Part 2
Mais une fois née, une fois éprouvée et récompensée par ses applications matérielles, notre science devenue moyen de puissance, moyen de domination concrète, excitant de la richesse, appareil d’exploitation du capital planétaire,--cesse d’être une «fin en soi» et une activité artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation devient une valeur d’échange. L’utilité du savoir fait du savoir une _denrée_, qui est désirable non plus par quelques amateurs très distingués, mais par Tout le Monde.
Cette denrée, donc, se préparera sous des formes de plus en plus maniables ou comestibles; elle se distribuera à une clientèle de plus en plus nombreuse; elle deviendra chose du Commerce, chose enfin qui s’imite et se produit un peu partout.
Résultat: l’inégalité qui existait entre les régions du monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences appliquées, des moyens scientifiques de la guerre ou de la paix,--inégalité sur laquelle se fondait la prédominance européenne,--tend à disparaître graduellement.
Donc, _la classification des régions habitables du monde tend à devenir telle que la grandeur matérielle brute, les éléments de statistique, les nombres,--population, superficie, matières premières,--déterminent enfin exclusivement ce classement des compartiments du globe_.
Et donc, la balance qui penchait de notre côté, quoique nous _paraissions_ plus légers, commence à nous faire doucement remonter,--comme si nous avions sottement fait passer dans l’autre plateau le mystérieux appoint qui était avec nous. _Nous avons étourdiment rendu les forces proportionnelles aux masses!_
*
* *
Ce phénomène naissant peut, d’ailleurs, être rapproché de celui qui est observable dans le sein de chaque nation et qui consiste dans la diffusion de la culture, et dans l’accession à la culture de catégories de plus en plus grandes d’individus.
Essayer de prévoir les conséquences de cette diffusion, rechercher si elle doit ou non amener nécessairement une _dégradation_, ce serait aborder un problème délicieusement compliqué de physique intellectuelle.
Le charme de ce problème pour l’esprit spéculatif, provient d’abord de sa ressemblance avec le fait physique de la diffusion,--et ensuite du changement brusque de cette ressemblance en différence profonde, dès que le penseur revient à son premier objet, qui est _hommes_ et non _molécules_.
Une goutte de vin tombée dans l’eau la colore à peine et tend à disparaître, après une rose fumée. Voilà le fait physique. Mais supposez maintenant que, quelque temps après cet évanouissement et ce retour à la limpidité, nous voyions, çà et là, dans ce vase qui semblait redevenu eau _pure_, se former des gouttes de vin sombre et _pur_,--quel étonnement...
Ce phénomène de Cana n’est pas impossible dans la physique intellectuelle et sociale. On parle alors du _génie_ et on l’oppose à la diffusion.
*
* *
Tout à l’heure, nous considérions une curieuse balance qui se mouvait en sens inverse de la pesanteur. Nous regardons à présent un système liquide passer, comme spontanément, de l’homogène à l’hétérogène, du mélange intime à la séparation nette... Ce sont ces images paradoxales qui donnent la représentation la plus simple et la plus pratique du rôle dans le Monde de ce qu’on appelle,--depuis cinq ou dix mille ans,--_Esprit_.
*
* *
--Mais l’Esprit européen,--ou du moins ce qu’il contient de plus précieux,--est-il totalement diffusible? Le phénomène de la mise en exploitation du globe, le phénomène de l’égalisation des techniques et le phénomène démocratique, qui font prévoir une _deminutio capitis_ de l’Europe, doivent-ils être pris comme décisions absolues du destin? Ou avons-nous quelque liberté _contre_ cette menaçante conjuration des choses?
C’est peut-être en cherchant cette liberté qu’on la crée. Mais pour une telle recherche, il faut abandonner pour un temps la considération des ensembles, et étudier dans l’individu pensant, la lutte de la vie personnelle avec la vie sociale[2].
[2] La suite et les conclusions de cette étude n’ont pas encore paru.
