Valvèdre

Chapter 19

Chapter 193,889 wordsPublic domain

»Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser à l'entretien qu'il me demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de résister à son influence ne me fît pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour qu'aucune considération humaine pût ébranler ma résolution.»

Elle finissait, après avoir, à son tour, demandé pardon à sa belle-soeur de ses injustices et de ses préventions, en lui signifiant qu'elle ne voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pût être.

Quand elle écrivit à ses enfants, à Paule et à Adélaïde, elle pleura au point qu'elle trempa de larmes un billet à cette dernière où elle réglait, avec une gravité enjouée, la grande question des cols de chemise. Elle fut forcée de le recommencer, faisant de généreux et naïfs efforts pour me cacher le déchirement de ses entrailles. Je me jetai à ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genève. Je t'accompagnerai jusqu'à la frontière, lui dis-je, ou je me cacherai dans la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis, quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons pour Genève. C'est absolument la vie que tu aurais menée, si tu étais retournée à Valvèdre. Tu aurais été les voir deux ou trois fois par an. Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je découvre que tu ne mérites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi tendre mère qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures trop longtemps quand je peux d'un mot sécher tes beaux yeux. Viens, viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis, tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiée, mais que tu n'as pas perdue!

Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin, pressée de questions, elle me dit:

--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demandé avec quoi nous vivions et où tu trouvais de l'argent. Tu as dû engager ton avenir, escompter le produit de tes futurs succès... Ne me le dis pas, va, je sais bien que tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dévouement. Non, je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ôte pas le seul mérite que j'aie pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est bon, c'est là ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si on pouvait se donner à lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en est pas ainsi, et Valvèdre, s'il m'écoutait, dirait que je proclame un blasphème ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il appelait une oisiveté coupable pût être l'idéal dévouement que j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chères et les plus sacrées, et voilà pourquoi je veux que tu me laisses venir à toi, dépouillée de tout autre bonheur que toi-même...

Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunée Alida proclamait un effrayant sophisme, que Valvèdre avait raison contre elle, que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le rend durable, tandis que le remords dessèche ou tue; mais, dans le triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'écoutais Alida comme l'oracle des divins mystères, comme la prêtresse du dieu véritable, et je partageais son rêve immense, son aspiration vers l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour s'élever vers le vrai; que, si la perfection semble être dans la religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la fatalité a renversé les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur les hauteurs, ce n'était pas la froide abstinence, la mort volontaire, mais le vivifiant amour. Transfuges de la société, nous pouvions encore bâtir un tabernacle dans le désert et servir la cause sublime de l'idéal. N'étions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs grossiers qui se dépravent dans l'abus de la vie positive? Alida, brisant toute son existence pour me suivre, n'était-elle point digne d'une tendre et respectueuse pitié? Moi-même, acceptant avec énergie son passé douteux et le déshonneur qu'elle bravait, n'étais-je pas un homme plus délicat et plus noble que celui qui cherche dans la débauche ou dans la cupidité l'oubli de son rêve et le débarras de son orgueil?

Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre établi, ne veut pas qu'on s'isole d'elle, et elle se montre plus tolérante pour ceux qui se donnent au vice facile, au travers répandu, que pour ceux qui se recueillent et cherchent des mérites qu'elle n'a pas consacrés. Elle est inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu, ne veulent pas la consulter.

Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du fait, mais dans celle du sentiment et de l'idée. Restait à savoir si nous étions assez forts pour cette lutte effroyable.

Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une grande expérience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans effroi, dans une île déserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le ver rongeur de ma compagne infortunée. Elle avait fait les démarches nécessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvèdre n'y avait pas fait opposition; mais il était parti pour un long voyage, disait-on, sans présenter sa propre demande au tribunal compétent. Évidemment, il voulait forcer sa femme à réfléchir longtemps avant de se lier à moi, et, son absence pouvant se prolonger indéfiniment, l'épreuve du temps exigé par la législation étrangère menaçait ma passion d'une attente au-dessus de mes forces. Est-ce là ce que voulait cet homme étrange, ce mystérieux philosophe? Comptait-il sur la chasteté de sa femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou préférait-il la savoir complètement infidèle, et, par là, préservée de la durée de ma passion? Évidemment, il me dédaignait fort, et j'étais forcé de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre préoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinée d'Alida.

