Valvèdre

Chapter 11

Chapter 113,586 wordsPublic domain

Il ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de physionomie, mais qui avait dû être presque aussi belle que la soeur d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère, car elle était riche, de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant. En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler ou préciser les circonstances où elle l'avait connue.

On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât, Henri me conduisit dans ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au passage afin qu'elle me présentât en particulier à sa fille aînée.

--Oui, oui, répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an, à Paris. M. Valigny était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop raisonnable, remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a continué d'être si bonne pour toi.

Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit davantage et m'apparut plus belle encore.

C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de Rosa, qui ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et l'éclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la taille dégagée et les extrémités fines de son père, qui avait été un des plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraîche sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvèdre, sans être jolie, était extrêmement agréable: on disait dans la ville que, lorsque les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, ou croyait entrer dans un musée de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement caractérisées et dignes de la statuaire et du pinceau.

J'avais à peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.

--Valvèdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et déjeuner avec toi.

Je descendis en toute hâte; mais, à la dernière marche de l'escalier, il me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay était sur mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le repas était servi; une voix à la fois douce et mâle partait du salon voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, c'était M. de Valvèdre lui-même.

Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siècle d'anxiétés remplirent le peu d'instants qui me séparaient de cette inévitable rencontre. Qu'allais-je dire à M. de Valvèdre, à Henri, à Paule et devant les deux familles, pour motiver ma présence aux environs de Valvèdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse à cette même époque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouïe et qu'il m'était impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de l'égoïsme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entraînement, de conviction et par fatalité peut-être, cet homme accompli que je venais essayer de tromper, de rendre par conséquent malheureux ou ridicule!

La tête me tournait quand Obernay me présenta à Valvèdre, et j'ignore si je réussis à faire bonne contenance. Quant à lui, il eut un très-vif sentiment de surprise, mais tout aussitôt réprimé.

--C'est là ton ami? dit-il à Henri. Eh bien, je le connais déjà. J'ai fait la traversée du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophé ensemble pendant plus d'une heure.

Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adélaïde nous appela pour déjeuner, et nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, lui tranquille et n'ayant aucun soupçon, puisqu'il ignorait mon mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. Pour m'achever, Àlida vint s'asseoir auprès de son mari d'un air d'intérêt et de déférence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.

--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit qu'à Saint-Pierre il avait été notre chevalier, à Paule et à moi, pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.

--Je n'ai pas oublié cela, répondit Valvèdre, et je suis content d'être l'obligé d'une personne qui m'a été sympathique à première vue.

Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adélaïde vint prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvèdre une affection à laquelle il était certainement impossible d'entendre malice, à moins d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en était pas moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec un mélange de respect et de tendresse qui rétablissait les convenances de famille dans leur intimité. Elle le servait avec empressement, et il se laissait servir, disant: «Merci, ma bonne fille!» avec un accent pleinement paternel; mais elle était si grande et si belle, et lui, il était encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour m'imaginer que ce mari trompé consentirait de bon coeur à ne pas s'en apercevoir, tant il était heureux père!

On se sépara bientôt pour se réunir au dîner. La famille était occupée de mille soins pour la grande journée du lendemain. Les hommes sortirent ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvèdre et ses deux belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais avec angoisse la possibilité d'échanger quelques mots avec Alida. Paule, appelée par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit bientôt; mais mademoiselle Juste était comme rivée à son fauteuil. Elle continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frère en dépit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention son profil austère, et je sentis en elle autre chose que le désir de contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le remplissait en dépit de tous et d'elle-même. Son regard lucide, qui surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pénétrait mon affreux malaise, semblait nous dire à l'un et à l'autre: «Croyez-vous que cela m'amuse?»

Au bout d'une heure de conversation très-pénible dont mademoiselle Juste et moi fîmes tous les frais, car Alida était trop irritée pour avoir la force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvèdre, au lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'à Genève le 8 juillet, les avait confiés à Obernay pour s'arrêter autour du Simplon. Je me hâtai d'aller au-devant de la découverte qui me menaçait, en disant que, là précisément, j'avais rencontré M. de Valvèdre et avais fait connaissance avec lui sans savoir son nom.

--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas que vous fussiez de ce côté-là.

Je répondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallée du Rhône par le mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profité de ma bévue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries d'Obernay sur mon étourderie à me conduire en dépit de ses instructions, je ne m'en étais pas vanté dans ma lettre.