NOTE[3]
(_Extrait d’une conférence donnée à l’université de Zurich le 15 Novembre 1922_.)
[3] On trouvera dans cette note quelques développements de divers passages de la _Crise de l’Esprit_.
MESDAMES, MESSIEURS,
L’orage vient de finir, et cependant nous sommes inquiets, anxieux, comme si l’orage allait éclater. Presque toutes les choses humaines demeurent dans une terrible incertitude. Nous considérons ce qui a disparu, nous sommes presque détruits par ce qui est détruit; nous ne savons pas ce qui va naître, et nous pouvons raisonnablement le craindre. Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances; nous confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance est derrière nous, mais le désarroi et le doute sont en nous et avec nous. Il n’y a pas de tête pensante si sagace, si instruite qu’on la suppose, qui puisse se flatter de dominer ce malaise, d’échapper à cette impression de ténèbres, de mesurer la durée probable de cette période de troubles dans les échanges vitaux de l’humanité.
Nous sommes une génération très infortunée à laquelle est échu de voir coïncider le moment de son passage dans la vie avec l’arrivée de ces grands et effrayants événements dont la résonance emplira toute notre vie.
On peut dire que toutes les choses essentielles de ce monde ont été affectées par la guerre, ou plus exactement, par les circonstances de la guerre: L’usure a dévoré quelque chose de plus profond que les parties renouvelables de l’être. Vous savez quel trouble est celui de l’économie générale, celui de la politique des États, celui de la vie même des individus: la gêne, l’hésitation, l’appréhension universelles. _Mais parmi toutes ces choses blessées est l’Esprit._ L’Esprit est en vérité cruellement atteint; il se plaint dans le cœur des hommes de l’esprit et se juge tristement. Il doute profondément de soi-même.
Qu’est-ce donc que cet esprit? En quoi peut-il être touché, frappé, diminué, humilié par l’état actuel du monde? D’où vient cette grande pitié des choses de l’Esprit, cette détresse, cette angoisse des hommes de l’esprit? C’est de quoi il faut que nous parlions maintenant.
* * * * *
L’homme est cet animal séparé, ce bizarre être vivant qui s’est opposé à tous les autres, qui s’élève sur tous les autres, par ses... _songes_,--par l’intensité, l’enchaînement, par la diversité de ses _songes_! par leurs effets extraordinaires et qui vont jusqu’à modifier sa nature, et non seulement sa nature, mais encore la nature même qui l’entoure, qu’il essaye infatigablement de soumettre à ses songes.
Je veux dire que l’homme est incessamment et nécessairement opposé _à ce qui est_ par le souci de _ce qui n’est pas_! et qu’il enfante laborieusement, ou bien par génie, ce qu’il faut pour donner à ses rêves la puissance et la précision mêmes de la réalité, et, d’autre part, pour imposer à cette réalité des altérations croissantes qui la rapprochent de ses rêves.
Les autres êtres vivants ne sont mus et transformés que par les variations extérieures. Ils s’adaptent, c’est-à-dire qu’ils se déforment, afin de conserver les caractères essentiels de leur existence et ils se mettent ainsi en équilibre avec l’état de leur milieu.
Ils n’ont point coutume, que je sache, de rompre spontanément cet équilibre, de quitter, par exemple, sans motif, sans une pression ou une nécessité extérieures, le climat auquel ils sont accommodés. Ils recherchent leur bien aveuglément; mais ils ne sentent pas l’aiguillon de ce mieux qui est l’ennemi du bien et qui nous engage à affronter le pire.
Mais l’homme contient en soi-même de quoi rompre l’équilibre qu’il soutenait avec son milieu. Il contient ce qu’il faut pour se mécontenter de ce qui le contentait. Il est à chaque instant autre chose que ce qu’il est. Il ne forme pas un _système fermé_ de besoins, et de satisfactions de ses besoins. Il tire de la satisfaction je ne sais quel excès de puissance qui renverse son contentement. A peine son corps et son appétit sont apaisés, qu’au plus profond de lui quelque chose s’agite, le tourmente, l’illumine, le commande, l’aiguillonne, le manœuvre secrètement? Et c’est l’Esprit, l’Esprit armé de toutes ses questions inépuisables...
