Part 6
Car c’est une limite du monde qu’une vérité de cette espèce; il n’est pas permis de s’y établir. Rien de si pur ne peut coexister avec les conditions de la vie. Nous traversons seulement l’idée de la perfection comme la main impunément tranche la flamme; mais la flamme est inhabitable, et les demeures de la plus haute sérénité sont nécessairement désertes. Je veux dire que notre tendance vers l’extrême rigueur de l’art,--vers une conclusion des prémisses que nous proposaient les réussites antérieures,--vers une beauté toujours plus consciente de sa genèse, toujours plus indépendante de tous _sujets_, et des attraits sentimentaux vulgaires comme des grossiers effets de l’éloquence,--tout ce zèle trop éclairé, peut-être conduisait-il à quelque état presque inhumain. C’est là un fait général: la métaphysique, la morale, et même les sciences, l’ont éprouvé.
La poésie absolue ne peut procéder que par merveilles exceptionnelles; les œuvres qu’elle compose entièrement constituent dans les trésors impondérables d’une littérature ce qui s’y remarque de plus rare et de plus improbable. Mais, comme le vide parfait, et de même que le plus bas degré de la température, qui ne peuvent pas être atteints, ne se laissent même approcher qu’au prix d’une progression épuisante d’efforts, ainsi la pureté dernière de notre art demande à ceux qui la conçoivent, de si longues et de si rudes contraintes qu’elles absorbent toute la joie naturelle d’être poète, pour ne laisser enfin que l’orgueil de n’être jamais satisfait. Cette sévérité est insupportable à la plupart des jeunes hommes doués de l’instinct poétique. Nos successeurs n’ont pas envié notre tourment; ils n’ont pas adopté nos délicatesses; ils ont pris quelquefois pour des libertés ce que nous avions essayé comme difficultés nouvelles; et parfois ils ont déchiré ce que nous n’entendions que disséquer. Ils ont rouvert aussi sur les accidents de l’être les yeux que nous avions fermés pour nous faire plus semblables à sa substance... Tout ceci était à prévoir. Mais la suite, non plus, n’était pas impossible à conjecturer. Ne devait-on pas essayer quelque jour de lier notre passé antérieur et ce passé qui vint après lui, en empruntant de l’un et de l’autre ceux de leurs enseignements qui sont compatibles? Je vois çà et là ce travail naturel se faire dans quelques esprits. La vie ne procède pas autrement; et ce même procès qui s’observe dans la suite des êtres, et dans lequel la continuité et l’atavisme se combinent, la vie littéraire le reproduit dans ses enchaînements...
Voilà ce que je disais à M. Fabre, un jour qu’il était venu me parler de ses recherches et de ses vers. Je ne sais quel esprit d’imprudence et d’erreur avait inspiré à son âme sage et claire le désir d’en interroger une autre qui ne l’est pas trop. Nous cherchions à nous expliquer sur la poésie, et quoique ce genre de conversation passe et repasse très aisément par l’infini, nous arrivions à ne pas nous perdre. C’est que nos pensées différentes, chacune se mouvant et se transformant dans son infranchissable domaine, parvenaient à se conserver une remarquable correspondance. Un vocabulaire commun,--le plus précis qui existe,--nous permettait à chaque instant de ne pas nous mésentendre. L’algèbre et la géométrie, sur le modèle desquelles je m’assure que l’avenir saura construire un langage pour l’intellect, nous permettaient, de temps à autre, d’échanger des signaux précis. Je trouvai dans mon visiteur un de ces esprits pour lesquels le mien se sent un faible. J’aime ces amants de la poésie qui vénèrent trop lucidement la déesse pour lui dédier la mollesse de leur pensée et le relâchement de leur raison. Ils savent bien qu’elle n’exige pas le _sacrifizio dell’ Intelletto_. Minerve ni Pallas, Apollon chargé de lumière, n’approuvent pas ces abominables mutilations que certains de leurs dévots égarés infligent à l’organisme de la pensée; ils les repoussent avec horreur, porteurs d’une logique toute sanglante que l’on vient de s’arracher, et que l’on veut consumer sur leurs autels. Les véritables divinités n’ont pas de goût pour les victimes incomplètes. Sans doute demandent-elles des hosties; c’est l’exigence commune à toutes les puissances suprêmes, car il faut bien qu’elles vivent; mais elles les veulent tout entières.
