Chapter 16
»J'étais assez médecin pour savoir que la grossesse est quelquefois accompagnée d'une sorte d'insanité d'esprit. Je redoublai de soumission, d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chère, et mon coeur débordait d'une pitié aussi tendre que celle d'une mère pour l'enfant qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite âme me parler déjà dans mes rêves et me dire: «Ne fais jamais de peine »à ma mère!»
»Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut nourrir notre cher petit Edmond; mais elle était trop faible, trop insoumise aux prescriptions de l'hygiène, trop exaspérée par la moindre inquiétude; elle dut bien vite confier l'enfant à une nourrice dont aussitôt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore. Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la première femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donné à l'homme dès le berceau un instinct supérieur à celui des animaux? En d'autres moments, elle voulait que la préférence de son enfant pour la nourrice fût un symptôme d'ingratitude future, l'annonçe de malheurs effroyables pour elle.
»Elle guérit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me voyant renoncer à toutes mes habitudes et à tous mes projets pour lui complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se dissiper avec les résistances qu'elle avait prévues de ma part. Elle voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me dépouiller de ma gravité de savant qui lui faisait peur. Elle voulait voyager en princesse, s'arrêter où bon lui semblerait, voir le monde, changer et reprendre sans cesse. Je cédai. Et pourquoi n'aurais-je pas cédé? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'élevais pas au-dessus d'eux dans mon appréciation. Si j'avais approfondi certaines questions spéciales plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et même des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais laissées incomplètes, ne fût-ce que la connaissance du coeur humain, dont j'avais peut-être fait une abstraction trop facile à résoudre. Je n'en veux donc point à ma femme de m'avoir forcé à étendre le cercle de mes relations et à secouer la poussière du cabinet. Au contraire, je lui en ai toujours su gré. Les savants sont des instruments tranchants dont il est bon d'émousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas devenu sociable par goût avec le temps; mais Alida hâta mon expérience de la vie et le développement de ma bienveillance.
»Ce ne pouvait pourtant pas être là mon unique soin et mon unique but, pas plus que son avenir à elle ne pouvait être d'avoir à ses ordres un parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, à la chasse, aux eaux, au théâtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus sérieux, plus digne d'être aimé, plus capable de lui donner, ainsi qu'à son fils, une considération mieux fondée. Je ne prétendais pas à la renommée, mais j'avais aspiré à être un serviteur utile, apportant son contingent de recherches patientes et courageuses à cet édifice des sciences, qui est pour lui l'autel de la vérité. Je comptais bien qu'Alida arriverait à comprendre mon devoir, et que, la première ivresse de domination assouvie, elle rendrait à sa véritable vocation celui qui avait prouvé une tendresse sans bornes par une docilité sans réserve.
»Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps à lui faire pressentir le néant de notre prétendue vie d'artistes. Nous aimions et nous goûtions les arts; mais, n'étant artistes créateurs ni l'un ni l'autre, nous ne devions pas prétendre à cette suite éternelle de jugements et de comparaisons qui fait du rôle de _dilettante_, quand il est exclusif, une vie blasée, hargneuse ou sceptique. Les créations de l'art sont stimulantes; c'est là leur magnifique bienfait. En élevant l'âme, elles lui communiquent une sainte émulation, et je ne crois pas beaucoup aux véritables ravissements des admirateurs systématiquement improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far niente_ où ma femme se délectait, mais je tentais d'amener en elle-même une conclusion à son usage.
»Elle était assez bien douée, et, d'ailleurs, assez frottée de musique, de peinture et de poésie, depuis son enfance, pour avoir le désir et le besoin de consacrer ses loisirs à quelque étude. Si elle était idolâtre de mélodies, de couleurs ou d'images, n'était-elle pas assez jeune, assez libre, assez encouragée par ma tendresse, pour vouloir sinon créer, du moins pratiquer à son tour? Qu'elle eût un goût déterminé, ne fût-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvée de ses chimères. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une atmosphère échauffée et comme parfumée d'art et de littérature; elle y devenait l'abeille qui fait son miel après avoir couru de fleur en fleur: autrement, elle n'était ni satisfaite ni émue réellement, sa vie n'étant ni active ni reposée. Elle voulait voir et toucher les aliments nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privée de force et d'appétit, elle ne se nourrissait pas.
»Elle fit d'abord la sourde oreille, et me présenta enfin un jour des raisonnements assez spécieux, et qui paraissaient désintéressés.