Il demande éternellement en nous: Qui, quoi, où, en quel temps, pourquoi, comment, par quel moyen? Il oppose le passé au présent, l’avenir au passé, le possible au réel, l’image au fait. Il est à la fois ce qui devance et ce qui retarde; ce qui construit et ce qui détruit; ce qui est hasard et ce qui calcule; il est donc bien ce qui n’est pas, et l’instrument de ce qui n’est pas. Il est enfin, il est surtout, l’auteur mystérieux de ces rêves dont je vous parlais...
Quels rêves a faits l’homme?... Et parmi ces rêves quels sont ceux qui sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés?
Regardons en nous-mêmes et regardons autour de nous. Considérons la ville, ou bien feuilletons au hasard quelques livres, ou mieux encore observons en nos cœurs leurs mouvements les plus naïfs...
Nous souhaitons, nous imaginons avec complaisance bien des étrangetés, et ces souhaits sont fort antiques, et il semble que l’homme ne se résoudra jamais à ne pas les former... Relisez la Genèse. Dès le seuil du livre sacré, et les premiers pas dans le premier jardin, voici paraître le rêve de la Connaissance, et celui de l’Immortalité: ces beaux fruits de l’arbre de vie et de l’arbre de science, nous attirent toujours. Quelques pages plus loin, vous trouverez dans la même Bible les rêves d’une humanité tout unie, et collaborant à la construction d’une tour prodigieuse. «Ils étaient un seul peuple et ils avaient pour eux une même langue...» Nous le rêvons encore.
Vous y trouverez aussi l’histoire étrange de ce prophète qui, englouti par un poisson, put se mouvoir dans l’épaisseur de la mer...
Chez les Grecs, il est des héros qui se construisent des appareils volants. D’autres savent apprivoiser les fauves, et leur parole miraculeuse déplace les montagnes, fait se mouvoir les blocs, opère des constructions de temples, par une sorte de télémécanique merveilleuse...
Agir à distance; faire de l’or; transmuter les métaux; vaincre la mort; prédire l’avenir; se déplacer dans des milieux interdits à notre espèce; parler, voir, entendre, d’un bout du monde à l’autre; aller visiter les astres; réaliser le mouvement perpétuel, que sais-je,--nous avons fait tant de rêves que la liste en serait infinie. Mais l’ensemble de ces rêves forme un étrange _programme_ dont la poursuite est comme liée à l’histoire même des humains.
Tous les projets de conquête et de domination universelles, soit matérielles, soit spirituelles, y figurent. Tout ce que nous appelons _civilisation_, _progrès_, _science_, _art_, _culture_... se rapporte à cette production extraordinaire et en dépend directement. On peut dire que tous ces rêves s’attaquent à toutes les conditions données de notre existence définie. _Nous sommes une espèce zoologique qui tend d’elle-même à faire varier son domaine d’existence_, et l’on pourrait former une table, un classement systématique de nos rêves, en considérant chacun d’eux comme dirigé contre quelqu’une des conditions initiales de notre vie. Il y a des rêves contre la pesanteur et des rêves contre les lois du mouvement. Il en est contre l’espace et il en est contre la durée. L’ubiquité, la prophétie, l’Eau de Jouvence ont été rêvées, le sont encore sous des noms scientifiques.
