Chapter 9
Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi; puis elle me dit: -- Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique! Etes-vous tous comme cela dans votre pays? En ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. -- Et, comme elle crut que je pouvais être blessé, ne lui répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me dit: -- C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah, dit-elle, ne soyez pas triste, je vous prie. -- Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. -- Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être; mais c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. -- Etes-vous malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son regard. -- Mon âme l'est beaucoup, dis-je. -- Oh! en ce cas, répondit-elle, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent rire à la comédie; je tâcherai aussi de vous égayer. -- Je souris. -- Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être toujours ensemble. -- Elle avait repris ma main. -- Bianca, dis-je, tout embarrassé, je vous demanderais un plaisir... -- Je ne savais pas encore ce que je lui demanderais; mais j'avais retiré ma main, et c'était pour dire quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous attendait déjà sur le rivage; elle n'eut que le temps de me dire: -- Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. -- Je les ramenai.
J'hésitai le lendemain si je retournerais chez Bianca; plusieurs raisons me retenaient; une espèce de charme, qui faisait diversion à l'ennui où je retombais si souvent, et la crainte de choquer cette bonne fille me ramenèrent auprès d'elle. Je la trouvai seule; à peine me vit-elle, qu'elle me dit, après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café, d'après l'usage des vénitiens: -- Eh bien! quel est ce plaisir que je dois vous faire? -- Elle s'était rapprochée familièrement de moi; je fus très-embarrassé; je n'y avais plus pensé, et n'avais nullement préparé ma réponse; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. -- Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur votre visage! cela vous abîme la peau. -- Comment! dit-elle en éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu vingt-quatre heures? -- Je sentis tout le ridicule de ma position. -- Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne l'avez-vous pas remarqué? -- Oui, dis-je en me remettant; mais vous n'en avez pas besoin; vous êtes si blanche! -- Elle sourit: -- Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne faut pas contrarier une âme malade, poursuivit-elle en riant, je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible, ajouta-t-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas voulu me demander autre chose. -- A l'accent qu'elle mit à ces paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins gauchement que la première fois: -- Oui, Bianca, lui dis-je en fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prière à vous faire; me promettez-vous de consentir à ce que je vous demanderai? -- Oui, dit-elle, si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. -- En même temps elle me montra un petit saint Antoine peint à l'huile, qui était suspendu près de la cheminée. -- Rassurez-vous, lui dis-je, et je sortis précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de la mercerie acheter un châle bleu très-beau, comme celui que porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès de Bianca, qui était encore seule; on avait apporté des lumières, fermé les stores; elle m'attendait: -- Eh bien! lui dis-je, me voici; êtes-vous toujours disposée à m'accorder ma prière? -- Oui, dit-elle. -- Eh bien! asseyez-vous là. -- Elle le fit. -- Permettez que j'ôte cette guirlande; laissez-moi relever vos cheveux tout simplement: ils sont si beaux! (Et effectivement je touchais de la soie.) Ce désordre va si bien! Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. -- Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. -- Ah! vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderais, tenez parole. -- Eh bien? -- Eh bien! il faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. -- Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coulât doucement en longs replis jusqu'à terre; puis je tirai le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules. -- Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là, vis-à-vis de vous. -- Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi et à ne l'éclairer que faiblement; je travaillais ainsi à construire le plus artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de ravissantes délices.
