Chapter 22
Valvèdre arriva huit jours après. Il vit ses enfants d'abord, puis sa soeur aînée et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me présentai à Valvèdre avant peut-être qu'il eût pris une résolution à mon égard. Je lui parlai avec effusion et loyauté, hardiment et humblement, comme il me convenait de le faire.
Je mis à nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et mes mérites, mes défaillances et mes retours de force.
--Vous avez voulu que je fusse sauvé, lui dis-je; vous avez été si grand et si vraiment supérieur à moi dans votre conduite, que j'ai fini par comprendre le peu que j'étais. Comprendre cela, c'est déjà valoir mieux. Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me châtie sans ménagement. Donc, si je suis sauvé, ce n'est pas à ma douleur et à la bonté très-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette bonté ne venait pas encore d'assez haut pour réduire un orgueil comme le mien. Venant de vous, elle m'a dompté, et c'est à vous que je dois tout. Éprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et permettez-moi d'être l'ami dévoué de Paul. Par lui, on m'a amené ici malgré moi; on y a installé mon père, sans que j'en fusse averti; on m'offre un emploi important et intéressant dans la partie que j'ai étudiée et que je crois connaître. On m'a dit que Paul avait une vocation déterminée pour les sciences auxquelles ce genre de travail se rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a dit encore que vous consentiriez peut-être à ce qu'il fît auprès de moi, et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de la peine à me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous dire, c'est que, si ma présence devait vous éloigner de Blanville, ou seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le bien qu'on veut me faire vous semblait trop près de ma faute, et que, me jugeant indigne de me consacrer à votre enfant, vous désapprouviez la confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitôt, sachant très-bien que ma vie entière vous est subordonnée, et que vous avez sur moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.
Valvèdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me répondit enfin:
--Vous avez tout réparé, et vous avez tant expié, qu'on vous doit un grand soulagement. Sachez que madame de Valvèdre était frappée à mort avant de vous connaître. Obernay vient de me révéler ce que j'ignorais, ce qu'il ignorait lui-même, et ce qu'un homme de la science, un homme sérieux, lui a appris dernièrement. Vous ne l'avez donc pas tuée... C'est peut-être moi! Peut-être aussi l'eussé-je fait vivre plus longtemps, si elle ne se fût pas détachée de moi. Ce mystère de notre action sur la destinée, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voilà. On vous aime, et vous pouvez encore être heureux; il est de votre devoir de chercher à l'être. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa pensée, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je ne le lui ai pas demandé. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de son projet. Cette famille-là est trop religieuse pour qu'il s'y commette des imprudences ou seulement des légèretés. Henri, dans la crainte de vous créer un trouble en cas de répulsion de la part de la jeune fille ou de la vôtre, ne vous en parlera jamais; mais il espère que l'affection viendra d'elle-même, et il sait que vous aurez cette fois confiance en lui. Essayez donc de reprendre goût à la vie, il en est temps; vous êtes dans votre meilleur âge pour fonder votre avenir. Vous me consultez avec une déférence filiale, voilà mon conseil. Quant à Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mérite que je compte rester au moins un an à Genève et que je pourrai voir si vous continuez à faire bon ménage ensemble. J'irai souvent à Blanville. L'établissement que vous allez faire valoir est bien près de là. Nous nous verrons, et, si vous avez d'autres avis à me demander, je vous donnerai non pas ceux d'un sage, mais ceux d'un ami.
Pendant trois mois, je ne fus occupé que de mon installation industrielle. J'avais tout à créer, tout à diriger; c'était une besogne énorme. Paul, toujours à mes côtés, toujours enjoué et attentif, s'initiait à tous les détails de la pratique, charmant par sa présence et son enjouement l'exercice terrible de mon activité. Quand je fus au courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'était autre que Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus qu'honorable.