Il est des rêves contre le principe de Mayer, et d’autres contre le principe de Carnot. Il en est contre les lois physiologiques et d’autres contre les données et les fatalités ethniques: l’égalité des races, la paix éternelle et universelle sont de ceux-ci... Supposons que nous ayons construit cette table et que nous la considérions. Nous serions assez vite tentés de la compléter par le tableau des réalisations. En regard de chaque rêve nous placerions ce qui s’est fait pour le réaliser. Si par exemple dans une colonne nous avons inscrit le désir de voler dans les airs et le nom d’Icare,--dans la colonne des acquisitions nous inscrirons les noms fameux de Léonard de Vinci, d’Ader, de Wright et de leurs successeurs. Je pourrais multiplier ces exemples, ce serait une sorte de jeu que nous n’avons pas le temps de jouer. D’ailleurs il faudrait construire également une table des _déceptions_, des rêves non réalisés. Les uns sont définitivement condamnés,--la quadrature du cercle, la création gratuite de l’énergie, etc... Les autres sont encore dans nos espérances non déraisonnables.
Mais il faut revenir à notre tableau des _réalisations_, c’est sur lui que je voulais attirer votre attention.
Si donc nous considérons cette liste, liste très honorable, nous pourrons faire cette remarque:
_De toutes ces réalisations, les plus nombreuses, les plus surprenantes, les plus fécondes ont été accomplies par une partie assez restreinte de l’humanité, et sur un territoire très petit relativement à l’ensemble des terres habitables._
L’Europe a été ce lieu privilégié; l’Européen, l’esprit européen, l’auteur de ces prodiges.
Qu’est-ce donc que cette Europe? C’est une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l’Asie. Elle regarde naturellement vers l’Ouest. Au Sud, elle borde une illustre mer dont le rôle, je devrais dire la fonction, a été merveilleusement efficace dans l’élaboration de cet esprit européen qui nous occupe. Tous les peuples qui vinrent sur ses bords se sont pénétrés; ils ont échangé des marchandises et des coups; ils ont fondé des ports et des colonies où non seulement les objets du commerce, mais les croyances, les langages, les mœurs, les acquisitions techniques, étaient les éléments des trafics. Avant même que l’Europe actuelle ait pris l’apparence que nous lui connaissons, la Méditerranée avait vu dans son bassin oriental, une sorte de pré-Europe s’établir. L’Égypte, la Phénicie, ont été comme des pré-figures de la civilisation que nous avons arrêtée; vinrent ensuite les Grecs, les Romains, les Arabes, les populations ibériques. On croit voir autour de cette eau étincelante et chargée de sel, la foule des dieux et des hommes les plus imposants de ce monde: Horus, Isis, et Osiris; Astarté et les kabires; Pallas, Poséidon, Minerve, Neptune, et leurs semblables, règnent concurremment sur cette mer qui a ballotté les étranges pensées de saint Paul, comme elle a bercé les rêveries et les calculs de Bonaparte...
Mais sur ses bords, où tant de peuples s’étaient déjà mêlés et heurtés, et instruits les uns les autres, vinrent, au cours des âges, d’autres peuples encore, attirés vers la splendeur du ciel, par la beauté et par l’intensité particulière de la vie sous le soleil. Les Celtes, les Slaves, les peuples germaniques, ont subi l’enchantement de la plus noble des mers; une sorte de _tropisme_ invincible, s’exerçant pendant des siècles, a donc fait de ce bassin aux formes admirables, l’objet du désir universel et le lieu de la plus grande activité humaine. Activité économique, activité intellectuelle, activité politique, activité religieuse, activité artistique, tout se passe ou, du moins, tout semble naître, autour de la mer intérieure. C’est là que l’on assiste aux phénomènes précurseurs de la formation de l’Europe et que l’on voit se dessiner à une certaine époque la division de l’humanité en deux groupes de plus en plus dissemblables: l’un, qui occupe la plus grande partie du globe, demeure comme immobile dans ses coutumes, dans ses connaissances, dans sa puissance pratique; il ne progresse plus, ou ne progresse qu’imperceptiblement.