Cette pauvre femme, voyant des retards infinis à notre union, vainquit tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle bravait ce qu'elle croyait être le dernier mot de l'amour. Je savais les fantômes que pouvaient lui créer sa sombre imagination et la pensée de sa déchéance, car elle était fière de n'avoir jamais trahi _la lettre de ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiète et jalouse curiosité l'interrogeait sur le passé. Elle croyait aussi que le désir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle craignait le mariage autant que l'adultère.

--Si Valvèdre n'eût pas été mon mari, disait-elle souvent, il n'eût pas songé à me négliger pour la science: il serait encore à mes pieds!

Cette fausse notion, aussi fausse à l'égard de Valvèdre qu'au mien, était difficile à détruire chez une femme de trente ans, indocile à toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempé de ses larmes. Je la connaissais assez désormais pour savoir qu'elle ne subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle, et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser à sa propre initiative. Il était en son pouvoir de se sacrifier, mais non de ne pas regretter le sacrifice, peut-être, hélas! à toutes les heures de sa vie.

J'étais là dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse remporté longtemps cette victoire sur moi-même; des circonstances alarmantes me forcèrent à changer de préoccupations.

IX

Depuis trois mois, nous vivions cachés dans une de ces rues aérées et silencieuses qui, à cette époque, avoisinaient le jardin du Luxembourg. Nous nous y promenions dans la journée, Alida toujours enveloppée et voilée avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour m'occuper de son bien-être et de sa sûreté. Je n'avais renoué aucune des relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues à Paris. Je n'avais fait aucune visite; quand il m'était arrivé d'apercevoir dans la rue une figure de connaissance, je l'avais évitée en changeant de trottoir et en détournant la tête; j'avais même acquis à cet égard la prévoyance et la présence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forçat évadé sous les yeux de la police.

Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers théâtres, dans une de ces loges d'en bas où l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de l'automne, je la menai souvent à la campagne, cherchant avec elle ces endroits solitaires que, même aux environs de Paris, les amants savent toujours trouver.

Sa santé n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altérer brusquement. Une toux sèche et fréquente, dont elle ne voulait pas s'occuper, disant qu'elle y était sujette tous les ans à pareille époque, m'inquiéta cependant assez pour que je la fisse consentir à voir un médecin. Après l'avoir examinée, le médecin lui dit en souriant qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:

--Madame votre soeur (je m'étais donné pour son frère) n'a rien de bien grave jusqu'à présent; mais c'est une organisation fragile, je vous en avertis. Le système nerveux prédomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il lui faudrait un climat égal, non pas Hyères ou Nice, mais la Sicile ou Alger.

Je n'eus plus dès lors qu'une pensée, celle d'arracher ma compagne à la pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais déjà dépensé, pour lui procurer une existence conforme à ses goûts et à ses besoins, la moitié de la somme empruntée à Moserwald. Celui-ci m'écrivait en vain qu'il avait en caisse des fonds déposés par l'ordre de M. de Valvèdre pour sa femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.

Je m'informai des dépenses à faire pour un voyage dans les régions méridionales. Les _Guides_ imprimés promettaient merveille sous le rapport de l'économie; mais Moserwald m'écrivait:

«Pour une femme délicate et habituée à toutes ses aises, n'espérez pas vivre dans ces pays-là, où tout ce qui n'est pas le strict nécessaire est rare et coûteux, à moins de trois mille francs par mois. Ce sera très-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquiétez de rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'à refuser la pension du mari, le pauvre Nephtali est toujours là avec tout ce qu'il possède, à votre service, et trop heureux si vous acceptez!»

J'étais décidé à prendre ce dernier parti aussitôt qu'il deviendrait nécessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs à aliéner, et j'espérais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rétablie.

