Chapter 14
--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur à force de bagues et de colliers! Il raisonnait à son point de vue, qui n'est pas le nôtre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvèdre; il n'y a pas à discuter avec ces êtres-là, et rien de leur part ne peut nous atteindre.
--Vous détestez les juifs à ce point? lui dis-je.
--Non, pas du tout! je les méprise!
Je fus choqué de ce parti pris, inique à tant d'égards; j'y vis une preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice réelle qui était dans le caractère d'Alida; mais ce n'était pas le moment de s'arrêter à un incident, quel qu'il fût: nous avions tant de choses à nous dire!
Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dédain et ne regarda pas seulement les perles.
--Au milieu de toutes les imbécillités de ce Moserwald, dit-elle, il y a une bonne idée dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets de mon mari. Cela peut vous répugner; mais c'est mon droit, et c'est pour essayer cela que je suis venue.
--Alida, repris-je saisi d'inquiétude, vous êtes donc bien tourmentée des résolutions de votre mari?
--J'ai des enfants, répondit-elle, et il m'importe de savoir quelle femme aura la prétention de devenir leur mère. Si c'est Adélaïde... Pourquoi donc rougissez-vous?
J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me sentais blessé de voir l'immaculée soeur d'Obernay mêlée à nos préoccupations. Je n'avais pas fait part à madame de Valvèdre des réflexions de Moserwald à cet égard; j'eusse cru trahir la religion de la famille et de l'amitié; mais un reste de jalousie rendait Alida cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvèdre et tous les autres.
--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu, depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien, qu'elle s'évanouit presque d'admiration à chaque parole de sa bouche éloquente, que mademoiselle Juste la traite déjà comme sa soeur, qu'on joue à la petite mère avec mes fils, enfin que, dès hier, toute la famille, surprise de votre brusque départ, a définitivement tourné les yeux vers le pôle, c'est-à-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay sont très-positifs, des gens si raisonnables! Quant à la jeune personne, elle était d'une gaieté folle en m'annonçant que vous étiez parti. J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse été brisée de fatigue et forcée de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens plus vivante, vous êtes là, et je m'imagine que je vais apprendre quelque chose qui me rendra la liberté et le repos de ma conscience. Moi qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la Grèce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brûlant comme un volcan sous la glace!
--Alida! m'écriai-je, frappé d'un trait de lumière, ce n'est pas de moi, c'est de votre mari que vous êtes jalouse!...
--Ce serait donc de vous deux à la fois, reprit-elle, car je le suis de vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin avec la vie.
--C'est peut-être de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aimé!
Elle ne répondit pas. Elle était inquiète, agitée; il semblait qu'elle se repentît de notre réconciliation et de nos serments de la veille, ou qu'une préoccupation plus vive que notre amour lui fît voir enfin les dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il était évident que ma lettre l'avait bouleversée, car elle m'accablait de questions sur les révélations que Moserwald m'avait faites.
--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se fait-il que, me voyant si malheureux en présence de tout ce qui nous sépare, vous ne m'ayez jamais dit: «Tout cela n'existe pas, je peux invoquer une loi plus humaine et plus douce que la nôtre, j'ai fait un mariage protestant?»
--J'ai dû croire que vous le saviez, répondit-elle, et que vous pensiez comme moi là-dessus.
--Comment pensez-vous? Je l'ignore.
--Je suis catholique... autant que peut l'être une personne qui a le malheur de douter souvent de tout et de Dieu même. Je crois du moins que la meilleure société possible est la société qui reconnaît l'autorité absolue de l'Église et l'indissolubilité du mariage. J'ai donc souffert amèrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrégulier dans le mien. N'était-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma volonté, la sanction que lui a refusée Valvèdre? Ma conscience n'a jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de rompre.
--Eh bien, répondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus digne de vous; mais, si votre mari vous contraint à reprendre votre liberté!...
--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais, moi, rien ne me décidera à me remarier. Voilà pourquoi je ne vous ai jamais dit que cela fut possible.
Croirait-on que cette décision si nette me blessa profondément? Une heure auparavant, je frémissais encore à l'idée de devenir l'époux d'une femme de trente ans, deux fois mère, et riche des aumônes d'un ancien mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective, et pourtant je m'étais dit que, si Alida, répudiée par ma faute, exigeait de moi cette solennelle réparation, je me ferais au besoin naturaliser étranger pour la lui donner; mais j'espérais qu'elle n'y songerait seulement pas, et voilà que je l'interrogeais, voilà que je me trouvais humilié et comme offensé de sa fidélité quand même envers l'époux ingrat! Il était dans la destinée et aussi dans la nature de notre amour de nous abreuver de chagrins à tout propos, à toute heure, de nous rendre méfiants, susceptibles. Nous échangeâmes des paroles aigres, et nous nous quittâmes en nous adorant plus que jamais, car il nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en nous qu'après l'excitation de la colère ou de la douleur.
Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais à prendre une résolution. Il me semblait pressentir un mystère derrière les réserves et les hésitations d'Alida. Elle prétendait qu'il y en avait un aussi en moi, que je conservais une arrière-pensée de mariage avec Adélaïde, ou que j'aimais trop ma liberté d'artiste pour me donner tout entier à notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre conscience et sa propre dignité. Quel labyrinthe inextricable, quel chaos effrayant nous environnait!
Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle réfléchirait et que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la treille et me retrouvai machinalement à l'angle de la muraille, derrière la tonnelle des Obernay. Adélaïde et Rosa étaient là; elles causaient.
--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir à nos parents, à mon frère et à toi, disait la petite, et aussi à mon bon ami Valvèdre, à Paule, à tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'être un peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres raisons pour me forcer à me vaincre.
--Je t'ai déjà dit, répondit la voix suave de l'aînée, que le travail plaisait à Dieu.
--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi à qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?
--Parce que tu ne réfléchis pas. Tu t'imagines que la paresse te réjouirait? Tu te trompes bien! Aussitôt que ce qui nous contente afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal, dans le repentir et le chagrin par conséquent. Comprends-tu cela? Voyons!
--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis paresseuse?
--Oh! cela, je t'en réponds! dit Adélaïde avec un accent qui paraissait gros d'allusions intérieures.
Il sembla que l'enfant eût deviné l'objet de ces allusions, car elle reprit après un instant de silence:
--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?
--Pourquoi le serait-elle?
--Dame! elle ne fait rien de la journée, et elle ne se cache pas pour dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.
--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne tenaient pas à ce qu'elle fût instruite; mais, puisque tu me parles d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup à ne rien faire? Il me semble qu'elle s'ennuie souvent.
--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bâille ou pleure toujours. Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du matin au soir? Peut-être qu'elle ne pense pas.
--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire beaucoup, et peut-être même qu'elle pense trop.
--Trop penser! Papa me dit toujours: «Pense, pense donc, tête folle! pense à ce que tu fais!»
--Le père a raison. Il faut penser toujours à ce qu'on fait et jamais à ce qu'on ne doit pas faire.
--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?
--Oui, et je vais te le dire.
Adélaïde baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'étais promis de ne jamais espionner.
--Elle pense à toutes choses, disait Adélaïde: elle est comme toi et moi, et peut-être beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rêves, penses-tu?
--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux, des fleurs...
--Mais dépend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantômes-là?
--Non, puisque je dors!
--Tu n'as donc pas de volonté, et, par conséquent, pas de raison et pas de suite d'idées quand tu rêves.
Eh bien, il y a des personnes qui rêvent presque toujours, même quand elles sont éveillées.
--C'est donc une maladie?
--Oui, une maladie très-douloureuse et dont on guérirait par l'étude des choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rêves. On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on arrive à croire à ses propres visions. Voilà pourquoi tu vois notre amie pleurer sans cause apparente.
--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres! Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman était malade; moi, je bâille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables qu'elle.
--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien. Là-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si la mère n'a pas besoin de nous pour le ménage.
Cette rapide et simple leçon de morale et de philosophie dans la bouche d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup à réfléchir. N'avait-elle pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacité extrême, tout en prêchant sa petite soeur? Alida était-elle un esprit bien lucide, et son imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et continuel vertige? Ses irrésolutions, l'inconséquence de ses velléités de religion et de scepticisme, de jalousie tantôt envers son mari, tantôt envers son amant, ses aversions obstinées, ses préjugés de race, ses engouements rapides, sa passion même pour moi, si austère et si ardente en même temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effrayé d'elle, qu'un instant je me crus délivré du charme fatal par l'ingénue et sainte causerie de deux enfants.
Mais pouvais-je être sauvé si aisément, moi qui portais, comme Alida, le ciel et l'enfer dans mon cerveau troublé, moi qui m'étais voué au rêve de la poésie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eût, au-dessus de mes propres visions et de ma libre création intérieure, un monde de recherches, sanctionnées par le travail des autres et l'examen des grandes individualités? Non, j'étais trop superbe et trop fiévreux pour comprendre ce mot simple et profond d'Adélaïde à sa petite soeur: _l'étude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je haussais les épaules en essuyant la sueur de mon front embrasé.