--Puisque vous étiez si près de Valvèdre, dit Alida avec la même tranquillité, vous eussiez dû venir me voir.

--Vous ne m'y aviez pas autorisé, répondis-je, et je n'ai pas osé.

Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien qu'elle n'était pas notre dupe.

Dès que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pût concevoir des doutes.

--Lui jaloux? répondit-elle en haussant les épaules. Il ne me fait pas tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une timidité singulière. On a déjà fait la remarque que vous n'étiez pas ainsi à votre première apparition dans la maison.

--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des épines. Il me semble à chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du côté de Valvèdre et m'écraser sous le ridicule du prétexte que je viens de trouver. M. de Valvèdre doit m'en vouloir de m'être moqué de lui en me donnant pour un comédien. Il est vrai qu'il s'est laissé traiter de docteur: je le prenais pour un médecin; mais j'ai eu l'initiative de ma méprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, tandis que moi...

--Vous a-t-il reparlé de cela? reprit Alida un peu soucieuse.

--Non, pas un mot là-dessus! C'est bien étrange.

--Alors c'est tout naturel. Valvèdre ne connaît pas la feinte. Il a tout oublié; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'être ensemble.

Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme un ouragan dans la maison et dans le salon.

L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il était laid. Je me souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli. Elle effleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant:

--Quant à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!

Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses bras:

--C'est égal, dit-il, il faut embrasser ton singe!

Elle l'embrassa en le grondant de ses manières brusques. Il lui avait meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance semblait se mêler à son effusion.

Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible. Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en la regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta à voix basse:

--Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me consoliez; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'est-il pas certain qu'on voulût m'y autoriser.

Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri. Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants les rudes épreuves du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine.

J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ôta même tout à fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulté de montrer ses cheveux gris ébouriffés par ces petites mains folles. A ce moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait causée.

Le dîner rassembla tout le monde, excepté M. de Valvèdre, qui ne vint que dans la soirée. J'eus donc deux ou trois heures de répit, et je pus me remettre au diapason convenable. Il régnait dans cette maison une aménité charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se disait condamnée à vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune des personnes qui se trouvaient là, un fonds de valeur réelle et ce je ne sais quoi de mûr ou de calme qui trahit l'étude ou le respect de l'étude, on sentait aussi en elles, avec les qualités essentielles de la vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains rapports, il me semblait être chez moi parmi les miens; mais l'intérieur génevois était plus enjoué et comme réchauffé par le rayon de jeunesse et de beauté qui brillait dans les yeux d'Adélaïde et de Rosa. Leur mère était comme ravie dans une béatitude religieuse en regardant Paule et en pensant au bonheur d'Henri. Paule était paisible comme l'innocence, confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais, dans chaque mot, dans chaque regard à son fiancé, à ses parents et à ses soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dévouement et d'admiration.

Les trois jeunes filles avaient été liées dès l'enfance, elles se tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eût donné tort dans ses différends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chérissait davantage. Alida était-elle aimée de ces trois jeunes filles? Évidemment, Paule la savait malheureuse et l'aimait naïvement pour la consoler. Quant aux demoiselles Obernay, elles s'efforçaient d'avoir de la sympathie pour elle, et toutes deux l'entouraient d'égards et de soins; mais Alida ne les encourageait nullement, et répondait à leurs timides avances avec une grâce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de femmes savantes, la petite Rosa étant déjà, selon elle, infatuée de pédantisme.

--Cela ne paraît pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est ravissante... et Adélaïde me parait une excellente personne.

--Oh! j'étais bien sûre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux yeux-là! reprit avec humeur Alida.

Je n'osai lui répondre: l'état de tension nerveuse où je la voyais me faisait craindre qu'elle ne se trahit.

D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivèrent avec leurs parents. On passa au jardin, qui, sans être grand, était fort beau, plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de la terrasse. Les enfants demandèrent à jouer, et tout le monde s'en mêla, excepté les gens âgés et Alida, qui, assise à l'écart, me fit signe d'aller auprès d'elle. Je n'osai obéir. Juste me regardait, et Rosa, qui s'était beaucoup enhardie avec moi pendant le dîner, vint me prendre résolûment le bras, prétendant que tout le _jeune monde_ devait jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frère ouvrit la partie de barres, et il était mon aîné. Elle me réclamait dans son camp, parce que Henri était dans le camp opposé et que je devais courir aussi bien que lui. Henri m'appela aussi, il fallut ôter mon habit et me mettre en nage. Adélaïde courait après moi avec la rapidité d'une flèche. J'avais peine à échapper à cette jeune Atalante, et je m'étonnais de tant de force unie à tant de souplesse et de grâce. Elle riait, la belle fille; elle montrait ses dents éblouissantes. Confiante au milieu des siens, elle oubliait le tourment des regards; elle était heureuse, elle était enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses que la pourpre du soir fait paraître embrasées.

Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frère. Le ciel m'est témoin que je ne songeais qu'à m'échapper de ce tourbillon de courses, de cris et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles d'obstination et de ruse, j'en fus venu à bout, je la trouvai sombre et dédaigneuse. Elle était révoltée de ma faiblesse, de mon enfantillage; elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour quitter ces jeux imbéciles et pour venir à elle! J'étais lâche, je craignais les propos, ou j'étais déjà charmé par les dix-huit ans et les joues roses d'Adélaïde. Enfin elle était indignée, elle était jalouse; elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme le plus beau de sa vie.

J'étais désespéré de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvèdre venait d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant là. Il me semblait qu'il entendait mes paroles avant que mes lèvres leur eussent livré passage. Alida, plus hardie et comme dédaigneuse du péril, me reprochait d'être trop jeune, de manquer de présence d'esprit et d'être plus compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je rougissais de mon inexpérience, je fis de grands efforts pour m'en corriger. Tout le reste de la soirée, je réussis à paraître très-enjoué; alors Alida me trouva trop gai.

On le voit, nous étions condamnés à nous réunir dans les circonstances les plus pénibles et les plus irritantes. Le soir, retiré dans ma chambre, je lui écrivis:

«Vous êtes mécontente de moi, et vous me l'avez témoigné avec colère. Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant désiré qui ne nous a pas seulement donné un instant de sécurité pour lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voilà éperdu, furieux contre moi-même et ne sachant que faire pour éviter ces angoisses et ces impatiences qui me dévorent aussi, mais que je subirais avec résignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, dis-tu! Eh bien, pardonne à mon inexpérience, et tiens-moi compte de la candeur et de la nouveauté de mes émotions. Va, la jeunesse est une force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des périls d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rêve. Faut-il t'arracher violemment à tous les liens qui pèsent sur toi? faut-il braver l'univers et m'emparer de ta destinée à tout prix? Je suis prêt, dis un mot. Je peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu m'ordonnes d'attendre, de me soumettre à des épreuves contre lesquelles se révolte la franchise de mon âge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitié de moi, cruelle! et toi aussi, prends donc patience!

«Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire qu'Adélaïde?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez dit. C'était insensé, c'était inique! Une autre que toi! mais existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement frappé. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire? Cette résolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvèdre, où j'aurais si peu le droit de vivre auprès de toi, sous les regards de tes voisins provinciaux, et entourée de gens qui tiendront note de toutes tes démarches? Tu avais parlé d'aller dans quelque grande ville... Songe donc! tu le peux à présent. Dis, quand pars-tu? où allons-nous? Je ne peux pas admettre que tu hésites. Réponds, mon âme, réponds! Un mot, et je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou plutôt, non, je pars demain soir. Je me dis rappelé par mes parents, je me soustrais à toutes ces misérables dissimulations qui t'exaspèrent autant que moi, je cours t'attendre où tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma vie t'appartient.»

La journée du lendemain s'écoula sans que je pusse lui glisser ma lettre. Quoi que m'en eût dit madame de Valvèdre, je n'osais trop me confier à la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien éveillée pour ce rôle de dépositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de Valvèdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.

Je ne raconterai pas la cérémonie du mariage protestant. Le temple était si près de la maison, qu'on s'y rendit à pied sous les yeux des deux villes, ameutées en quelque sorte pour voir l'agréable mariée, mais surtout la belle Adélaïde dans sa fraîche et pudique toilette. Elle donnait le bras à M. de Valvèdre, dont la considération semblait mieux que tout autre porte-respect la protéger contre les brutalités de l'admiration. Néanmoins elle était froissée de cette curiosité outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baissés, belle dans sa fierté souffrante comme une reine qu'on traînerait au supplice.

Après elle, Àlida était aussi un objet d'émotion. Sa beauté n'était pas frappante au premier abord; mais le charme en était si profond, qu'on l'admirait surtout après qu'elle avait passé. J'entendis faire des comparaisons, des réflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il s'y mêlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher prétexte à une querelle; mais à Genève, si on est très-petite ville, on est généralement bon, et ma colère eût été ridicule.