-- Actuellement, Bianca, encore une prière! -- Elle sourit, et leva les épaules. -- Chantez la romance d'hier. -- Elle commença. -- Diminuez votre voix. -- Elle chanta plus bas. O Ernest! j'eus quelques moments bien enivrants! Je croyais la voir; je fermais les yeux à moitié pour voir moins distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce châle, cette tête que je l'avais priée d'incliner un peu, tout me paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable; la réalité était disparue, le passé revivait, m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents de l'amour; j'étais hors de moi; je frissonnais, je brûlais tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut passionné; je m'élançai vers elle pour la saisir dans mes bras; ma démence allait jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce moment on frappa à la porte; je vis entrer un grand homme assez mal mis. -- Ah! c'est toi, Angélo! dit Bianca en se levant et courant au-devant de lui. -- En même temps elle jeta son châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tête, me dit: -- C'est mon beau-frère. -- Tout cela se suivait coup sur coup, et me donnait le temps de me reconnaître. Il me semblait que je sortais d'un nuage, que je m'éveillais de ces songes légers qui nous font vivre deux fois du même bonheur, en nous rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyais plus qu'une froide comédie. Bianca était là comme une marionnette, qui ne se doutait nullement de mon âme, et qui, dans l'atmosphère d'une passion brûlante, n'était pas même susceptible de la moindre contagion.
Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et bientôt après de moi-même; je sortis, je courus chez moi le long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avais successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu la fièvre.
(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le retour du comte et de Valérie, à Venise, ont été perdues.)
Lettre XXXVII.
De la Brenta, le...
Comment peut-il me pousser lui-même dans le précipice, cet homme excellent? N'a-t-il pas aimé Valérie? Ne l'aime-t-il plus? A-t-il oublié les effets de l'amour? Peut-on voir impunément ses charmes, quand elle me laisse avec autant de sécurité auprès d'elle? qu'elle me livre ses dangereux attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache; elle ne sait pas combien elle a de charmes, car elle s'ignore. Mais lui, lui, aujourd'hui encore, à peine avait-il dîné, qu'il est allé à Venise, me disant expressément de ne pas sortir, puisque la comtesse restait seule. Elle était un peu incommodée; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.
De la Brenta, le...
Je suis au désespoir, Ernest; les plus affreux sentiments m'agitent: je veux cependant t'écrire; ce sera sans ordre, sans suite; écoute: hier je n'avais pas vu Valérie, j'étais content des efforts que j'avais faits sur moi-même, et ma triste victoire me donnait quelques instants de repos; j'aimais encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru mécontent de moi; il m'a reproché mon humeur sauvage, il m'a expressément ordonné de rester avec Valérie; il est retourné à Venise pour des affaires: j'ai été chez elle, je lui ai demandé ses ordres, en lui disant que j'étais envoyé par le comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures et de lui apporter _Clarisse_. Nous en avons lu une vingtaine de pages. Vers le soir elle s'est levée; elle m'a prié de demander sa gondole; se sentant beaucoup mieux, elle voulait aller à la rencontre de son mari, qui, disait-elle, serait tout étonné de la trouver au milieu des vagues, elle qui craignait tant l'eau; elle m'a ordonné de l'accompagner, a passé une robe légère pendant que j'étais allé chercher Marie; nous avons trouvé la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis enchantés de la douceur de l'air. Valérie, heureuse de se mieux porter, se livrait avec transport aux charmes de cette belle soirée; c'était un beau jour de printemps qui était venu à la suite de plusieurs jours de froid. Une quantité d'enfants que nous vîmes sur le rivage jetèrent dans la gondole des paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnément: elle se réjouissait comme une enfant. Il me semblait qu'avec son innocente joie elle me rendait quelque chose du premier bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva doucement, et de longues gerbes d'une pâle lumière venaient tomber sur les joues pâles de Valérie, à travers les glaces de la gondole; elle était couchée; Marie tenait ses pieds charmants sur ses genoux; sa tête était appuyée contre les glaces de sa gondole; elle chantait doucement une romance, et les paroles de l'amour, murmurées par elle, s'harmonisaient aux vagues, au bruit des rames et à celui des feuilles des peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment! Qu'il me fait mal cet air de l'enivrante Italie! Il me tue; il tue jusqu'à la volonté du bien. Où êtes-vous, brouillards de la Scanie? froids rivages de la mer qui me vit naître, envoyez-moi des souffles glacés; qu'ils éteignent le feu honteux qui me dévore. Où êtes-vous, vieux château de mes vieux pères, où je jurai tant de fois, sur les armures de mes aïeux, d'être fidèle à l'honneur? où, dans la faible adolescence, mon coeur battait pour la vertu et promettait à une mère bien-aimée d'écouter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors que je me sentais né pour cette vertu que je déserte lâchement aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou... Je n'ose poursuivre; je n'ose sonder cet abîme d'iniquité. Pourquoi, pourquoi tout me précipite-t-il dans les ténèbres du crime? Elle, surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma vie je pouvais être heureux! Mais non, elle ne m'aimera jamais! et je suis criminel, et je mourrai criminel! Je ne sais ce que je t'écris; ma tête s'égare encore davantage: la nuit m'environne; l'air s'est rafraîchi, tout est calme: elle dort, et, moi seul, je veille avec ma conscience! Cette soirée d'hier a achevé de me perdre; sa voix, sa fatale voix a complété mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle n'aime pas? Où a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante jamais, elle n'a point appris à chanter; mais son âme lui a créé une voix tendre, quelquefois si mélancoliquement tendre!... Malheureux! je lui reproche jusqu'à cette sensibilité sans laquelle elle ne serait qu'une femme ordinaire, cette sensibilité qui lui fait deviner des situations qu'elle est peut-être loin de connaître.