Je revenais à la vie, à l'amitié, à l'épanouissement de l'âme. Chaque jour éclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pesé sur moi, chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins à songer avec une émotion d'espérance et de terreur au projet d'Henri, que m'avait révélé Valvèdre. Valvèdre lui-même y faisait souvent allusion, et, un jour que, rêveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher, radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me surprit, me frappa doucement sur l'épaule et me dit en souriant:
--Eh bien, laquelle?
--Jamais Adélaïde! lui répondis-je avec une spontanéité qui était devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'était emparé de ma foi, de ma confiance et de mon respect filial.
--Et pourquoi jamais Adélaïde? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis, dites!
--Ah! cela... je ne puis.
--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne souffre plus!_ Elle en était jalouse, et vous craignez que son fantôme ne vienne pleurer et menacer à votre chevet! Rassurez-vous, ce sont là des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bénir, et pour demander à Dieu de réparer leurs erreurs et leurs méprises en nous rendant heureux.
--Êtes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce là votre foi?
--Oui, inébranlable.
---Eh bien,... tenez! Adélaïde, cette splendeur d'intelligence et de beauté, cette sérénité divine, cette modestie adorable... tout cela ne s'abaissera jamais jusqu'à moi! Que suis-je auprès d'elle? Elle sait toutes choses mieux que moi: la poésie, la musique, les langues, les sciences naturelles,... peut-être la métallurgie, qui sait? Elle verrait trop en moi son inférieur.
--Encore de l'orgueil! dit Valvèdre. Souffre-t-on de la supériorité de ce qu'on aime?
--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vénère, je l'admire, mais je ne puis l'aimer d'amour!...
--Pourquoi?
--Parce qu'elle en aime un autre.
--Un autre? vous croyez?...
Valvèdre resta pensif et comme plongé dans la solution d'un problème. Je le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eût pu en cacher dix ou douze. Sa beauté mâle et douce, d'une expression si haute et si sereine, était encore la seule qui pût fixer les regards d'une femme de génie; mais son âme était-elle restée aussi jeune que son visage? N'avait-il pas trop aimé, trop souffert?
--Pauvre Adélaïde! pensai-je, tu vieilliras peut-être seule comme Juste, qui a été belle aussi, femme supérieure aussi, et qui, peut-être comme toi, avait placé trop haut son rêve de bonheur!
Valvèdre marchait en silence auprès de moi. Il reprit la conversation où nous l'avions laissée.
--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plaît?
--C'est à elle seule que j'oserais songer, si j'espérais lui plaire.
--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a toujours un peu de fougue dans son caractère, et ce ne sera pas un défaut à vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, non pas résignée, non pas dominée par des convictions aussi arrêtées et aussi raisonnées que celles de sa soeur, mais persuadée et entraînée par la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle l'est assez pour une femme qui a les goûts du ménage et les instincts de la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trésor, je vous l'ai déjà dit, il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme dans la chasteté de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour être aimé, vous le savez: c'est d'aimer soi-même, d'aimer avec le coeur, avec la foi, avec la conscience, avec tout son être, et vous n'avez pas encore aimé ainsi, je le sais!
Il me quitta, et je me sentis vivifié et comme béni par ses paroles. Cet homme tenait mon âme dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi dire, que de son souffle bienfaisant. En même temps que chaque aperçu de son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et céleste, chaque élan de son coeur généreux et pur fermait une plaie ou ranimait une faculté du mien.
Je l'ouvris bientôt, ce coeur renouvelé, à mon cher Henri. Je lui dis que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupçonner à celle-ci sans l'autorisation de sa famille.
--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voilà ce que j'attendais! Eh bien, la famille consent et désire. L'enfant t'aimera quand elle saura que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans les rêves romanesques, même quand on est disposé à se laisser convaincre; on attend la certitude, et on ne pâlit ni ne maigrit en attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon père et ma mère, vois Paule et moi... Ah! que Valvèdre eût été heureux!...
--S'il eût épousé Adélaïde? Je me le suis dit cent fois!
--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot là-dessus...
Je m'étonnais, il m'imposa encore silence avec autorité.