M. Lucien Fabre le sait bien. Ce n’est pas en vain qu’il s’est donné une culture singulièrement dense et complète. L’art de l’ingénieur, auquel il consacre non la meilleure, mais peut-être la plus grande part de son temps, demande déjà de longues études et conduit celui qui s’y distingue à une complexe activité: Il faut manœuvrer l’homme, exercer la matière, trouver à des problèmes imprévus où la technique, l’économie, les lois civiles et les lois naturelles introduisent des exigences contradictoires, les solutions satisfaisantes. Ce genre de raisonnement sur des systèmes complexes ne se prête guère à prendre forme générale. Il n’y a pas de formules pour des cas si particuliers, pas d’équations entre des données si hétérogènes; rien ne se fait à coup sûr, et les tâtonnements eux-mêmes ne sont ici que des temps perdus si un sens très subtil ne les oriente. Aux yeux d’un observateur qui sache négliger les apparences, cette activité, ces hésitations réfléchies, cette attente dans la contrainte, ces trouvailles se comparent assez bien aux moments intérieurs d’un poète. Mais il y a peu d’ingénieurs, je le crains, qui se doutent d’être aussi proches que je le suggère des inventeurs de figures et des ajusteurs de paroles... Il n’y en a pas beaucoup plus qui aient pratiqué, comme l’a fait M. Fabre, de profondes percées dans la métaphysique de l’être. Il a fréquenté les philosophies. La théologie elle-même ne lui est pas étrangère. Il n’a pas cru que le monde intellectuel fût aussi jeune et aussi restreint que le vulgaire actuel l’imagine. Peut-être son esprit positif a-t-il simplement estimé la petitesse d’une probabilité? Comment croire, sans être étrangement crédule, que les meilleurs cerveaux pendant une dizaine de siècles, se soient épuisés, sans aucun fruit, en spéculations vaines et sévères? Je pense quelquefois (mais honteusement et dans le secret de mon cœur), qu’un avenir plus ou moins éloigné regardera les immenses travaux qui se sont faits de nos jours sur le _continu_, le _transfini_, et quelques autres concepts cantoriens, avec cet air de pitié que nous offrons aux bibliothèques Scholastiques... Mais la théologie a pour matière certains textes, M. Fabre n’a pas reculé devant l’hébreu!...
Cette culture générale, mais ces habitudes de rigueur; ce sens pratique et décisif, mais ces connaissances glorieusement inutiles, témoignent ensemble d’une volonté qui les compose et les ordonne. Il arrive qu’elle les ordonne à la poésie. Le cas est très remarquable: il faut s’attendre à voir un esprit de cette préparation et de cette netteté reprendre selon sa nature les problèmes éternels dont j’ai dit quelques mots, il y a quelques pages. S’il se réduisait à une intelligence purement technique, on le verrait sans doute innover brutalement, et porter dans un art antique, une énergie aux inventions naïves. Les exemples ne sont pas introuvables: le papier souffre tout; le désir d’étonner est le plus naturel, le plus facile à concevoir des désirs; il permet au moindre lecteur de déchiffrer sans effort le très simple secret de bien des œuvres surprenantes. Mais à un degré un peu plus élevé de conscience et de connaissance, on voit bien que le langage n’est pas si aisément perfectible; que la prosodie n’est pas sans avoir été sollicitée de bien des façons au cours des siècles; on comprend que toute l’attention et tout le travail que nous pouvons dépenser à contredire les résultats de tant d’expériences acquises, doivent nécessairement nous manquer sur d’autres points. Il faut payer d’un prix inconnu le plaisir de ne pas utiliser le connu. Un architecte peut dédaigner la statique, ou essayer de se faire infidèle aux formules de la résistance des matériaux. C’est là se moquer des probabilités; la sanction, cent mille fois contre une, ne se fera pas attendre. La sanction, en littérature, est moins effrayante; elle est aussi beaucoup moins prompte; mais le temps, toutefois, se charge assez vite de répondre par l’oubli d’une œuvre, à l’oubli des règles les plus simples de la psychologie appliquée. Nous sommes donc intéressés à calculer nos hardiesses et nos prudences aussi correctement que nous le pouvons.