Les jours qui suivirent eurent des heures fortunées, des enivrements et des palpitations terribles, au milieu de leurs détresses et de leurs découragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ébaucher un livre, précisément sur cette question qui me brûlait les entrailles, l'amour! Il semblait que le destin m'eût jeté dans mon sujet en pleine lumière, et que le hasard m'eût fourni pour cabinet de travail l'oasis rêvée par les poëtes. J'étais entre quatre murs, il est vrai, dans une sorte de prison régulièrement encadrée d'un berceau de monotone verdure; mais cet intérieur d'enclos, abandonné à lui-même, avait des massifs de buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les chèvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours. L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait réparé le dégât causé par la pâture de la veille. Derrière le casino, j'avais le parfum des roses et un rideau de chèvrefeuille rouge d'un incomparable éclat. Les petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples évolutions au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au sombre plumage. De la mansarde du casino, je découvrais, au-dessus des maisons inclinées en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de montagnes. Le temps était chaud, écrasant; les matinées et les nuits étaient splendides.
Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprès de moi. Elle était censée prier dans l'église; elle s'échappait par la petite porte. Manassé l'aidait par un signal à saisir le moment où la rue était déserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul ne pouvait me savoir là.
Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en riait et prétendait que ce juif était largement payé de ses peines par la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié qu'avec lui je prenais au sérieux.
J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion à notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son séjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi qu'aux premières joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre, et pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide regard de son mari.
Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en faire un tapis sous nos pas.
Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques semaines.
--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu. L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.
On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics contre elle.
N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver n'est pas penser!»
VII
J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois:
«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté. »Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes guirlandes comme des bras pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.
»Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère soeur, tu ne demandes que de la fraîcheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu parais si heureuse! Je m'assoirai près de toi pour penser à la modestie, le paradis de ma sagesse.»
--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.
--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal à dire, n'est-ce pas, fille terrible? reprit Adélaïde en riant.
--Peut-être! Je comprends mieux la gaieté, la liberté..., la force! Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?
--Non pas! c'est très-mal appris, de regarder chez les voisins.
--Bah! les voisins! On n'entend jamais par là que des animaux qui bêlent!
--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?
--Méchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et c'est bien à toi d'avoir mis le nénufar dans les roses..., quoique la botanique le défende absolument! Mais la poésie, c'est le droit de mentir!
--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demandé hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un à la rose mousseuse, un à l'églantine et un à ton nymphéa qui venait de fleurir. Voilà tout ce que j'ai trouvé en m'endormant aussi, moi!
--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voilà que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Écoute!
Elle chanta l'air, et tout aussitôt elle voulut le dire en duo avec sa soeur.
--Je le veux bien, répondit Adélaïde; mais tu vas taire la seconde partie, là, tout de suite, d'instinct!
--Oh! d'instinct, ça me va; mais gare les fausses notes!
--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas réveiller Alida, qui se couche si tard!
--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la musique pour moi?
--Non, mais elle gronderait si nous le disions.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle aurait bien raison!
--Moi, je trouve pourtant cela très-beau, ce que tu fais!
--Parce que tu es un enfant.
--C'est-à-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons, personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs enfants sont bêtes, mais... mon ami Valvèdre!
--Si tu dis et si tu chantes à qui que ce soit les niaiseries que tu me fais faire, tu sais notre marché? je ne t'en ferai plus.
--Oh! alors _motus_! Chantons!
L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adélaïde trouva l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que l'autre discuta, comprit et exécuta tout de suite. Cette courte et gaie leçon suffisait pour prouver à des oreilles exercées que la petite était admirablement douée, et l'autre déjà grande musicienne, éclairée du vrai rayon créateur. Elle était poëte aussi; car j'entendis, le lendemain, d'autres vers en diverses langues qu'elle récita ou chanta avec sa soeur, à qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un résumé de plusieurs de ses connaissances acquises, et, en dépit du soin qu'elle avait pris, en composant, d'être toujours à la portée et même au goût de l'enfant, je fus frappé d'une pureté de forme et d'une élévation d'intelligence extraordinaires. D'abord je crus être sous le charme de ces deux voix juvéniles, dont le chuchotement mystérieux caressait l'oreille comme celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais, quand elles furent parties, je me mis à écrire tout ce que ma mémoire avait pu garder, et je fus bientôt surpris, inquiet, presque accablé. Cette vierge de dix-huit ans, à qui le mot d'amour semblait n'offrir qu'un sens de métaphysique sublime, était plus inspirée que moi, le roi des orages, le futur poëte de la passion! Je relus ce que j'avais écrit depuis trois jours, et je le détruisis avec colère.