L’autre est en proie à une inquiétude et à la recherche perpétuelles. Les échanges s’y multiplient, les problèmes les plus variés s’agitent dans son sein, les moyens de vivre, de savoir, de pouvoir s’accroître, s’y accumulent de siècle en siècle avec une rapidité extraordinaire. Bientôt la différence de savoir positif et de puissance, entre elle et le reste du monde, devient si grande qu’elle entraîne une rupture de l’équilibre. L’Europe se précipite hors d’elle-même; elle part à la conquête des terres. La civilisation renouvelle les invasions primitives dont elle inverse le mouvement. L’Europe, sur son propre sol, atteint le maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de l’ambition.
Cette Europe triomphante qui est née de l’échange de toutes choses spirituelles et matérielles, de la coopération volontaire et involontaire des races, de la concurrence des religions, des systèmes, des intérêts, _sur un territoire très limité_, m’apparaît aussi animée qu’un marché où toutes choses bonnes et précieuses sont apportées, comparées, discutées, et changent de mains. C’est une Bourse où les doctrines, les idées, les découvertes, les dogmes les plus divers, sont _mobilisés_, sont _cotés_, montent, descendent, sont l’objet des critiques les plus impitoyables et des engouements les plus aveugles. Bientôt les apports les plus lointains arrivent abondamment sur ce marché. D’une part les terres nouvelles de l’Amérique, de l’Océanie et de l’Afrique, les antiques Empires de l’Extrême-Orient envoient à l’Europe leurs matières premières pour les soumettre à ces transformations étonnantes qu’elle seule sait accomplir. D’autre part, les connaissances, les philosophies, les religions de l’ancienne Asie viennent alimenter les esprits toujours en éveil, que l’Europe produit à chaque génération; et cette machine puissante transforme les conceptions plus ou moins étranges de l’Orient, en éprouve la profondeur, en retire les éléments utilisables.
Notre Europe, qui commence par un marché méditerranéen, devient ainsi une vaste usine; usine au sens propre, machine à transformations, mais encore usine intellectuelle incomparable. Cette usine intellectuelle reçoit de toutes parts toutes les choses de l’esprit; elle les distribue à ses innombrables organes. Les uns saisissent tout ce qui est nouveauté avec espoir, avec avidité, en exagèrent la valeur; les autres résistent, opposent à l’invasion des nouveautés l’éclat et la solidité des richesses déjà constituées. Entre l’acquisition et la conservation, un équilibre mobile doit se rétablir sans cesse, mais un sens critique toujours plus actif attaque l’une ou l’autre tendance, exerce sans pitié les idées en possession et en faveur; éprouve et discute sans pitié les tendances de cette régulation toujours obtenue.
Il faut que notre pensée se développe et il faut qu’elle se conserve. Elle n’avance que par les extrêmes, mais elle ne subsiste que par les moyens. L’ordre extrême, qui est l’automatisme, serait sa perte; le désordre extrême la conduirait encore plus rapidement à l’abîme.
Enfin, cette Europe peu à peu se construit comme une ville gigantesque. Elle a ses musées, ses jardins, ses ateliers, ses laboratoires, ses salons. Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris. Il y a des cités pour l’Art, d’autres pour la Science, d’autres qui réunissent les agréments et les instruments. Elle est assez petite pour être parcourue en un temps très court, qui deviendra bientôt insignifiant. Elle est assez grande pour contenir tous les climats; assez diverse pour présenter les cultures et les terrains les plus variés. Au point de vue physique, c’est un chef-d’œuvre de tempérament et de rapprochement des conditions favorables à l’homme. Et l’homme y est devenu l’Européen. Vous m’excuserez de donner à ces mots d’Europe et d’Européen une signification un peu plus que géographique, et un peu plus qu’historique, mais en quelque sorte _fonctionnelle_. Je dirais presque, ma pensée abusant de mon langage, qu’une _Europe_ est une espèce de système formé d’une certaine diversité humaine et d’une localité particulièrement favorable; façonnée enfin par une histoire singulièrement mouvementée et vivante. Le produit de cette conjoncture de circonstances est un Européen.