M. Fabre, bon calculateur, n’a pas ignoré le poète Lucien Fabre. Ce dernier s’étant proposé de faire ce qu’il y a de plus difficile et de plus enviable dans notre art,--je veux dire un système de poèmes formant drame spirituel, et drame achevé qui se joue entre les puissances mêmes de notre être,--les précisions et les exigences du premier trouvaient un emploi naturel dans cette construction. Le lecteur jugera cet effort curieusement audacieux de donner à des entités directement mises en œuvre, la vie et le mouvement le plus passionné. Éros, le très bel et le très violent Éros, mais un Éros secrètement asservi à quelque Raison qui en déchaîne, comme elle sait les contraindre, les fureurs, est le véritable coryphée de ces poèmes. Je ne dis pas que cette raison, parfois, ne transparaisse un peu trop nettement dans le langage. J’ai cru devoir contester à M. Fabre quelques mots dont il a usé, et qui me semblent difficilement absorbés par la langue poétique. C’est un reproche assez instable que je lui faisais là, cette langue change comme l’autre; et les termes géométriques qui provoquaient çà et là mes résistances, peut-être se fondront à la longue, comme tant d’autres mots techniques l’ont fait, dans le métal abstrait et homogène du langage des dieux.
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Mais tout jugement que l’on veut porter sur une œuvre doit faire état, avant toute chose, des difficultés que son auteur s’est données. On peut dire que le relevé de ces gênes volontaires, quand on arrive à le reconstituer, révèle sur-le-champ le degré intellectuel du poète, la qualité de son orgueil, la délicatesse et le despotisme de sa nature. M. Fabre s’est assigné de nobles et rigoureuses conditions; il a voulu que ses émotions pour intenses qu’elles apparussent dans ses vers, soient étroitement coordonnées entre elles, et soumises à l’invisible domination de la connaissance. Peut-être, par endroits, cette reine ténébreuse et voyante souffre-t-elle quelques sursauts et quelques diminutions de son empire,--car, ainsi que l’auteur le dit magnifiquement:
_L’ardente chair ronge sans cesse Les durs serments qu’elle a jurés._
Mais quel poète pourrait s’en plaindre?
AU SUJET D’EUREKA
_A Lucien Fabre_
J’avais vingt ans, et je croyais à la puissance de la pensée. Je souffrais étrangement d’être, et de ne pas être. Parfois, je me sentais des forces infinies. Elles tombaient devant les problèmes; et la faiblesse de mes pouvoirs positifs me désespérait. J’étais sombre, léger, facile en apparence, dur dans le fond, extrême dans le mépris, absolu dans l’admiration, aisé à impressionner, impossible à convaincre. J’avais foi dans quelques idées qui m’étaient venues. Je prenais la conformité qu’elles avaient avec mon être qui les avait enfantées, pour une marque certaine de leur valeur universelle: ce qui paraissait si nettement à mon esprit lui paraissait invincible; ce que le désir engendre est toujours ce qu’il y a de plus clair.
Je conservais ces ombres d’idées comme mes secrets d’État. J’avais honte de leur étrangeté; j’avais peur qu’elles fussent absurdes; je savais qu’elles l’étaient, et qu’elles ne l’étaient pas. Elles étaient vaines par elles-mêmes, puissantes par la force singulière que me donnait la confidence que je me gardais. La jalousie de ce mystère de faiblesse m’emplissait d’une sorte de vigueur.
J’avais cessé de faire des vers; je ne lisais presque plus. Les romans et les poèmes ne me semblaient que des applications particulières, impures et à demi inconscientes, de quelques propriétés attachées à ces fameux secrets que je croyais trouver un jour, par cette seule assurance sans relâche qu’ils devaient nécessairement exister. Quant aux philosophes, que j’avais assez peu fréquentés, je m’irritais, sur ce peu, qu’ils ne répondissent jamais à aucune des difficultés qui me tourmentaient. Ils ne me donnaient que de l’ennui; jamais le sentiment qu’ils communiquassent quelque puissance vérifiable. Et puis, il me paraissait inutile de spéculer sur des abstractions que l’on n’eût pas d’abord définies. Peut-on faire autrement? Tout l’espoir pour une philosophie est de se rendre impersonnelle. Il faut attendre ce grand pas vers le temps de la fin du Monde.
J’avais mis le nez dans quelques mystiques. Il est impossible d’en dire du mal, car on n’y trouve que ce qu’on apporte.
J’en étais à ce point quand _Eurêka_ me tomba sous les yeux.
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Mes études, sous mes ternes et tristes maîtres, m’avaient fait croire que la science n’est pas amour, que ses fruits sont peut-être utiles, mais son feuillage très épineux, son écorce affreusement rude. Je réservais les mathématiques à un genre d’esprits ennuyeusement justes, incommensurables avec le mien.