De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce récit tout personnel de ma vie intime. Je m'occupai de l'établissement de ma compagne dans une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local des plus humbles, comme j'avais fait à Paris, pour ôter tout prétexte à la malignité du voisinage. Je fus bientôt rassuré. La toux disparut; mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. Alida n'était pas phthisique, elle était épuisée par une surexcitation d'esprit sans relâche. Le médecin français que je consultai n'avait pas d'opinion arrêtée sur son compte. Tous les organes de la vie étaient tour à tour menacés, tour à tour guéris, et tour à tour envahis de nouveau par une débilitation subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rôle, que la science pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de certains jours, elle se croyait et se sentait guérie. Le lendemain, elle retombait accablée d'un mal vague et profond qui me désespérait.

La cause! elle était dans les profondeurs de l'âme. Cette âme-là ne pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui était sujet d'appréhension funeste ou d'espérance insensée. Le moindre souffle du vent la faisait tressaillir, et, si je n'étais pas auprès d'elle à ce moment-là, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprême appel de mon agonie. Elle haïssait la campagne, elle s'y était toujours déplu. Sous le ciel imposant de l'Afrique, en présence d'une nature peu soumise encore à la civilisation européenne, tout lui semblait sauvage et terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, à cette époque, se faisait encore entendre autour des lieux habités, la faisait trembler comme une pauvre feuille, et aucune condition de sécurité ne pouvait lui procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants venant la voir, et elle s'élançait ravie, folle, bientôt désespérée en regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.

Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se déplaisait à ***, je la ramenai à Alger, au risque de n'y pouvoir garder l'incognito. A Alger, elle fut écrasée par le climat. Le printemps, déjà un été dans ces régions chaudes, nous chassa vers la Sicile, où, près de la mer, à mi-côte des montagnes, j'espérais trouver pour elle un air tiède et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveauté des choses, et bientôt je la vis dépérir encore plus rapidement.

--Tiens, me dit-elle, dans un accès d'abattement invincible, je vois bien que je me meurs!

Et, mettant ses mains pâles et amaigries sur ma bouche:

--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaieté te coûte, et que, la nuit, seul avec la certitude inévitable, tu pleures ton rire! Pauvre cher enfant, je suis un fléau dans ta vie et un fardeau pour moi-même. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien vite.

--Ce n'est pas la maladie, lui répondis-je navré de sa clairvoyance, c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voilà pourquoi je ris de tes maux physiques prétendus incurables, tandis que je pleure de tes souffrances morales. Pauvre chère âme, que puis-je donc faire pour toi?

--Une seule et dernière chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes enfants avant de mourir.

--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'écriai-je.

Et je feignis de tout préparer pour le départ; mais, au milieu de ces préparatifs, je tombais brisé de découragement. Avait-elle la force de retourner à Genève? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais écrit à Moserwald de m'en prêter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. Il n'avait pas répondu: était-il malade ou absent? était-il mort ou ruiné? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprême nous manquait?

J'avais fait d'héroïques efforts pour travailler, mais je n'avais pu rien continuer, rien compléter. Alida, malade d'esprit autant que de corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'étais sorti de sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.

J'avais essayé de travailler auprès d'elle, c'était tout aussi impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je les voyais briller de fièvre ou se fixer, éteints, comme si la mort l'eût déjà saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vérité: c'est que ma plume, au point de vue lucratif, était pour le moment, pour toujours peut-être, improductive. Elle eût pu me nourrir très-humblement si j'eusse été seul; mais il me fallait trois mille francs par mois... Moserwald n'avait rien exagéré.

Après avoir épuisé tous les mensonges imaginables pour faire prendre patience à ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais une lettre de crédit de Moserwald pour être à même de la conduire en France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps déjà, que je n'osais plus l'espérer. Je m'étais décidé à l'horrible humiliation d'écrire ma détresse à Obernay. Lui aussi était-il absent? Mais sans doute il allait répondre. Le temps de l'espoir n'était pas épuisé de ce côté-là. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander à mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une réponse quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune inquiétude.

