Chapter 13
Alida était si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement, que je trouvai l'éloquence d'un coeur profondément ému pour la convaincre et la rappeler à la vie, à l'amour et à l'espérance. Elle me vit si navré de sa peine, qu'à son tour elle eut pitié de moi et se reprocha mes pleurs. Nous échangeâmes les serments les plus enthousiastes d'être à jamais l'un à l'autre, quoi qu'il pût arriver de nous; mais, en nous séparant, qu'allions-nous faire? J'étais parti pour toutes les personnes que nous connaissions à Genève. L'heure avançait, on pouvait s'inquiéter de l'absence de madame de Valvèdre et la chercher.
--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, où nous sommes entourés de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je m'y cacherai et je vous écrirai. Il faut absolument que nous trouvions le moyen de nous voir avec sécurité et d'arranger notre avenir d'une manière décisive.
--Écrivez à la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que par la _poste restante_. Je resterai à Genève pour les recevoir, et, de mon côté, je réfléchirai à la possibilité de nous revoir bientôt.
Elle redescendit le jardin, et j'y restai après elle pour qu'on ne nous vît pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, lorsque je m'entendis appeler à voix basse. Je tournai la tête; une petite porte venait de s'ouvrir derrière moi dans le mur. Personne ne paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appelé par mon prénom. Était-ce Obernay? Je m'avançai et vis Moserwald, qui m'attirait vers lui par signes, d'un air de mystère.
Dès que je fus entré, il referma la porte derrière nous, et je me trouvai dans un autre enclos, désert, cultivé en prairie, ou plutôt abandonné à la végétation naturelle, où paissaient deux chèvres et une vache. Autour de cet enclos si négligé régnait une vigne en berceau soutenue par un treillage tout neuf à losanges serrées. C'est sous cet abri que Moserwald m'invitait à le suivre. Il mit le doigt sur ses lèvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure située à l'un des bouts de l'enclos. Là, il me parla ainsi:
--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille peut être entendu à droite et à gauche à travers les murs, qui ne sont ni épais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manassé, un de mes pauvres coreligionnaires qui m'est tout dévoué; c'est là que vous étiez tout à l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous êtes chez moi. J'ai acheté ce lopin de terre pour être auprès d'_elle_, pour la regarder, pour l'écouter, pour surprendre ses secrets, s'il est possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, aujourd'hui, en écoutant par hasard de l'autre côté, j'en ai appris plus que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle vous aime, je n'espère plus rien; mais je reste son ami et le vôtre. Je vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous êtes grandement affligés et tourmentés tous les deux. Je serai, moi, votre providence. Restez caché ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, sans que personne s'en soit douté, il y a déjà six mois, lorsque j'espérais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchée de mes soins, et qu'elle daignerait venir se reposer là... Il n'y faut plus songer! Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne seront pas tout à fait perdus, puisqu'ils serviront à son bonheur et au vôtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le jour dans l'endroit découvert; on pourrait vous voir des maisons voisines. Écrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous risquer dans la campagne, qui commence à deux pas d'ici. Manassé va être à vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les remettra avec une habileté sans pareille. Fiez-vous à lui; il me doit tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que vous cherchez le moyen de vous réunir. Cela finira par un enlèvement! je m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgré mon peu de goût pour les duels, il faudrait nous couper la gorge... Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par égoïsme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour désespéré. Adieu!... Ah! à propos, il faut que je retire de là quelques papiers; entrons.
Abasourdi et irrésolu, je le suivis dans l'intérieur de ce hangar en ruine, tout chargé de lierre et de joubarbes. Une petite construction neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre côté du jardin sur un étroit parterre éblouissant de roses. L'appartement mystérieux se composait de trois petites pièces d'un luxe inouï.
