Chapter 12
Le soir, il y eut un petit bal composé d'environ cinquante personnes qui formaient la parenté et l'intimité des deux familles. Alida parut avec une toilette exquise, et, sur ma prière, elle dansa. Sa grâce indolente fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la disputèrent et se montrèrent d'autant plus enfiévrés qu'elle paraissait moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espéré que la danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et à mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, très-disposé à lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire à personne; mais elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y avait dans son indifférence je ne sais quel air de souveraineté blasée, mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait à ces jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme si elle en avait eu sur eux, et c'était, à mon gré, leur faire trop d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus retrouver, dans ses regards à des étrangers, cette prise de possession qui avait bouleversé et ravi mon âme. Certes, auprès d'elle, Adélaïde et ses jeunes amies étaient de simples bourgeoises, très-ignorantes de l'empire de leurs charmes et très-incapables, malgré l'éclat de leur jeunesse, de lui disputer la plus humble conquête; mais qu'il y avait de pudeur dans leur modestie, et comme leur extrême politesse était une sauvegarde contre la familiarité! Une petite circonstance me fit insister en moi-même sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa tomber son éventail; dix admirateurs se précipitèrent pour le ramasser. Pour un peu, on se fût battu; elle le prit de la main triomphante qui le lui présentait, sans aucune parole de remerciement, sans même un sourire de convention, et comme si elle était trop maîtresse des volontés de cet inconnu pour lui savoir le moindre gré de son esclavage. C'était un bon petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarité. En fait, c'était de sa part une bêtise; en théorie, il avait pourtant raison. Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dédain, elle le provoque plus qu'elle ne l'éloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mépriseries_ royales.
Pour me venger du secret dépit que j'éprouvais, je cherchai quel service je pourrais rendre à Adélaïde, qui dansait près de moi. Je vis qu'elle avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'étaient détachées de son bouquet, et, comme elle revenait à sa place, je les enlevai vite et adroitement. Elle parut s'étonner un peu d'un si beau zèle, et cet étonnement même était une impression de pudeur. Je ne la regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais elle me l'adressa un instant après, quand la figure de la contredanse la replaça près de moi.
--Vous m'avez préservée d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant; vous êtes toujours bon pour moi, comme _jadis!_
Bon pour elle! c'était trop de reconnaissance à coup sûr, et cela pouvait amener une déclaration de la part d'un impertinent; mais il eût fallu l'être jusqu'à l'imbécillité pour ne pas sentir dans l'extrême politesse de cette chaste fille un doute d'elle-même qui imposait aux autres un respect sans bornes.
Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais gagner ma petite chambre, Valvèdre se trouva devant moi et me fit signe de le suivre à l'écart.
--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se décide donc enfin à me chercher querelle, ce mystérieux personnage! Ce sera me soulager d'une montagne qui m'étouffe!
Mais il s'agissait de bien autre chose.
--Il est arrivé ici tantôt, me dit-il, des parents de Lausanne sur lesquels on ne comptait plus. On est forcé de leur donner l'hospitalité et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur cédez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer à l'auberge, on vous confie à moi. J'ai mon pied-à-terre dans la ville, tout près d'ici; voulez-vous me permettre d'être votre hôte?
Je remerciai et j'acceptai résolûment.
--S'il veut se réserver une explication chez lui, me disais-je, à la bonne heure! j'aime mieux cela.
Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-même me prit le bras pour me conduire à son domicile. C'était une maison du voisinage, où il me fit traverser plusieurs pièces encombrées de caisses et d'instruments étranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui brillaient vaguement, dans l'obscurité, d'un éclat vitreux ou métallique.
--C'est mon attirail de _docteur ès sciences_, me dit-il en riant. Cela ressemble assez à un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous comprenez, ajouta-t-il d'un ton indéfinissable, que madame de Valvèdre n'aime pas cette habitation, et qu'elle préfère l'agréable hospitalité des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini là-bas, et, si vous vouliez y retourner...
--Pourquoi y retournerais-je? répondis-je affectant l'indifférence. Je n'aime pas le bal, moi!
--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intéresse?
--Tous les Obernay m'intéressent; mais le bal est la plus maussade manière de jouir de la société des gens qu'on aime.