Elle eut, ce jour-là, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire déchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle était tranquille et qu'elle était, d'ailleurs, résignée à accepter les dons de son mari comme un prêt que je serais certainement à même de lui faire rembourser plus tard. Elle ménageait ainsi ma fierté; elle m'embrassa et s'endormit ou feignit de s'endormir.

Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais s'éteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dévouement admirable pour sa maîtresse, qui la maltraitait et la gâtait tour à tour, s'efforçait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle reverrait bientôt ses enfants.

--Non, va! je ne les reverrai plus, répondit la pauvre malade: c'est là le châtiment le plus cruel que Dieu pût m'infliger, et je sens que je le mérite.

--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre découragement fait tant de mal à ce pauvre jeune homme!

--Il est donc là?

--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre chambre.

Je m'étais jeté par hasard sur un fauteuil à dossier fort élevé. Bianca, ne me voyant pas, crut que j'étais sorti, et retourna auprès de sa maîtresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il fallait être calme.

--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe, et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-même, tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que j'ai tout quitté pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je suis devenue une autre femme. J'ai commencé à croire en Dieu et à prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me permettrait pas de vivre dans le mal.

Bianca l'interrompit.

--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles pourtant, avec un mari si égoïste et si indifférent!...

--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fébrile; tu ne le connais pas! tu n'es que depuis trois ans à mon service, tu ne l'as vu que longtemps déjà après ma première infidélité de coeur et quand il ne m'aimait plus. Je l'avais bien mérité!... Mais, jusqu'à ces derniers temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigné savoir, et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'était retiré de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer à mes torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais comme toi: «Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si indifférent!» Sa douceur, sa politesse, sa libéralité, ses égards, je les attribuais à un autre motif que la générosité. Ah! pourquoi ne parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le même jour de l'année!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai pas compris, j'étais folle! Au lieu d'aller me jeter à ses pieds, je me suis jetée dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose. Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as précipitée!

--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari à présent? Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?

--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et j'aime Francis de toute mon âme, c'est-à-dire de tout ce qui m'est resté de ma pauvre âme!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois bien comprendre cela: on n'aime réellement qu'une fois! Tout ce qu'on rêve ensuite, c'est l'équivalent d'un passé qui ne revient jamais. On dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonté. Ah! si tu avais connu Valvèdre quand il m'aimait! Quelle vérité, quelle grandeur, quel génie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite, puisque je n'ai pas compris moi-même! Tout cela s'est éclairci pour moi à distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontré ces beaux diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammés qui ne sentent rien...

--Comment! Francis lui-même?...

--Francis, c'est autre chose: c'est un poëte, un vrai poëte peut-être, un artiste à coup sûr. La raison lui manque, mais non le coeur ni l'intelligence. Il a même quelque chose de Valvèdre, il a le sentiment du devoir. Il y a manqué en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes de Valvèdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes dévouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas, lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra aimer un jour. Il avait rêvé une autre femme, plus jeune, plus douce, plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme Adélaïde Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'épouser, et que c'est moi qui fus l'empêchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le délire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monté la tête, lui et moi; nous nous sommes brisés contre le sort, et à présent nous nous pardonnons l'un à l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous nous l'étions promis..., et moi, pleurant Valvèdre quand même, lui, regrettant Adélaïde malgré tout, nous allons nous donner le baiser d'adieu suprême... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous attendait certainement, et je suis contente de mourir...

En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans rien trouver pour la consoler, et moi, j'étais paralysé par l'épouvante et la douleur. Quoi! c'était là le dernier mot de cette passion funeste! Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: «L'_autre_ ne m'aime pas!» Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'époux était sans reproche, j'avais cédé à une mauvaise et coupable tentation, mais comme j'étais puni!

Je fis un suprême effort, le plus méritoire de ma vie peut-être: je m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je réussis à la calmer.