Il nous faut examiner ce personnage par rapport aux types plus simples de l’humanité. C’est une manière de monstre. Il a une mémoire trop chargée, trop entretenue. Il a des ambitions extravagantes, une avidité de savoir et de richesses illimitée. Comme il appartient généralement à quelque nation qui a plus ou moins dominé le monde à son heure, et qui rêve encore ou de son César, ou de son Charles-Quint, ou de son Napoléon, il y a en lui un orgueil, un espoir, des regrets toujours près de se réveiller. Comme il appartient à un temps, à un continent qui ont vu tant d’inventions prodigieuses et tant de hardiesses heureuses dans tous les genres, il n’est de conquêtes scientifiques ni d’entreprises qu’il ne puisse rêver. Il est pris entre des souvenirs merveilleux et des espoirs démesurés, et s’il lui arrive de verser parfois dans le pessimisme, il songe malgré lui que le pessimisme a produit quelques œuvres du premier ordre. Au lieu de s’abîmer dans le néant mental, il tire un chant de son désespoir. Il en tire quelquefois une volonté dure et formidable, un motif d’actions paradoxal et fondé sur le mépris des hommes et de la vie.
*
* *
_Mais qui donc est Européen?_
Je me risque ici, avec bien des réserves, avec les scrupules infinis que l’on doit avoir quand on veut préciser provisoirement ce qui n’est pas susceptible de véritable rigueur,--je me risque à vous proposer un essai de définition. Ce n’est pas une définition logique que je vais développer devant vous. C’est une manière de voir, un point de vue, étant bien entendu qu’il en existe une quantité d’autres qui ne sont ni plus ni moins légitimes.
Eh bien, je considérerai comme européens tous les peuples qui ont subi au cours de l’histoire les trois influences que je vais dire.
La première est celle de Rome. Partout où l’Empire romain a dominé, et partout où sa puissance s’est fait sentir; et même partout où l’Empire a été l’objet de crainte, d’admiration et d’envie; partout où le poids du glaive romain s’est fait sentir, partout où la majesté des institutions et des lois, où l’appareil et la dignité de la magistrature ont été reconnus, copiés, parfois même bizarrement singés,--là est quelque chose d’européen. Rome est le modèle éternel de la puissance organisée et stable.
Je ne sais pas les raisons de ce grand triomphe, il est inutile de les rechercher maintenant, comme il est oiseux de se demander ce que l’Europe fût devenue si elle ne fût devenue romaine.
Mais le fait nous importe seul, le fait de l’empreinte étonnamment durable qu’a laissée, sur tant de races et de générations, ce pouvoir superstitieux et raisonné, ce pouvoir curieusement imprégné d’esprit juridique, d’esprit militaire, d’esprit religieux, d’esprit formaliste, qui a le premier imposé aux peuples conquis les bienfaits de la tolérance et de la bonne administration.
Vint ensuite le christianisme. Vous savez comme il s’est peu à peu répandu dans l’espace même de la conquête romaine. Si l’on excepte le Nouveau Monde, qui n’a pas été christianisé, tant que peuplé par des chrétiens, si l’on excepte la Russie, qui a ignoré dans sa plus grande partie la loi romaine et l’empire de César, on voit que l’étendue de la religion du Christ coïncide encore aujourd’hui presque exactement avec celle du domaine de l’autorité impériale. Ces deux conquêtes, si différentes, ont cependant une sorte de ressemblance entre elles, et cette ressemblance nous importe. La politique des Romains, qui s’est faite toujours plus souple et plus ingénieuse, et de qui la souplesse et la facilité croissaient avec la faiblesse du pouvoir central, c’est-à-dire avec la surface et l’hétérogénéité de l’Empire, a introduit dans le système de domination des peuples par un peuple une nouveauté très remarquable.