle, et comme le germe de l’univers total que je crois exister autour de ma sensation, masqué et révélé par elle. J’imagine invinciblement qu’un immense système caché supporte, pénètre, alimente et résorbe chaque élément actuel et sensible de ma durée, le presse d’être et de se résoudre; et que chaque moment est donc le nœud d’une infinité de racines qui plongent à une profondeur inconnue dans une _étendue implicite_,--dans le passé--dans la secrète structure de cette notre machine à sentir et à combiner, qui se remet incessamment au _présent_. Le présent, considéré comme une relation permanente entre tous les changements qui me touchent, me fait songer à un solide auquel ma vie sensitive serait attachée, comme une anémone de mer à son galet. Comment vais-je bâtir sur cette pierre un édifice hors duquel rien ne pourrait être? Comment passer de l’univers restreint et instantané à l’univers complet et absolu?

Il s’agirait maintenant de concevoir et de construire autour d’un germe réel une figure qui satisfasse à deux exigences essentielles: l’une, qui est de tout admettre, d’être capable du tout, et de nous représenter ce tout; l’autre, qui est de pouvoir servir notre intelligence, se prêter à nos raisonnements, et nous rendre un peu mieux instruits de notre condition, un peu plus possesseurs de nous-mêmes.

Mais il suffit de préciser et de rapprocher l’une de l’autre ces deux nécessités de la connaissance, pour éveiller brusquement les difficultés insurmontables que porte en soi la moindre tentative de donner une définition utilisable de l’Univers.

_Univers_, donc, n’est qu’une expression mythologique. Les mouvements de notre pensée autour de ce nom sont parfaitement irréguliers, entièrement indépendants. A peine au sortir de l’instant, à peine nous essayons d’agrandir et d’étendre notre présence hors de soi-même, nous nous épuisons dans notre liberté. Tout le désordre de nos connaissances et de nos puissances nous entoure. Ce qui est souvenir, ce qui est possible, ce qui est imaginable, ce qui est calculable, toutes les combinaisons de notre esprit, à tous les degrés de la probabilité, à tous les états de la précision nous assiègent. Comment acquérir le concept de ce qui ne s’oppose à rien, qui ne rejette rien, qui ne ressemble à rien? S’il ressemblait à quelque chose, il ne serait pas tout. S’il ne ressemble à rien... Et si cette totalité a même puissance que notre esprit, notre esprit n’a aucune prise sur elle. Toutes les objections qui s’élèvent contre l’infini en acte, toutes les difficultés que l’on trouve quand on veut ordonner une multiplicité se déclarent. Aucune proposition n’est capable de ce _sujet_ d’une richesse si désordonnée que tous les _attributs_ lui conviennent. Comme l’univers échappe à l’intuition, tout de même il est transcendant à la logique.

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Et quant à son origine,--AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA FABLE. Elle y sera toujours.

VARIATION SUR UNE “PENSÉE”

_Le silence éternel_...

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--Quels sons doux et puissants, demande Eustathe à Pythagore, et quelles harmonies d’une étrange pureté il me semble d’entendre dans la substance de la nuit qui nous entoure? Mon âme, à l’extrême de l’ouïe, accueille avec surprise de lointaines modulations. Elle se tend, pareille à l’espérance, jusqu’aux limites de mon sens, pour saisir ces frémissements de cristal et ce mugissement d’une majestueuse lenteur qui m’émerveillent. Quel est donc le mystérieux instrument de ces délices?

--Le ciel même, lui répondait Pythagore. Tu perçois ce qui charme les dieux. Il n’y a point de silence dans l’univers. Un concert de voix éternelles est inséparable du mouvement des corps célestes. Chacune des étoiles mobiles, faisant vibrer l’éther selon sa vitesse, communique à l’étendue le son qui est le propre de son nombre. Les plus éloignées, qui sont nécessairement les plus rapides, fournissent à l’ensemble les tons les plus aigus. Plus graves sont les plus lentes, qui sont les plus proches de nous; et la terre immobile est muette. Comme les sphères obéissent à une loi, les sons qu’elles engendrent se composent dans cet accord suave et doucement variable, qui est celui des cieux avec les cieux. L’ordre du monde pur enchante tes oreilles. L’intelligence, la justice, l’amour, et les autres perfections qui règnent dans la partie sublime de l’univers, se font sensibles; et ce ravissement que tu éprouves n’est que l’effet d’une divine et rigoureuse analogie...

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Voilà ce que prêtait aux abîmes de la nuit le profond désir des anciens Grecs.

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Quant aux Juifs, ils ne parlent des cieux qu’ils n’en célèbrent l’éloquence. Les nuits bibliques retentissent des louanges du Seigneur. Les étoiles, quelquefois, y paraissent confondues aux fils de Dieu, qui sont les anges, et cette innombrable tribu des esprits et des astres fait entendre à toute la terre une acclamation immense.