Je veux t'achever mon récit. Nous rencontrâmes le comte à l'entrée des lagunes: le vent s'était levé, et la barque commençait à avoir un mouvement pénible. Je m'étonnais du calme de Valérie. Le comte avait été enchanté de la trouver et de la voir mieux portante; mais il nous dit qu'il avait eu un courrier désagréable: il paraissait rêveur. J'avais déjà remarqué qu'alors la comtesse ne lui parlait jamais. Elle était assise à côté de moi; elle s'approcha de mon oreille, et me dit: -- Comme j'ai peur! C'est en vain que je tâche de m'aguerrir pour plaire à mon mari; jamais je ne m'habituerai à l'eau. -- Elle prit en même temps ma main et la mit sur son coeur. -- Voyez comme il bat, me dit-elle. -- Hors de moi, défaillant, je ne lui répondis rien, mais je plaçai à mon tour sa main sur mon coeur, qui battait avec violence. Dans ce moment, une vague souleva fortement la barque; le vent soufflait avec impétuosité, et Valérie se précipita sur le sein de son mari. Oh! que je sentis bien alors tout mon néant, et tout ce qui nous séparait! Le comte, préoccupé des affaires publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valérie: il la rassura, lui dit qu'elle était une enfant, et que, de mémoire d'homme, il n'avait pas péri de barque dans les lagunes. Et cependant elle était sur son sein, il respirait son souffle, son coeur battait contre le sien, et il restait froid, froid comme une pierre! Cette idée me donna une fureur que je ne puis rendre. Quoi! me disais-je, tandis que l'orage qui soulève mon sein menace de me détruire, qu'une seule de ses caresses je l'achèterais par tout mon sang, lui ne sent pas son bonheur! Et toi, Valérie, un lien que tu formas dans l'imprévoyante enfance, un devoir dicté par tes parents t'enchaîne et te ferme le ciel que l'amour saurait créer pour toi! Oui, Valérie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne connais que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tiède, languissant, que ton mari réserve à tout ce qu'il y a de plus enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devrait acheter comme je l'achèterais, si... Voilà, Ernest, les funestes pensées qui font de moi le plus misérable, le plus criminel des hommes. J'étais si agité, si tourmenté!... Je détestais l'amour, le comte et moi-même plus que tout le reste et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du rivage, je saisis un instant où elle était près du bord, je sautai à terre, ne voulant plus renfermer mes horribles sentiments dans l'espace étroit d'une gondole; je m'accrochai aux branches d'un buisson, et je vis avec délice couler mon sang de mes mains meurtries, que j'enfonçai dans les épines: une espèce de rage indéfinissable me poussait; il s'y mêlait une sorte de volupté; et, tout en détestant les caresses que Valérie faisait au comte, j'aimais à me les retracer; j'en créais de nouvelles; ma jalousie était avide de nouveaux tourments: je sentais aussi que je rompais les derniers liens de la vertu en commençant à haïr le comte... Eh bien! Ernest, suis-je assez avili, assez lâche? Est-ce là cet ami que tu adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache rien: si tu continues à m'aimer, que ce soit de toi seul que tu tires ta faiblesse; je suis libre de toute responsabilité. Faible comme l'insecte qu'on écrase, ingrat, traînant d'inutiles jours, mort à la vertu, et ayant mis l'enfer dans ce coeur où vivait tout ce qui élève l'homme, je suis en horreur à moi-même.