--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'étais jeune, je ne haïssais pas ce bruit-là.
--C'est que vous avez eu l'esprit d'être jeune, monsieur de Valvèdre. A présent, on ne l'a plus. On est vieux à vingt ans.
--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait suivi dans la chambre qui m'était destinée, comme pour s'assurer que rien n'y manquait à mon bien-être. Je crois que c'est une prétention!
--De ma part? répondis-je un peu blessé de la leçon.
--Peut-être aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se soustraire à son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus nouvelle mode lui paraît toujours la meilleure; mais, si vous m'en croyez, vous examinerez un peu sérieusement les dangers de celle-ci, et vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
Son accent avait tant de douceur et de bonté, que je cessai de croire à un piège tendu par sa suspicion à mon inexpérience, et, retombant sous le charme, j'éprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui ouvrir mon coeur. Il y avait là quelque chose d'horrible dont je ne saurais même aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer à lui infliger le plus amer des outrages!
Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumière sur le fond de sa pensée. Il me sembla qu'en m'invitant à retourner au bal, c'est-à-dire à être jeune, naïf et croyant, il essayait de savoir quelle impression Adélaïde avait faite sur moi et si j'étais capable d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle plus comment, sur ses lèvres.
Je fis d'elle le plus grand éloge, autant pour paraître libre de coeur et d'esprit vis-à-vis de sa femme que pour voir s'il éprouvait quelque secrète douleur à propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donné pour découvrir qu'il l'aimait à l'insu de lui-même, et que l'infidélité d'Alida ne troublerait pas la paix de son âme généreuse! Mais, s'il aimait Adélaïde, c'était avec un désintéressement si vrai, ou avec une si héroïque abnégation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux ni dans ses paroles.
--Je n'ajoute rien à vos éloges, dit-il, et, si vous la connaissiez comme moi qui l'ai vue naître, vous sauriez que rien ne peut exprimer la droiture et la bonté de cette âme-là. Heureux l'homme qui sera digne d'être son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur et une si grande félicité à envisager, que celui-là devra y travailler sérieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou désenchanté.
--Monsieur de Valvèdre, m'écriai-je involontairement, vous semblez me dire que je pourrais aspirer...
--A conquérir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais rien. Elle vous connaît encore trop peu, et nul ne peut lire dans l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas où cela arriverait, vos parents et les siens s'en réjouiraient beaucoup.
--Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répondis-je.
--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon cher enfant!
--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais d'autant plus qu'il m'aime en dépit de nos différences d'opinions et de caractères; mais ces différences, qu'il me pardonne pour son compte, le feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une de ses soeurs.
--Quelles sont donc ces différences? Il ne me les a pas signalées en me parlant de vous avec effusion. Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un homme que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père, qui mérite également ces sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les premières et les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, entre lui et moi, à peu près la même distance d'âge qui existe aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire en devenant votre conseil et votre ami comme il était le mien. Parlez-moi donc à coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri Obernay vous reproche.
Je fus sur le point de m'épancher dans le sein de Valvèdre comme un enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se défend. Pourquoi ne cédai-je point à un salutaire entraînement? Il eût probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule puissance de sa haute moralité, le trait empoisonné qui devait se tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur de la voir fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil épanchement avec celui dont j'étais le rival. Il fallait être résolu à ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites. J'éludai l'explication.
--Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette maladie de l'âme dont vous voulez me guérir; mais ceci nous mènerait trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre fois.
--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et peut-être sera-ce un meilleur remède à vos ennuis que tous mes raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... Pourquoi m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez comédien?
--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout seul.
--Et puis, en voyage, on aime à mystifier les passants, n'est-il pas vrai?
--Oui! on fait l'agréable vis-à-vis de soi-même, on se croit fort spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un impertinent de mauvais goût en présence d'un homme de mérite.
--Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre homme de mérite vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci à la bonne Adélaïde.
J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais, malgré la liberté d'esprit de M. de Valvèdre, que, s'il avait en dépit de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être toujours dans la nécessité de le faire souffrir. Pourtant je me rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon: «J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte.» Il aimait donc en souvenir, et c'est là qu'il puisait sans doute la force de n'être ni jaloux de sa femme, ni épris d'une autre.
Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa serait en âge de quitter sa poupée.
--Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eh! mais oui... vos âges s'accorderont peut-être mieux alors! Je la connais autant que l'autre, et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore aussi vieux que vous le prétendiez!
Il me tendit la main, cette main loyale qui brûlait la mienne, et je m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses télescopes et de ses alambics.
VI
Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida, secrètement blessée de mon départ, s'était retirée. Le jardin était illuminé; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystère quelconque dans cette fête modeste, pleine de bonhomie et d'honnête abandon. Je ne vis pas reparaître Valvèdre, et j'affectai, devant mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'à la fin, beaucoup de gaieté et de liberté d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles décidèrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle Juste, Henri ayant invité sa mère.
--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la salle; après quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse dont je vais m'assurer d'avance.
Je ne pus voir à qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-à-vis de M. Obernay père et d'Adélaïde. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves personnages se firent signe et s'éclipsèrent. Je devenais le cavalier d'Adélaïde, avec laquelle je n'avais pas osé danser sous les yeux d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce qu'elle faisait. Elle parlait bas au père Obernay en nous regardant d'un air moitié bienveillant, moitié railleur. La figure candide du vieillard semblait lui répondre: «Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est pas impossible.»
Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement projeté avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour Alida, pressentait quelque charme déjà jeté sur moi par l'enchanteresse, et elle s'efforçait de le faire échouer en me rapprochant de ma fiancée. Ma fiancée! cette splendide et parfaite créature eût pu être à moi! Et moi, je préférais à une vie excellente et à de célestes félicités les orages de la passion et le désastre de mon existence! Je me disais cela en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son divin sourire, en contemplant les perfections de tout son être pudique et suave! Et j'étais fier de moi, parce qu'elle n'éveillait en moi aucun instinct, aucun germe d'infidélité envers ma dangereuse et terrible souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon âme, celle qui la possédait si entièrement! Mais elle y lisait à contre-sens, et son oeil irrité me condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-même; car elle était là, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'épiait d'un oeil troublé par la fièvre. Quelle victoire pour Juste, si elle eût pu le deviner!
L'appartement de madame de Valvèdre était au-dessus de la salle où l'on dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida avait voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle avait écarté le feuillage, et, me voyant là, elle était restée clouée à sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant d'Adélaïde et en jouant le rôle d'un petit jeune homme enivré de mouvement et de gaieté!
Aussi le lendemain, quand j'eus réussi à faire tenir ma lettre à madame de Valvèdre, je reçus une réponse foudroyante. Elle brisait tout, elle me rendait ma liberté. Dans la matinée, Juste et Paule avaient parlé devant elle de mon union projetée avec Adélaïde et d'une récente lettre de ma mère à madame Obernay, où ce désir était délicatement exprimé.
«Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laissé ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux, cette nuit, combien vous étiez ravi de la beauté de votre future, je me suis expliqué votre conduite depuis trois jours. Dès que vous êtes entré dans cette maison, dès que vous avez vu celle qu'on vous destinait, votre manière d'être avec moi a entièrement changé. Vous n'avez pas su trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer le plus petit expédient, vous qui savez si bien pénétrer dans les forteresses par-dessus les murs, quand le désir vient en aide à votre génie. Vous avez été vaincu par l'éclat de la jeunesse, et, moi, j'ai pâli, j'ai disparu comme une étoile de la nuit devant le soleil levant. C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, sachant que je haïssais à bon droit certaine vieille fille, l'avoir traitée avec une vénération ridicule? N'avez-vous pas senti déjà des mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment où vos regards, sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que j'étais, selon vous, une mauvaise mère. Oui, oui, on vous avait déjà dit cela, que je préférais mon bel Edmond à mon pauvre Paul, que celui-ci était une victime de ma partialité, de mon injustice: c'est le thème favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien réussi à le persuader à mon mari, qui m'estime; elle a dû réussir plus vite à le prouver à mon amant, qui ne m'estime pas!
»Allons! il faut se placer au-dessus de ces misères! Il faut que je dédaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne odieuse, au moins j'ai la fierté qui convient à ma situation. Épargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adélaïde et vous serez son mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres et reprenez les vôtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine à m'absoudre moi-même de ma folie et de ma crédulité.»