»--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquiétez pas. Je suis une nature engourdie, peu pressée d'éclore à la vie comme vous l'entendez. Je ressemble à ces bancs de corail dont vous m'avez parlé, qui adhèrent tranquillement à leur rocher. Mon rocher, à moi, mon abri, mon port, c'est vous! Mais, hélas! voilà que vous voulez changer toutes les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous pressez pas tant; vous avez encore beaucoup à gagner dans la prétendue oisiveté où je vous retiens. Vous êtes destiné certainement à écrire sur les sciences, ne fût-ce que pour rendre compte de vos découvertes au jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et croyez-vous que la science ne serait pas plus répandue, si une démonstration facile, une expression agréable et colorée, la rendaient plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entêtement: vous voulez être positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prétendez, je m'en souviens, qu'un véritable savant doit aller au fait, écrire en latin, afin d'être à la portée de tous les érudits de l'Europe, et laisser à des esprits d'un ordre moins élevé, à des traducteurs, à des vulgarisateurs, le soin d'éclaircir et de répandre ses majestueuses énigmes. Cela est d'un paresseux et d'un égoïste, permettez-moi de vous le dire. Vous qui prétendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne s'agit que de savoir l'employer avec méthode, vous devriez vous perfectionner comme orateur ou comme écrivain, ne pas tant dédaigner les succès de salon, étudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautés. Alors vous seriez le génie complet, le dieu que je rêve en vous malgré vous-même, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre à sept mille mètres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et en profiter par conséquent. Voyons, devons-nous rester isolés en nous tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?
»--Ma chère bien-aimée, lui disais-je, votre thèse est excellente et porte sa réponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut un bon instrument pour célébrer la nature; mais voici l'instrument prêt et accordé, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez à l'entendre me donne une impatience généreuse de le faire parler; mais les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils éclatent parfois comme la lumière dans les découvertes, c'est par des faits qu'il faut bien posément et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou par des idées résultats d'une logique méditative devant laquelle les faits ne plient pas toujours spontanément. Tout cela demande, non pas des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des années; encore n'est-on jamais sûr de ne pas être amené à reconnaître qu'on s'est trompé, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette compensation, presque infaillible dans les études naturelles, d'avoir fait d'autres découvertes à côté et parfois en travers de celle que l'on poursuivait. Le temps suffit à tout, me faites-vous dire. Peut-être, mais à la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie errante, entrecoupée de mille distractions imprévues, que je peux mettre les heures à profit.
»--Ah! nous y voilà! s'écria ma femme avec impétuosité. Vous voulez me quitter, voyager seul dans des pays impossibles!
»--Non, certes; je travaillerai près de vous, je renoncerai à de certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs, nous nous fixerons quelque part pour un temps donné. Ce sera où vous voudrez, et, si vous vous y déplaisez, nous essayerons un autre milieu; mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail sédentaire...
»--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez assez vécu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par conséquent!
»Rien ne put la faire revenir de cette prévention que l'étude était sa rivale, et que l'amour n'était possible qu'avec l'oisiveté.
»--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de s'occuper d'autre chose. Pendant que l'époux s'enivre des merveilles de la science, l'épouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de suite.
»Mes réponses ne servirent qu'à l'exaspérer. J'essayai d'invoquer le dévouement à mon avenir dont elle avait parlé d'abord. Elle jeta ce léger masque dont elle avait essayé de couvrir son ardente personnalité.
»--Je mentais, oui, je mentais! s'écria-t-elle. Votre avenir existe-t-il donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant ma vie tout entière, vous m'avez donné la vôtre? Est-ce tenir parole que de me condamner à l'intolérable ennui de la solitude?
»L'ennui! c'était là sa plaie et son effroi. C'est là ce que j'aurais voulu guérir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un vif éloignement pour les sciences. Elle prétendit que je méprisais les arts et les artistes, et que je voulais la reléguer au plus bas étage dans mon opinion. C'était me faire injure et me reléguer moi-même au rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se divise pas en études rivales et en manifestations d'antagonisme, que Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et Michel-Ange et Molière, et tous les vrais génies, avaient marché aussi droit les uns que les autres vers l'éternelle lumière où se complète l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la haine du travail comme un droit sacré de sa nature et de sa position.