«Les cieux énoncent la gloire de Dieu, et l’ouvrage de ses mains est proclamé par le firmament.»

L’auteur des _Psaumes_ ne trouve pas de termes assez énergiques pour exprimer toute la puissance de cette voix extraordinaire: «Le jour vomit au jour la parole divine, et la nuit enseigne la nuit. Ce ne sont point des babillages, ni de ces propos qui peuvent échapper à l’oreille, mais leur résonance se prolonge aux extrémités de la terre... _Non sunt loquelæ neque sermones quorum non audiantur voces eorum. In omnem terram exivit sonus eorum et in fines orbis terræ verba eorum._»

Et Jéhovah lui-même dit à Job: «Les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse.»

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Pascal ne reçoit des espaces infinis que le silence. Il se dit «effrayé». Il se plaint amèrement d’être abandonné dans le monde. Il n’y découvre pas Celui qui déclarait par Jérémie: _Cœlum et terram ego impleo._ Et cet étrange chrétien ne se trouve pas son Père dans les cieux... Mais au contraire, «en regardant tout l’univers muet, il entre en effroi, dit-il, comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable...»

_Effroi_, _effrayé_, _effroyable_; _silence éternel_; _univers muet_, c’est ainsi que parle de ce qui l’entoure, l’une des plus fortes intelligences qui aient paru.

Elle se ressent, elle se peint, et se lamente, comme une bête traquée; mais de plus, qui se traque elle-même, et qui excite les grandes ressources qui sont en elle, les puissances de sa logique, les vertus admirables de son langage, à corrompre tout ce qui est visible et qui n’est point désolant. Elle se veut fragile et entièrement menacée, et de toutes parts environnée de périls et de solitude, et de toutes les causes de terreur et de désespoir. Elle ne peut souffrir qu’elle soit tombée dans les filets du temps, du nombre et des dimensions, et qu’elle se soit prise au piège du système du monde. Il n’est pas de chose créée qui ne la rappelle à son affreuse condition, et les unes la blessent, les autres la trompent, toutes l’épouvantent, tellement que la contemplation ne manque jamais de la faire hurler à la mort. Elle me fait songer invinciblement à cet aboi insupportable qu’adressent les chiens à la lune; mais ce désespéré, qui est capable de la théorie de la lune, pousserait son gémissement tout aussi bien contre ses calculs.

Ce n’est pas seulement ce qui arrive dans le ciel, mais toute chose; et non seulement toute chose elle-même, mais jusqu’à l’innocente représentation des choses, qui l’irrite et se fait haïr: _Quelle vanité que la peinture_... Il invente, pour les images que poursuivent les arts, une sorte de dédain du second degré.

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Je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a du système et du travail dans cette attitude parfaitement triste et dans cet absolu de dégoût. Une phrase bien accordée exclut la renonciation totale.

Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage quelque liberté de l’esprit, quelque sentiment du nombre, quelque logique et quelque symbolique qui contredisent ce qu’ils disent. Il y a aussi je ne sais quoi de trouble, et je ne sais quoi de facile, dans la spécialité que l’on se fait des motifs tragiques et des objets impressionnants. Qu’est-ce que nous apprenons aux autres hommes en leur répétant qu’ils ne sont rien, que la vie est vaine, la nature ennemie, la connaissance illusoire? A quoi sert d’assommer ce néant qu’ils sont, ou de leur redire ce qu’ils savent?

Je ne suis pas à mon aise devant ce mélange de l’art avec la nature. Quand je vois l’écrivain reprendre et empirer la véritable sensation de l’homme, y ajouter des forces recherchées, et vouloir toutefois que l’on prenne son industrie pour son émotion, je trouve que cela est impur et ambigu. Cette confusion du vrai et du faux dans un ouvrage devient très choquante quand nous la soupçonnons de tendre à entraîner notre conviction ou à nous imprimer une tendance. Si tu veux me séduire ou me surprendre, prends garde que je ne voie ta main plus distinctement que ce qu’elle trace.

Je vois trop la main de Pascal.

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D’ailleurs, quand même les intentions seraient pures, le seul souci d’écrire, et le soin que l’on y apporte ont le même effet naturel qu’une arrière-pensée. Il est inévitable de rendre extrême ce qui était modéré, et dense ce qui était rare, et plus entier ce qui était partagé, et pathétique ce qui n’était qu’animé... Les fausses fenêtres se dessinent d’elles-mêmes. L’artiste ne peut guère qu’il n’augmente l’intensité de son impression observée, et il rend symétriques les développements de son idée première, à peu près comme fait le système nerveux quand il généralise et étend à l’être tout entier quelque modification locale. Ce n’est pas là une objection contre l’artiste, mais un avertissement de ne jamais confondre le véritable homme qui a fait l’ouvrage, avec l’homme que l’ouvrage fait supposer.