J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimée Rose, j'insistai. J'étais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais presque la passion, tant son frère aîné, l'amour, me paraissait plus beau et plus vrai. Aussi, loin d'être porté à l'égoïsme du bonheur, je sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout Valvèdre, celui à qui je devais tout, celui qui m'avait sauvé du naufrage, celui qui, par moi blessé au coeur, m'avait tendu sa main libératrice.
Obernay, vaincu par mon affection, me répondit enfin:
--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps déjà, dix ans peut-être, Valvèdre et Adélaïde s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es peut-être pas trompé. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette pensée, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude. Valvèdre a présidé à l'éducation de mes soeurs autant qu'à celle de ses propres enfants. Il les a vues naître; il a paru les aimer d'une égale tendresse. Si Adélaïde a reçu de mon père l'éducation la plus brillante et de ma mère l'exemple de toutes les vertus, c'est à Valvèdre qu'elle doit le feu sacré, cette flamme intérieure qui brûle sans éclat, cachée au fond du sanctuaire, gardée par une modestie un peu sauvage, le grain de génie qui lui fait idéaliser et poétiser saintement les études les plus arides. Elle n'est donc pas seulement son éleve reconnaissante, elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son révélateur, l'intermédiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne périra qu'avec elle. Valvèdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvèdre ne se croit pas aimé autrement que comme un père, et, quoiqu'il ait été plus d'une fois, dans ces derniers temps surtout, très-ému, plus que paternellement ému en la regardant, il se juge trop âgé pour lui plaire. Il a combattu sans relâche son inclination et l'a si vaillamment refoulée, qu'on eût pu la croire vaincue...
--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entamé un sujet aussi délicat, dis-moi tout... Déjà j'ai été allégé d'un remords affreux en apprenant, grâce à tes investigations, que madame de Valvèdre était mortellement atteinte avant de me connaître. Dis-moi maintenant,--ce que je n'ai jamais osé chercher à savoir,--ce que Moserwald croyait avoir deviné: dis-moi si Valvèdre avait encore de l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevée.
--Non, répondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.
--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parlé d'elle avec le plus profond détachement, il se croyait bien guéri; mais l'amour a des inconséquences mystérieuses.
--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et incompréhensible; c'est là son caractère, et je te dirai ici un mot de Valvèdre: «La passion est un amour malade qui est devenu fou!»
--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se porte bien.
--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvèdre ne joue avec rien, lui! Il était trop grand logicien pour se mentir à lui-même. L'âme d'un vrai savant est la droiture méme, parce qu'elle suit la méthode d'un esprit adonné à la scrupuleuse clairvoyance. Valvèdre est très-ardent et même impétueux par nature. Son mariage irréfléchi prouve la spontanéité de sa jeunesse, et, dans son âge mûr, je l'ai vu aux prises avec la fureur des éléments, emporté lui-même au delà de toute prudence par la fureur des découvertes. S'il eût eu de l'amour pour sa femme, il eût brisé ses rivaux et toi-même. Il l'eût poursuivie, il l'eût ramenée et passionnée de nouveau. Ce n'était pas difficile avec une âme aussi flottante que celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'était pas digne d'un homme détrompé, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps à ses devoirs, ne pouvait pas être sauvée. Il craignait, d'ailleurs, de la briser elle-même en la domptant, et, avant tout, par instinct et par principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagère donc rien, calme l'excès de tes remords, et d'êtres humains ne fais pas des héros fantastiques. Certes, Valvèdre, amoureux de sa femme et te ramenant auprès de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus poétique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvèdre n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me méfierais beaucoup d'un homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_...
--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ôte rien pour moi à la grandeur de Valvèdre. Amoureux et jaloux, il eût pu, dans sa générosité, ne céder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitié compatissante qui, en lui, survivait à l'amour, ce besoin d'adoucir les plaies des autres en respectant leur liberté morale, ce soin religieux de conduire doucement à la tombe la mère de ses enfants, de sauver au moins son âme, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire, tu auras beau dire!