»--On ne m'a pas appris à travailler, dit-elle, et je ne me suis pas mariée en promettant de me remettre à l'_a b c_ des choses. Ce que je sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans but. Je suis une femme: ma destinée est d'aimer mon mari et d'élever des enfants. Il est fort étrange que ce soit mon mari qui me conseille de songer à quelque chose de mieux.
»--Alors, lui répondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en lui permettant de conserver sa propre estime; élevez votre fils et ne compromettez pas votre santé, l'avenir d'une maternité nouvelle, en vivant sans règle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir connaître cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner à vos enfants. Si vous ne pouvez vous résoudre à la vie des femmes ordinaires sans périr d'ennui, vous n'êtes donc pas une femme ordinaire, et je vous conseillais une étude quelconque pour vous rattacher à votre intérieur, que le caprice et l'imprévu de votre existence actuelle ne sont pas faits pour rendre digne de vous et de moi.
»Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:
»--Tenez, ma pauvre chère enfant, vous êtes dévorée par votre imagination, et vous dévorez tout autour de vous. Si vous continuez ainsi, vous arriverez à absorber en vous toute la vie des autres sans leur rien donner en échange, pas une lumière, pas une douceur vraie, pas une consolation durable. On vous a appris le métier d'idole, et vous auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes à rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fécondent rien et ne sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le néant où vous laissez flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous laissez flétrir même votre incomparable beauté, la souffrance que vous imposez sans remords à toutes mes aspirations d'homme honnête et laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., à commencer par notre plus cher trésor, par notre enfant, que vous dévorez de caresses, et dont vous étouffez d'avance les instincts généreux et forts en vous soumettant à ses plus nuisibles fantaisies. Vous êtes une femme charmante que le monde admire et entraîne; mais, jusqu'ici, vous n'êtes ni une épouse dévouée, ni une mère intelligente. Prenez-y garde et réfléchissez!
»Au lieu de réfléchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se passèrent en misérables discussions où toute ma patience, toute ma tendresse, toute ma raison et toute ma pitié vinrent se briser devant une invincible vanité blessée et à jamais saignante.
»Oui, voilà le vice de cette organisation si séduisante. L'orgueil est immense et jette comme une paralysie de stupidité sur le raisonnement. Il est aussi impossible à ma femme de suivre une déduction élémentaire, même dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait à un oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais deviné, j'en ai constaté la cause: c'est cette sorte d'athéisme qui la dessèche. Elle vit aujourd'hui dans les églises, elle essaye de croire aux miracles, elle ne croit réellement à rien. Pour croire, il faut réfléchir, elle ne pense même pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se déteste, elle construit dans son cerveau des édifices bizarres qu'elle se hâte de détruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe. Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne le connaîtra jamais. Elle ne se dévouera à personne, et elle pourra cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comédie de la passion qui l'émeut sur la scène et qu'elle voudrait réaliser dans son boudoir. Despote blasé, elle s'ennuie de la soumission, et la résistance l'exaspère. Froide de coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez forte pour peindre ses délires et ses extases d'amour, et, quand elle accorde un baiser, c'est en détournant sa tête épuisée, et en pensant déjà à autre chose.
»Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dédain, mais plains-la. C'était une fleur du ciel qu'une détestable éducation a fait avorter en serre chaude. On a développé la vanité et fait naître la sensibilité maladive. On ne lui a pas montré une seule fois le soleil. On ne lui a pas appris à admirer quelque chose à travers la cloche de verre de sa plate-bande. Elle s'est persuadé qu'elle était l'objet admirable par excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son propre miroir. Ne cherchant jamais son idéal hors d'elle, ne voyant au-dessus d'elle-même ni Dieu, ni les idées, ni les arts, ni les hommes, ni les choses, elle s'est dit qu'elle était belle, et que sa destinée était d'être servie à genoux, que tout lui devait tout, et qu'à rien elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de là, bien qu'elle ait des paroles qui pourraient énerver la volonté la mieux trempée. Elle a vécu repliée sur elle-même, ne croyant qu'à sa beauté, dédaignant son âme, la niant à l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant et le déchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre, faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforçât de la distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutôt que de respirer l'air que respirent les autres.
»Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est désintéressée, libérale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par là fenêtre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir, parce qu'à force de se mentir à elle-même elle a perdu la notion du vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a été longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fière pour la vengeance préméditée, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf à les oublier ou à les retirer le lendemain.