Ainsi ce n'était pas assez de la situation terrible où nous nous trouvions vis-à-vis de la famille et de la société: il fallait que le désespoir, la jalousie et la colère missent en cendre nos pauvres coeurs déjà battus en ruine!
Je fus pris d'un accès de rage contre la destinée, contre Alida et contre moi-même. J'allai faire mes adieux à la famille Obernay, et je repartis pour mon prétendu voyage d'agrément; mais je m'arrêtai à deux lieues de Genève, en proie à une terreur douloureuse. Je n'avais pas pris congé de madame de Valvèdre; elle était sortie quand j'étais allé faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque résolution, elle était bien femme à se trahir; mon départ, au lieu de la sauver, pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de supporter la pensée de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublié quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fût rentrée. Où donc était-elle depuis le matin? Adélaïde et Rosa étaient seules à la maison. Je me hasardai à leur demander si madame de Valvedre avait aussi quitté Genève. Je regrettais de ne l'avoir pas saluée. Adélaïde me répondit avec une sainte tranquillité que madame de Valvèdre était à la chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble pour de la surprise, elle ajouta:
--Est-ce que cela vous étonne? Elle est fervente papiste, et, nous autres hérétiques, nous respectons toute sincérité. C'est demain, nous a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mère; et elle se reproche de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez prendre congé d'elle, attendez-la.
--Non, répondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.
Les deux soeurs essayèrent de me retenir, pour causer, disaient-elles, une bonne surprise à Henri, qui allait rentrer. Adélaïde insista beaucoup; mais, comme je ne cédai pas, et que, sans m'en vouloir, elle me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette simplicité de manières bienveillantes ne couvrait aucun regret déchirant.
Je fus à peine dehors, que je me dirigeai vers la petite église. J'y entrai; elle était déserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la muraille, une femme habillée de noir, agenouillée sur le pavé, et comme écrasée sous le poids d'une douleur extatique. Elle était couverte de tant de voiles, que j'hésitai à la reconnaître. Enfin je devinai ses formes délicates sous le crêpe de son deuil, et je me hasardai à lui toucher le bras. Ce bras roidi et glacé ne sentit rien. Je me précipitai sur elle, je la soulevai, je l'entraînai. Elle se ranima faiblement et fit un effort pour me repousser.
--Où me conduisez-vous? dit-elle avec égarement.
--Je n'en sais rien! à l'air, au soleil! vous êtes mourante.
--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'étais si bien!
Je poussai au hasard une porte latérale qui se présenta devant moi, et je me trouvai dans une ruelle étroite et peu fréquentée. Je vis un jardin ouvert. Alida, sans savoir où elle était, put marcher jusque-là. Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous étions chez des inconnus, des maraîchers; les patrons étaient absents. Un journalier qui travaillait dans un carré de légumes nous regarda entrer, et, supposant que nous étions de la maison, il se remit à l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.
Le hasard amenait donc ce tête-à-tête impossible! Quand Alida se sentit ranimée par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis auprès d'elle sous un berceau de houblon.
Elle m'écouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses mains tièdes et tremblantes, elle s'avoua désarmée.
--Je suis brisée, me dit-elle, et je vous écoute comme dans un rêve. J'ai prié et pleuré toute la journée, et je ne voulais reparaître devant mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu m'abandonne, il m'a écrasée de honte et de remords sans m'envoyer le vrai repentir qui inspire les bonnes résolutions. J'ai invoqué l'âme de ma mère, elle m'a répondu: «Le repos n'est que dans la mort!» J'ai senti le froid de la dernière heure, et, loin de m'en défendre, je m'y suis abandonnée avec une volupté amère. Il me semblait qu'en mourant là, aux pieds du Christ, non pas assez rachetée par ma foi, mais purifiée par ma douleur, j'aurais au moins le repos éternel, le néant pour refuge. Dieu n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amené là pour me forcer à aimer, à brûler, à souffrir encore. Eh bien, que sa volonté soit faite! Je suis moins effrayée de l'avenir depuis que je sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera trop lourd.