Les lettres, de leur côté, m’avaient souvent scandalisé par ce qui leur manque de rigueur, et de suite, et de nécessité dans les idées. Leur objet est souvent minime. Notre poésie ignore, ou même redoute, tout l’épique et le pathétique de l’intellect. Que si quelquefois elle s’y est risquée, elle s’est faite morne et assommante. Lucrèce, ni Dante, ne sont Français. Nous n’avons point chez nous de poètes de la connaissance. Peut-être avons-nous un sentiment si marqué de la distinction des genres, c’est-à-dire de l’indépendance des divers mouvements de l’esprit, que nous ne souffrons point les ouvrages qui les combinent. Nous ne savons pas faire chanter ce qui peut se passer de chant. Mais notre poésie, depuis cent ans, a montré de si riches ressources, et une puissance si rare de renouvellement, que l’avenir lui donnera peut-être assez vite quelques-unes de ces œuvres de grand style et d’une noble sévérité, qui dominent le sensible et l’intelligible.
_Eurêka_ m’apprit en quelques moments la loi de Newton, le nom de Laplace, l’hypothèse qu’il a proposée, l’existence même de recherches et de spéculations dont on ne parlait jamais aux adolescents, de peur, j’imagine, qu’ils ne s’y intéressassent, au lieu de mesurer par des rêves et des bâillements l’étonnante longueur de l’heure. Ce qui excite le plus l’appétit de l’intelligence, on le plaçait alors parmi les arcanes. C’était l’époque où de gros livres de physique ne soufflaient mot de la loi de la gravitation, ni de la conservation de l’énergie, ni du principe de Carnot; ils aimaient les robinets à trois voies, les hémisphères de Magdebourg, et les laborieux et frêles raisonnements que leur inspirait le problème du siphon.
Serait-ce, toutefois, perdre le temps des études que de faire soupçonner à de jeunes têtes les origines, la haute destination et la vertu vivante de ces calculs et de ces propositions très arides, qu’on leur inflige sans aucun ordre, et même avec une incohérence assez remarquable?
Ces sciences, si froidement enseignées, ont été fondées et accrues par des hommes qui y mettaient un intérêt passionné. _Eurêka_ me fit sentir quelque chose de cette passion.
J’avoue que l’énormité des prétentions et des ambitions de l’auteur, le ton solennel de son préambule, l’étrange discours sur la méthode par lequel s’ouvre le livre, m’étonnèrent, et ne me séduisirent qu’à demi. Dans ces premières pages, se déclarait néanmoins une maîtresse pensée, quoique enveloppée d’un mystère qui suggérait à la fois une certaine impuissance, une volonté de réserve, une sorte de répugnance de l’âme enthousiaste à répandre ce qu’elle a trouvé de plus précieux... Et tout ceci n’était point pour me déplaire.
Pour atteindre ce qu’il appelle la _vérité_, Poe invoque ce qu’il appelle la _Consistance_ (consistency). Il n’est pas très aisé de donner une définition nette de cette consistance. L’auteur ne l’a pas fait, qui avait en soi tout ce qu’il fallait pour le faire.
Selon lui, la _vérité_ qu’il recherche ne peut être saisie que par une adhésion immédiate à une intuition telle, qu’elle rende présente, et comme sensible à l’esprit, la dépendance réciproque des parties et des propriétés du système qu’il considère. Cette dépendance réciproque s’étend aux états successifs du système; la causalité y est symétrique. Une cause et son effet peuvent, à un regard qui embrasserait la totalité de l’univers, être pris l’un pour l’autre, et comme échanger leurs rôles.
Deux remarques ici. Je ne fais qu’indiquer la première qui nous mènerait loin, le lecteur et moi. Le finalisme tient une place capitale dans la construction de Poe. Cette doctrine n’est plus à la mode; et je n’ai la force, ni l’envie, de la défendre. Mais il faut consentir que les notions de cause et d’adaptation y conduisent presque inévitablement (et je ne parle pas des immenses difficultés, et donc des tentations, que donnent certains faits, comme l’existence des instincts, etc.). Le plus simple est de licencier le problème. Nous ne possédons pour le résoudre que les moyens de l’imagination pure. Qu’elle s’exerce ailleurs.