--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des sentiments vrais et de la part d'une âme d'élite. Aussi tu penses bien que je ne fais plus la guerre à ton enthousiasme quand c'est Valvèdre qui en est l'objet. Te voilà rassuré sur certains points; mais il ne faut pas aller d'un excès à l'autre. Si tu n'as pas infligé les tortures de la jalousie, tu as profondément contristé et inquiété le coeur de l'époux, toujours ami, et du père, soucieux de la dignité de sa famille. Les grands caractères souffrent dans toutes leurs affections, parce que toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa femme, Valvèdre a donc cruellement souffert de la pensée qu'elle avait vécu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun dévouement, par aucun sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir à sa dernière heure. Voilà Valvèdre tout entier; mais Valvèdre amoureux d'un plus pur idéal redevient mystérieux pour moi. Le respect de cet idéal va chez lui jusqu'à la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa familiarité avec Adélaïde, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'était plus pour lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, à chaque voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprême, comme un devoir accompli, mais plus pénible de jour en jour. Enfin il l'aime, je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empêche de le lui demander. Il est fort riche, d'un nom célèbre dans la science, très-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache avec un soin farouche ses talents et sa beauté. Je ne crains pas que lui m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'éducation au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me placer, et, si Valvèdre me cache depuis si longtemps son secret, c'est qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances pénibles pour lui, humiliantes pour moi.
--Ces raisons, je les saurai, m'écriai-je, je veux les savoir.
--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le compte d'Adélaïde! si, au moment où, encouragé et renaissant à l'espérance, Valvèdre s'apercevait qu'il n'est pas aimé comme il aime! Adélaïde est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si heureux, l'oeil si pur, le caractère si égal, l'esprit si studieux, la joue si fraîche, que ni le désir, ni l'espérance, ni la crainte ne semblent pouvoir atteindre; cette Andromède souriante au milieu des monstres et des chimères, sur son rocher d'albâtre inaccessible aux souillures comme aux tempêtes... pourquoi à vingt-six ans n'est-elle pas mariée? Elle a été demandée par des hommes de mérite placés dans les conditions les plus honorables, et, malgré les désirs de sa mère, malgré mes instances, malgré les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri en disant: «Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour Valvèdre.--Jamais!»
--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors?
--Oui.
--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adélaïde a-t-elle répété _jamais?_
--Maintes fois.
--Valvèdre présent?
--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il était peut-être loin, elle avait peut-être reperdu l'espérance.
--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observé. C'est à moi de travailler à déchiffrer la grande énigme. La philosophie stoïcienne, acquise par l'étude de la sagesse, est une sainte et belle chose, puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si paisibles; mais toute vertu a son excès et son péril. N'en est-ce pas un très-grand que de condamner au célibat et à un éternel combat intérieur deux êtres dont l'union semble être écrite à la plus belle page des lois divines?
--Juste Valvèdre a vécu très-calme, très-digne, très-forte, très-féconde en bienfaits et en dévouements,... et pourtant elle a aimé sans bonheur et sans espoir.
--Qui donc?
--Tu ne l'as jamais su?
--Et je ne le sais pas.
--Elle a aimé le frère de ta mère, l'oncle qui te chérissait, l'ami et le maître de Valvèdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il était marié, et Adélaïde a beaucoup réfléchi sur cette histoire.
--Ah! voilà donc pourquoi Juste m'a pardonné d'avoir tant offensé et affligé Valvèdre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas d'agitation. Sois sûr, Henri, qu'Adélaïde souffre plus que Juste. Elle est plus forte que sa souffrance, voilà tout; mais son bonheur, si elle en a, est l'oeuvre de sa volonté, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de résignation. Aujourd'hui que je vis à deux, je sais bien qu'hier je ne vivais pas!...
Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de ruse innocente et d'obstination dévouée. Il me fallut surprendre des quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chère Rose, plus hardie et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi.
Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimés l'un de l'autre. Le jour où, par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau de leur vie et de la mienne.
FIN
IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.