Adieu, Ernest; je crois que je ne t'écrirai plus.
Lettre XXXVIII.
De la Brenta, le...
J'ai été malade, Ernest, assez malade, et cela, depuis ma dernière lettre. Tu as pu voir combien ma raison était égarée. J'ai erré comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-même qu'il ne fuit les autres; j'ai erré sans projet, sans repos, dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant le jour, évitant la lumière et consumé de feux plus dévorants que ceux de ce brûlant soleil. D'autres fois, quand tout dormait, je me suis précipité dans des eaux agitées comme mon âme; je cherchais les torrents les plus froids, les lieux les plus sauvages, pour être oublié de tous les hommes; mais tout est riant ici, tout est embelli par la nature heureuse, tout porte dans mon coeur le sentiment de sa présence: je la vois partout; elle est si près de moi: il faudrait la mer glaciale entre ses charmes si dangereux et ce coeur si faible. Faible! non, non; c'est criminel qu'il faut dire.
J'ai été bien malade. La fraîcheur des nuits, le tourment de ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a détruit ma santé déjà si altérée; ma poitrine s'en est ressentie: une fièvre, que les médecins ont appelée inflammatoire, m'a saisi. Comme ils m'ont soigné tous les deux! comme le comte a enfoncé dans mon coeur le poignard du remords! Je veux partir, je veux l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.
Lettre XXXIX.
De la Brenta, le...
Aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti de ma chambre; j'ai été dans le cabinet du comte: il était à écrire; il ne m'a pas remarqué. Le portrait de mon père, qui est dans cette chambre, s'est présenté à moi; je l'ai regardé longtemps; j'étais très-attendri: il me semblait que ses traits étaient vivants d'amitié; que le sentiment qu'il avait pour le comte, quand il se fit peindre, y respirait; qu'il me disait à moi-même ce que je devais à cet ami généreux, qui venait encore de me témoigner tant de tendresse. Je me rappelai les heures qu'il avait passées auprès de mon lit, ses regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connaître le fond de mon âme, et la crainte délicate qui ne lui permettait pas de me demander mon secret; enfin, ses longues et constantes bontés, qui ne s'étaient jamais fatiguées; et je pensai que j'allais encore l'affliger en lui disant que j'étais résolu de partir. Mes yeux se tournèrent encore vers le portrait: "O mon père! mon père! que votre fils est malheureux!" Ces mots, qui m'échappèrent, que je croyais avoir dits à voix basse, avaient été entendus par le comte; il s'était levé précipitamment, et me pressait dans ses bras. -- O mon fils! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre confiance! Vous souffrez et me cachez vos maux! Votre père n'était pas ainsi; il m'aimait assez pour être sûr de ma tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hérité de la faculté de croire à mon amitié? C'est au nom de ce père, qui vous aima tant, que je vous conjure de me parler. -- Je pris ses mains avec impétuosité, je les pressai sur mon sein; mais ma voix, enchaînée comme ma langue, ne put produire un seul son, et mes sombres regards étaient fixés à terre. -- Vous déplaisez-vous dans cette carrière? -- Je secouai la tête pour dire non. -- Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir vous poursuit, qui vous donne du remords? -- Je frissonnai, et je laissai aller ses mains, que j'avais toujours tenues. Il me fixa avec inquiétude: -- Est-ce donc une faute irréparable? Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagère un tort qui peut-être ne serait pas aperçu par un autre. Non, ajouta-t-il en posant sa main sur mon sein, ce coeur-là est incapable de ce qui dégrade. Votre tête est vive, votre âme est passionnée; vous avez quelque chose de mélancolique qui vient de votre père, qui est plus dans votre sang que dans votre caractère. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre âme! J'en atteste l'amitié sainte qui m'unit encore à vos parents; si le silence de la mort pouvait se rompre, eux-mêmes ne vous presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous tourmente, eux-mêmes n'auraient pas plus d'indulgence. -- Il me pressait entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui résistai plus; je croyais entendre mon père lui-même; je me jetai à ses genoux: en vain il voulut me relever, je les serrai avec une espèce d'égarement. J'étais résolu à tout avouer; je ne cherchais plus que mes premières paroles pour resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si effrayant. Ce moment de silence, après mon entraînement, lui montrait apparemment combien il m'en coûtait de parler. -- Mon ami, dit-il d'une voix douce qui cherchait à me ménager, si vous avez moins de peine à parler à Valérie, faites-le, si vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être je vous rappelle plus vivement votre père, et cette idée vous impose malgré vous: je saurai par elle ce qui vous tourmente. -- A ces mots, il me sembla que toutes les facultés expansives de mon âme se retiraient au-dedans de moi-même; tout me disait si clairement: -- Il ne se doute pas du tout, pas du tout de la vérité; il ne devinera rien; il faudra passer par le supplice de ne le voir préparé à rien. Cette idée m'écrasa de tout son poids, et, ne sachant plus ni comment parler ni comment m'excuser sur mon silence, je me laissai tomber sur le parquet, avec une espèce de stupeur, comme si je disais au comte: "Abandonnez-moi, c'est tout ce qu'il me reste à désirer." Le comte me releva avec une tranquillité qui me fit mal; elle ne m'échappa pas au milieu de mon trouble même. -- Au nom du ciel! dis-je après un moment de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprécier votre âme: vous saurez tout un jour, et peut-être, ajoutai-je en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-être le jour où j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin. Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je, en soupirant involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi, en attendant, et je regardai le portrait de mon père pour m'appuyer de cette intercession, permettez-moi de vous faire une prière dont dépend mon repos: laissez-moi aller à Pise, les médecins me le conseillent; je vous écrirai de là. -- Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en vouloir; et pourtant qu'est-ce qui peut excuser votre silence, vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez repris quelque force, et surtout tâchez de revenir plus calme. -- Il m'embrassa... et nous fûmes interrompus.
Lettre XL.
Près de Connegliano, le...
J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant éviter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique était trop riant pour moi: j'ai cherché les montagnes; leur solitude me convient mieux.
As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de l'activité, et n'est point remarqué; mais le soir, quand le voyageur passe, que, fatigué, il s'assied avant d'entreprendre le chemin qu'il lui reste à faire, et que, se recueillant, il semble écouter la nature, il en est frappé, il y abandonne sa pensée, et tombe dans des rêveries profondes?
Je suis comme ces sources cachées et ignorées, qui ne désaltéreront personne, et qui ne donneront que de la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on passe à côté de moi sans me comprendre, et je ne suis bon à rien, Ernest.
Où est-il ce temps où mon coeur, plus jeune encore que mon imagination, ressemblait aux poètes qui, dans un petit espace, aperçoivent un monde entier, où un écho au dedans de moi répondait à chaque voix qui se faisait entendre, où il y avait en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait comme une fleur d'où sortait lentement un fruit superbe; et maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne. Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoi! D'une seule émotion, d'une seule secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le coeur de l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie par une autre, qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur? ou ne suis-je qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères, que je me suis dit souvent: "Nos douleurs sont écrites sur le sable, et le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne." Il est des âmes, dirais-je, plus distinguées, je le crois presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée; elles ont le privilége d'être et plus heureuses et plus misérables. Mais admire, Ernest, cette Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la tempête.