Faisons l’autre remarque. Dans le système de Poe, la _consistance_ est à la fois le moyen de la découverte, et la découverte elle-même. C’est là un admirable dessein; exemple et mise en œuvre de la réciprocité d’appropriation. L’univers est construit sur un plan dont la symétrie profonde est, en quelque sorte, présente dans l’intime structure de notre esprit. L’instinct poétique doit nous conduire aveuglément à la vérité.
On trouve assez fréquemment chez les mathématiciens des idées analogues à celle-ci. Il leur arrive de considérer leurs découvertes, non comme des «créations» de leurs facultés combinatoires, mais plutôt comme des captures que ferait leur attention dans un trésor de formes préexistantes et naturelles, qui n’est accessible que par une rencontre assez rare de rigueur, de sensibilité et de désir.
Toutes les conséquences qui sont développées dans _Eurêka_ ne sont pas toujours si exactement déduites, ni si clairement amenées qu’on le souhaiterait. Il y a des ombres et des lacunes. Il y a des interventions assez peu expliquées. Il y a un Dieu.
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Rien de plus intéressant pour l’amateur de drame et de comédie intellectuels que l’ingéniosité, l’insistance, les escamotages, l’anxiété d’un inventeur aux prises avec sa propre invention dont il connaît admirablement les vices, dont il veut nécessairement faire voir toutes les beautés, exploiter tous les avantages, dissimuler les misères, et qu’il veut, à tout prix, rendre semblable à ce qu’il veut. Le marchand pare sa marchandise. La femme se modifie devant son miroir. Le prêtre, le philosophe, le politique, et, en général, tous ceux qui se sont voués à nous proposer des choses incertaines, sont toujours mêlés de sincérité et de silences (c’est le cas le plus favorable). Ils ne désirent pas que nous voyions ce qu’ils n’aiment pas de considérer...
L’idée fondamentale de Poe n’en est pas moins une profonde et souveraine idée.
Ce n’est pas en exagérer la portée que de reconnaître dans la théorie de la Consistance une tentative assez précise de définir l’univers par des _propriétés intrinsèques_. Au chapitre huitième d’_Eurêka_, se lit cette proposition: _Chaque loi de la nature dépend en tous points de toutes les autres lois_. N’est-ce point, sinon une formule, du moins l’expression d’une volonté de relativité généralisée?
La parenté de cette tendance avec les conceptions récentes s’accuse, lorsque l’on découvre dans le _poème_ dont je parle, l’affirmation de relations _symétriques_ et réciproques entre la matière, le temps, l’espace, la gravitation et la lumière. J’ai souligné le mot _symétrique: c’est en effet, une symétrie formelle, qui est le caractère essentiel de la représentation de l’univers selon Einstein_. Elle en fait la beauté.
Mais Poe ne s’en tient pas aux constituants physiques des phénomènes. Il insère la vie et la conscience dans son dessein. Que de choses ici viennent à la pensée! Le temps n’est plus où l’on distinguait aisément entre le matériel et le spirituel. Toute l’argumentation reposait sur une connaissance achevée de la «matière» que l’on croyait déposséder et en somme, sur l’_apparence_!
L’apparence de la matière est d’une substance morte, d’une _puissance_ qui ne passerait à _l’acte_ que par une intervention extérieure et tout étrangère à sa nature. De cette définition, l’on tirait autrefois des conséquences invincibles. Mais la matière a changé de visage. L’expérience a fait concevoir le contraire de ce que la pure observation faisait voir. Toute la physique moderne, qui a créé, en quelque sorte, des _relais_ pour nos sens, nous a persuadés que notre antique définition n’avait aucune valeur absolue, ni spéculative. Elle nous montre que la matière est étrangement diverse et comme indéfiniment surprenante; qu’elle est un assemblage de transformations qui se poursuivent et se perdent dans la petitesse, même, dans les abîmes de cette petitesse; on nous dit que se réalise, peut-être, un mouvement perpétuel. Il y a une fièvre éternelle dans les corps.
A présent, nous ne savons plus ce que peut, ou ce que ne peut pas, contenir ou produire, dans l’instant ou dans la suite, un fragment d’un corps quelconque. L’idée même de matière se distingue aussi peu que l’on veut de celle d’énergie. Tout s’approfondit en agitations, en rotations, en échanges et en rayonnements. Nos yeux, nos mains, nos nerfs, en sont eux-mêmes faits; et les apparences de mort ou de sommeil que nous offre d’abord la matière, sa passivité, son abandon aux actions extérieures, sont composés dans nos sens comme ces ténèbres qui sont obtenues d’une certaine superposition de lumières.