--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, une coupe d'or ciselé remplie jusqu'aux bords de perles fines très-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais à sa première visite, et, à chaque visite, la coupe eût contenu quelque autre merveille; mais, dans ce temps-là, vous savez, elle n'a pas seulement daigné voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez comme venant de vous. Si elle les méprise, qu'elle en fasse un collier à son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sème dans les orties! Moi, je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une à une dans les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les regarder. Ce n'est pas là ce que je voulais retirer d'ici. C'est un paquet de brouillons de lettres que je voulais lui écrire. Il ne faut pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est gros! Je lui écrivais tous les jours, quand elle était ici; mais, quand il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que mon style était lourd, mon français incorrect... Que n'aurais-je pas donné pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me sentais tout en feu en écrivant. Allons, je remporte ma poésie, et je pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur gros. Si vous m'empêchiez de me dévouer pour elle, je vous tuerais et je me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et assassiner. Voilà des pistolets dans leur boîte. Ils sont bons, allez! on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils... Écoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manassé vous déguisera et vous conduira dans la soirée à mon hôtel. Il vous fera entrer sans que personne vous remarque. Fût-ce au milieu de la nuit, je vous recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu! soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, où le grossier et le ridicule des détails étaient emportés par un souffle de passion exaltée et sincère. Il se déroba à mes refus, à mes remerciements, à mes dénégations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilité. Il tenait mon secret, et il fallait lui laisser exercer son dévouement ou craindre son dépit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je me soumis, et je l'aimai en dépit de tout; car il pleurait à chaudes larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brisé par des émotions au-dessus de ses forces.
Quand j'eus repris un peu mes sens et résumé ma situation, j'eus horreur de ma faiblesse.
--Non certes, m'écriai-je intérieurement, je n'attirerai pas Alida dans ce lieu, où son image a été profanée par des espérances outrageantes. Elle ne verrait qu'avec dégoût ce luxe et ces présents que lui destinait un amour indigne d'elle. Et, moi-même, je souffre ici comme dans un air malsain chargé d'idées révoltantes. Je n'écrirai pas d'ici a Alida; je sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
La nuit approchait. Dès qu'elle fut sombre, je priai Manassé, qui était venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald arrivait au même instant pour s'informer de moi, et nous rentrâmes ensemble dans le casino, où, sur l'ordre de son maître, Manassé nous servit un repas très-recherché.
--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentré ici au risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous n'aviez pas pensé à dîner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que pour vous, mais voilà que je me sens tout à coup grand'faim. J'ai tant pleuré! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent l'estomac.
Il mangea comme quatre; après quoi, les vins d'Espagne aidant à la digestion de ses pensées, il me dit naïvement:
--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'à Saint-Pierre je n'avais pas d'appétit. Outre ma mélancolie habituelle, j'avais l'amour en tête. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guéri le corps en m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idée que je fais enfin quelque chose de bon et de grand me relève au-dessus de ma vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est pas sûr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'éloquence. Cela doit user le coeur à la longue!... Mais nous voilà seuls. Manassé ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a là un cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit à sa maisonnette, dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi prétendez-vous que madame de Valvèdre ne peut pas venir ici?
Je le lui expliquai sans détour. Il m'écouta avec toute l'attention possible comme s'il eût voulu s'aviser et s'instruire des délicatesses de l'amour; puis il reprit la parole.
--Vous vous méprenez sur mes espérances, dit-il; je n'en avais pas.
--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez décorer cette maisonnette, vous choisissiez une à une les plus belles perles d'Orient?...
--Je n'espérais rien de ces moyens-là, surtout depuis l'affaire de la bague. Faut-il vous répéter que, pour moi, je n'y voyais que des hommages désintéressés, des preuves de dévouement, la joie de procurer un petit plaisir féminin à une femme recherchée? Vous ne comprenez pas cela, vous! Vous vous êtes dit: «Je mériterai et j'obtiendrai l'amour par mes talents et ma rhétorique.» Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je n'ai jamais eu la pensée d'acheter une femme de ce mérite; mais, si par ma passion j'avais pu la convaincre, où eût été l'offense quand je serais venu mettre mes trésors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une poignée de fleurs des champs.
