Valérie

Chapter 8

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Quand j'arrivai au presbytère, je vis une quantité de traîneaux sous le hangar, près de la maison, avec de larges peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils n'appartenaient pas à des paysans; je trouvai le corridor très-éclairé, couvert d'un sable fin et blanc, et jonché de feuilles de mélèze et d'herbes odorantes: j'eus à peine le temps de retirer mon énorme wishoura, que la porte s'ouvrit et me laissa voir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me reçut avec une touchante cordialité; il se réjouit beaucoup de me revoir. La jeune soeur d'Hélène vint me présenter les liqueurs faites par elle-même, et des fruits séchés; et le vieillard ensuite me fit faire la connaissance d'un jeune homme de bonne mine, en me disant: -- Voilà mon gendre futur; demain il épouse Hélène. -- A ces mots, je sentis quelques battements de coeur. Tu sais combien la jeune Hélène me plut. J'avais été bien près de l'aimer; et l'idée que ma mère n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter; mais, dans cet instant, tous ces aimables souvenirs revinrent à ma mémoire, et je me rappelai vivement cet été tout entier passé avec elle. Hélène s'approcha de moi, sur l'ordre de son père; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité que la première. Le vieillard fit apporter du vin de Malaga, qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire, selon l'usage, à la santé des futurs époux. Hélène, pour suivre encore la coutume, porta cette coupe à ses lèvres, puis elle me la présenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave, je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois, quand j'étais à table auprès d'Hélène, et que cette même coupe faisait la ronde, mes lèvres cherchaient la trace des siennes: maintenant, tout m'ordonnait une conduite opposée. Ma jeune amie s'en aperçut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi de rougeur. Je sortis précipitamment et fis quelques tours de promenade dans le petit jardin, où je vis encore des arbres que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée; j'étais redevenu calme comme elle: je m'applaudis de n'avoir pas troublé le coeur d'Hélène par une passion qui aurait pu être douloureusement traversée, de n'avoir pas aussi affligé ma mère; et je me composai, du bonheur d'Hélène, que je voyais déjà heureuse épouse et mère, une suite d'images qui me consolaient de ce que j'avais perdu.

Adieu, Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scènes naïves et tranquilles! ou que ne suis-je près de toi pour adoucir tes maux!

Lettre XXXV.

Venise, le...

Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami. J'ai reçu ta lettre, cher Ernest, en même temps que j'en recevais une du comte. Il semblait que l'amitié eût choisi cette journée pour l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton coeur me ramenait en Suède, au milieu de tant de tableaux où s'enlaçaient et les souvenirs de la patrie et ceux des affections plus chères encore, le comte me transportait à son tour au milieu de ces merveilleuses créations du génie, de ces antiques souvenirs d'où l'histoire semble sortir toute vivante pour nous raconter encore ce que d'autres siècles ont vu. Il faut, Ernest, que tu partages ce que j'ai éprouvé, et je t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus intéressé. Je ne veux point toucher au passage qui peint la constante affection du comte; tu verras comme il me juge et comme j'en suis aimé.

FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.

"Je ne sais par où commencer, Gustave. Au milieu de tant de beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir du moins à votre imagination quelques esquisses de ces tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.

"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de cette terre aimée de la nature, de cette terre toujours jeune, toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent? Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du monde; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre à l'univers. Ses monuments ont vu passer les siècles, disparaître les nations, s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore longtemps aux races futures.

"Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les fortes pensées, les mâles vertus de l'antique Rome, et sa barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane silencieusement sur ces campagnes: tantôt elle appelle de grands noms, tantôt elle cite des cendres coupables, dessine ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort, les fêtes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces scènes où Rome donna des lois, régna sur l'univers et périt par ses victoires mêmes.

"Le voyageur alors aime à rêver sur les ruines du monde; mais, fatigué d'interroger la poussière des conquérants, sur laquelle il croit voir encore peser tant de calamités, il cherche, dans des bosquets tranquilles ou près d'un monument consolateur élevé par la religion, il cherche les restes de ces hommes qui, dans le siècle des Médicis, donnèrent à l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlèrent à leurs frères un langage simple et céleste. Nous croyons les voir consacrer les arts à élever l'âme, à la rapprocher d'un bonheur plus pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beautés qui les transportent. "La peinture, la poésie et la musique, se tenant par la main comme les Grâces, vinrent une seconde fois charmer les mortels; mais ce ne fut plus, comme dans la fable, en s'associant à de folles absurdités. Ces pudiques et charmantes soeurs avaient apporté des traits célestes, et, en souriant à la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se vouèrent à une religion épurée, austère, mais consolante, et qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.

"Ici s'élevèrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des prophètes qui annoncèrent toute la splendeur de la religion catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grâce sauvage qui ne reconnaît de loi que celle qu'elle créa elle-même, conçut ces formes grandes et hardies qu'il revêtit d'une beauté sévère; il s'abîme dans les secrets de la religion, il épuise l'effroi, il fait fuir le temps et laisse enfin à l'art étonné son miracle du jugement dernier.

"Mais que j'aime surtout son génie, quand il se dépose dans cette grande conception, dans ce temple dont la vaste immensité appelle pensée sur pensée, et qu'un siècle entier construisit lentement! Des rochers ont été arrachés à la nature, de froides carrières ont été dévastées, d'innombrables mains ont travaillé à assembler ces pierres, et se sont engourdies elles-mêmes; mais où est-il celui qui donna une pensée à tout cela? qui dit à ces magnifiques colonnes de s'élever? qui fit la loi à cette énorme coupole et la fit obéir à sa téméraire conception? qui réalisa ainsi cet incroyable rêve par un art pieux et les secours de ces pontifes qui portèrent la triple couronne? Hélas! il a passé aussi, l'auteur de ces merveilles, et, comme lui les pontifes se sont levés lentement de leurs sièges sacrés; ils ont déposé leur tiare et ont passé sous tes voûtes, sublime monument, majestueux Saint-Pierre! toi qui, créé par des hommes, as vu s'effacer la race de tes créateurs, et qui verras encore, pendant des siècles, les générations plier religieusement sous tes dômes." (Tick.)