»Il m'a fallu bien des jours passés à me débattre contre son prestige pour la connaître ainsi. Elle à été longtemps un problème que je ne pouvais résoudre, parce que je ne pouvais me résigner à voir le côté infirme et incurable de son âme. Je crois avoir tout tenté pour la guérir ou la modifier: j'ai échoué, et j'ai demandé à Dieu la force d'accepter sans colère et sans blasphème la plus affreuse, la plus amère de toutes les déceptions.
»Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa délivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intérieur des choses véritablement douloureuses et intolérables pour moi. Notre second fils était chétif et sans beauté. Elle m'en fit un reproche; elle prétendit que celui-ci était né de mon mépris et de mon aversion pour elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il était sa caricature, et que c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mère pour la seconde fois.
»Les excentricités d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre avec gaieté et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre l'offense au dernier point. Je lui répondis que, si l'enfant avait souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait douté de moi et de tout: il était le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du remède. La beauté d'un homme, c'est la santé, et il fallait fortifier le pauvre petit être par des soins assidus et intelligents. Il fallait suivre aussi d'un oeil attentif le développement de son âme, et ne jamais la froisser par la pensée qu'il pût être moins aimé et moins agréable à voir que son frère.
»Hélas! je prononçais l'arrêt de cet enfant en essayant de le sauver. Alida a l'esprit très-faible; elle se crut coupable envers son fils avant de l'être, elle le devint par la peur de ne pouvoir échapper à la fatalité. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait à constater qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prédit, qu'elle ne pouvait conjurer cette destinée, qu'elle frissonnait en voulant caresser cette horrible créature, sa malédiction, son châtiment et le mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'éloignai l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus haut que les préventions, ou bien l'orgueil de la femme se révolta. Elle voulut en finir avec l'espérance, ce fut son mot. Cela signifiait que, n'étant plus aimée de moi, elle renonçait à me retenir à ses côtés. Elle me demanda de lui faire arranger Valvèdre, qu'elle avait vu un jour en passant, et qu'elle avait déclaré triste et vulgaire. Elle voulait vivre maintenant là avec mes soeurs, qui s'y étaient fixées. Je l'y conduisis, je fis du petit manoir une riche résidence, et je m'y établis avec elle.
»Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme, plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour elle; mais l'amitié fidèle, un dévouement toujours entier, un grand respect de ma parole et de ma dignité, une compassion paternelle pour cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec une tendresse plus raffinée peut-être pour celui que ma femme n'aimait pas, c'en était bien assez pour me retenir à Valvèdre. J'y passai une année qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je donnai à Paule une direction d'idées et de goûts qu'elle a religieusement suivie. J'enseignai à ma soeur aînée la science des mères, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquérir. Je travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu la moitié de son âme, je m'attachais à sauver le reste, à ne pas souffrir en égoïste, à servir l'humanité dans la mesure de mes forces en me dévouant au progrès des connaissances humaines, et ma famille, en l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente sérénité du père de famille.
»Tout alla bien autour de moi, excepté ma femme, que l'ennui consumait, et qui, se refusant à mon affection toujours loyale, se plaisait à se proclamer veuve et déshéritée de tout bonheur. Un jour, je m'aperçus qu'elle me haïssait, et je me renfermai dans le rôle d'ami sans rancune et sans susceptibilité, le seul rôle qui pût dès lors me convenir. Un autre jour, je découvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme indigne d'elle. Je l'éclairai sans lui laisser soupçonner que j'eusse constaté son déplorable engouement. Elle fut effrayée, humiliée; elle rompit brusquement avec sa chimère, mais elle ne me sut aucun gré de ma délicatesse. Loin de là, elle fut offensée de mon apparente confiance en elle. Elle eût été consolée de son mécompte en me voyant jaloux. Indignée de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas réussir à me le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle s'éprit tour à tour de plusieurs hommes à qui elle ne s'abandonna pas plus qu'au premier, mais dont les soins, même à distance, chatouillaient sa vanité. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut à enflammer leur imagination et la sienne propre en de feintes amitiés, où elle porta une immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens à sa manière, et que mon intervention dans cette manière d'entendre le devoir et le sentiment ne servirait qu'à lui faire prendre quelque parti fâcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le souhaitait elle-même. J'étudiai et je pratiquai systématiquement la prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans toute l'acception du mot, elle me méprisa presque..., et je me laissai mépriser! N'avais-je pas juré à mon premier enfant, dès le sein de sa mère, que cette mère ne souffrirait jamais par ma faute?