--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point. Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule déraisonnable, mais sachez que ma répugnance est invincible. Jamais, je vous le déclare, Alida ne viendra ici.
--Vous êtes un ingrat! fit Moserwald en levant les épaules.
--Non, m'écriai-je, je ne veux pas être ingrat! Je vois que vous ne m'avez pas trompé en me disant qu'il y avait en vous des trésors de bonté. Ces trésors-là, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mérite de vous le confier, et pourtant je le sens en sûreté dans votre coeur. Vous voulez me conseiller dans l'emploi des moyens matériels qui peuvent assurer ou compromettre le bonheur et la dignité de la femme que j'aime? Je crois à votre expérience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera éternelle. Toutes mes répulsions pour certains côtés de votre nature seront vivement combattues et peut-être effacées en moi par l'amitié. Il en est déjà ainsi; oui, j'ai pour vous une réelle affection, j'estime en vous des qualités d'autant plus précieuses qu'elles sont natives et spontanées. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais à me faire accepter des services d'une valeur vénale. Vous n'êtes que riche, dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par là que vous avez conquis ma gratitude et mon affection.
Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommençant à pleurer.
--J'ai donc enfin un ami! s'écria-t-il, un véritable ami, qui ne me coûte pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je connais assez l'humanité pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est à vous à la vie et à la mort.
Après ces effusions, où il trouva le moyen d'être comique et pathétique en même temps, il me déclara qu'il fallait parler raison sur le point capital, l'avenir de madame de Valvèdre. Je lui racontai comment je m'étais lié à mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires protégées par l'hypocrisie des convenances étaient impossibles entre deux caractères entiers et passionnés. Il me fallait posséder l'âme d'Alida dans la solitude, j'étais incapable de ruser avec son mari et son entourage.
--Vous avez grand tort d'être ainsi, répondit Moserwald. C'est un puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous êtes cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de disparaître. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvèdre est riche et sa femme n'a rien. Je me suis informé à de bonnes sources, et je sais des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traité d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vôtre lui sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'épouser, cette femme charmante, et que ma fortune me permettait d'y prétendre?
--L'épouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariée?...
--Elle est catholique, Valvèdre est protestant, et ils se sont mariés selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien que M. de Valvèdre soit, à ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas voulu faire acte de catholicité, et, bien qu'Alida et sa mère fussent très-orthodoxes, ce mariage était si beau pour une fille sans avoir, que l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Église et par les lois civiles qui confirment l'indissolubilité. On assure que madame de Valvèdre s'est affectée plus tard de ce genre d'union qui ne lui paraissait pas assez légitime, mais que rien n'a pu décider son mari à se dénationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour où Valvèdre sera mécontent de sa femme, il pourra la répudier, qu'elle y consente ou non et la laisser à peu près dans la misère. Ne jouez pas avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que cette femme vit dans l'aisance. La misère tue l'amour!
--Elle ne connaîtra pas la misère; je travaillerai.
--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous êtes trop amoureux. L'amour emporte le génie, je le sais par expérience, moi qui n'avais qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tête. Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons à vous, et supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgré l'amour, des vers magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas connu, et fort peu quand on est célèbre. Il arrive même très-souvent que, pour commencer, il faut être son propre éditeur, sauf à vendre une demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poésie est un plaisir de prince. Ne songez à elle qu'à vos moments perdus. Je vous trouverai bien un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville où vous vous fixerez!... Je vous l'ai dit la première fois que je vous ai vu, vous devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagérés et des idées fausses sur le mécanisme social.
--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! répondis-je avec vivacité. Vous passez pour un honnête homme, ne me dites rien des opérations qui vous ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais, ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un désaccord terrible avec vous. D'ailleurs, mon jugement là-dessus est fort inutile; il y a un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus mince capital à risquer.
--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux bénéfices!
--Laissons cela; c'est impossible!
--Vous ne m'aimez pas!
--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intérêt, je vous l'ai dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre amitié sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-être accepter de vous très-naturellement, moi, je dois le refuser.
--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est à moi qu'Alida devrait son bien-être!... Alors n'en parlons plus; mais le diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.
--Cela est impossible. L'homme est impénétrable.
--Impénétrable!... Bah! si je m'en mêlais!
--Vous?
--Eh bien, oui, moi, et sans paraître en aucune façon.
--Expliquez-vous.
--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?
--Je n'en sais rien.
--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle pour votre ami Obernay... Je l'ai écoulé parler, et, comme il mêlait de la science à sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru un homme chagrin ou préoccupé. Cependant il n'a nommé personne. Il parlait peut-être d'une autre femme que la sienne: il est peut-être épris de cette merveilleuse Adélaïde.
--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marié!
--Un homme marié qui peut divorcer!
--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?
--Allons, je vois que la chose vous intéresse plus que moi, et, au fait, c'est vous seul qu'elle intéresse à présent. Si Alida avait eu le bon sens de m'aimer, je ne m'inquiétais guère de son mari, moi! Je lui faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus beau que celui qu'elle a, et je l'épousais, car je suis libre et honnête homme! Vous voyez bien que mes pensées ne l'avilissaient pas; mais l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus. Donc, c'est à vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce précieux casino, mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la répétition de celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est là que j'ai fait pratiquer une fente bien masquée. Le mur n'est pas long, et, lors même que les personnages se promènent d'un bout à l'autre en causant, on ne perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce métier patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut, et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.
--L'idée est ingénieuse à coup sûr, mais je n'en profiterai pas. Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une bassesse!
--Vous voilà encore avec vos exagérations! Il s'agit bien des Obernay! Si votre ami marie sa soeur avec Valvèdre, vous le saurez un peu plus tôt que les autres, voilà tout, et vous êtes bon, j'imagine, pour garder les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvèdre l'aime encore ou s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrité, il se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se creuser la tête pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauvé, vous tenez le Valvèdre. Pressé de rompre sa chaîne, il fait à sa femme un sort très-honorable, qu'elle pourra même discuter, et on se sépare sans aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgré la résistance de l'un des époux, il y a scandale dans ces cas-là, tandis que, par consentement mutuel, aucune des parties n'est déconsidérée. Valvèdre fera beaucoup de sacrifices à sa réputation. Ce sera l'affaire de sa femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'épousez; vous n'êtes pas bien riches, mais vous avez le nécessaire, et il vous est permis de cultiver les lettres. Autrement...
J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.
--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intérêt. Vous m'en guéririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi. Tenez, j'en suis fâché, tout ce que vous m'avez conseillé aujourd'hui est détestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les moyens de la faire vivre avec moi, ni écouter derrière les murs,--autant vaut écouter aux portes,--ni me préoccuper de la question d'argent, ni désirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je veux aimer, je veux croire, je veux rester sincère et enthousiaste. Je braverai donc la destinée, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de moyens irréprochables pour la soumettre.
--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! répondit Moserwald en prenant son chapeau. Vous parlez à votre aise de risquer le tout pour le tout! Mais, si vous aimez, vous réfléchirez avant de précipiter Alida dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil, et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut bien me donner le temps de vous les faire tenir. Où sont-ils?
Je les avais laissés aux environs de Genève, dans une auberge de village que je lui indiquai.
--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de plus délicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y êtes encore et dîner avec vous..., si toutefois vous êtes seul.
J'écrivis à madame de Valvèdre le résumé de tout ce qui s'était passé, comme quoi je me trouvais tout près d'elle et pouvais l'apercevoir, si elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, dès le matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dévoué Manassé, qui me rapporta la réponse, ainsi que mon sac de voyage.
«Restez où vous êtes, me disait madame de Valvèdre; j'ai confiance en ce Moserwald, et il ne me répugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que celui qui donne vis-à-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas de la journée.»
A trois heures de l'après-midi, elle se glissa dans mon enclos. J'hésitais à la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes scrupules.