"Vous voyez, Gustave, combien je me suis laissé entraîner; et, pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!

"Suivez-moi. Voyez, près de là où dorment d'ambitieux Césars, veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa toile. C'est au pied de ce Capitole, où vinrent expirer tant d'empires que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage où je considérais Caprée que j'aimais à lire Tacite et à voir l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence, forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et écrire au sénat qu'il était le plus à plaindre des hommes.

"Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce même rivage ces verdoyantes îles parées d'une éternelle jeunesse, et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous nous laissons tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime, sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisait la Sibylle, le couvent d'où sort un pauvre religieux qui s'en va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense!

"Que j'aime à m'arrêter dans ces vallons que le ciel semble regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une pierre funèbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins où méditait Cicéron, sentiers que suivait Pline en observant la nature, qu'avec volupté je me suis vu au milieu de vous! Ah! du moins vous resterez toujours à l'Italie, et le voyageur cherchera vos traces et les retrouvera.

"Mais vous, chefs-d'oeuvre que mes sens enchantés contemplent souvent, où vivent encore des hommes que nous n'admirons pas assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmenés loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles; heureux alors celui qui vous aura vus ici, où vous fûtes inspirés par la religion, et où la religion vous entoura de ses pompes! Heureux qui vous aura vu dans ces temples où se prosternèrent devant vous la dévotion humble et errante et la puissance orgueilleuse et superbe!

"En ôtant d'ici la Transfiguration, la sainte Cécile, la sainte Cène, du Dominiquin, où les placera-t-on? Quel que soit le palais magnifique ou l'édifice qui leur est destiné, leur effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est rempli de terreur et d'effroi qu'il faut voir un saint Bruno, et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si pures, qui ont apporté des traits divins et des âmes qui ne connaissent que le ciel, les verra-t-on sans tristesse à côté de profanes et d'impudiques amours?

"Et vous aussi, enfants de la Grèce, race de demi-dieux, modèles enchanteurs de l'art, vous qui, en quittant la Grèce, n'avez changé que de terre sans changer de ciel, ne quittez jamais cette seconde patrie, où les souvenirs de la première sont si vivement empreints! Ici, sous de légers portiques ou bien sous la voûte plus belle d'un ciel pur, vos regards se tournent encore vers l'Attique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous cacher vos fronts sous d'épaisses murailles et au milieu d'une terre étrangère? Vous, Nymphes, dispersées dans ces bocages, vivrez-vous auprès des ruisseaux enchaînés? Et vous aussi, Grâces, qui n'êtes point vêtues, qui ne pouvez point l'être, que feriez-vous dans des climats rigoureux?

"Vous devez me savoir gré, mon ami, d'une aussi longue lettre; car ce n'est pas le pays où il faut écrire, et j'emploie chaque minute à amasser des souvenirs. D'ailleurs, vous m'avez presque donné le droit de vous en vouloir, si je ne trouvais pas bien plus doux de vous aimer comme vous êtes. Il faudra pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-même; ce ne sera pas aujourd'hui, mais au premier moment. Vous m'effrayez quelquefois, et cela parce que vous avez dépassé votre âge. Gustave, Gustave, il n'est pas bon de se retirer devant la vie comme devant un ennemi avec lequel nous dédaignons également et de nous battre et de nous réconcilier. Quelles sont ces sombres préventions, cette défiance du bonheur? J'aimerais mieux vous voir faire des fautes; votre âme me rassurerait sur toutes celles qui peuvent vous être vraiment dangereuses. Vous êtes absolument le contraire de la plupart des jeunes gens, qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles années nous ont été données, avec leurs couleurs vives et leur ivresse, pour nous cacher l'ennui et les dégoûts des années qui suivent, tandis que, si nous connaissions la vie, nous verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas un don funeste, un fruit amer sous une écorce douce et brillante; mais je réserve à un autre lettre de plus longues réflexions. Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse fût comme un beau péristyle qui doit conduire à un plus bel ordre d'architecture. Je voudrais, Gustave, vous voir, non pas toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours l'être, mais vous voir avec le bonheur de votre âge et avec ses beaux défauts. C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre bonheur; c'est à nous à tout donner aux autres, même en croyant recevoir beaucoup d'eux: être riche, c'est être susceptible de la faculté de jouir; c'est avoir en soi quelque chose qui vaut mieux que ce que les hommes peuvent donner.

"Que le vulgaire se plaigne des illusions détruites; il existe pour l'homme supérieur une réalité constante, et je ris quand je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne sait pas donner et dont le poids seul l'écraserait.

"Quant à vous, Gustave, vous êtes fait pour jouir de vos douleurs mêmes et pour vous plaire dans votre force. Je devrais, au lieu de douleurs, dire contrariétés, obstacles, auxquels on donne trop de latitude dans la vie, et que la Providence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre, à les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent un superbe horizon.

"Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut. J'ai promis à votre père mourant d'être votre ami; je vous pressai contre mon coeur, et mon coeur vous adopta: je mis la main de Valérie dans la vôtre, comme celle d'une soeur dont la voix et les regards devaient charmer votre vie; ou plutôt je mis à vos côtés les douces vertus, sûr que vous les respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui ne leur ressemblerait pas, et que mon bonheur vous ferait aimer un bonheur pareil. Vous le dirai-je? je vous trouvai sauvage, habitué à une vie austère; vous étiez trop loin de ces douces affections qui sont les grâces de la vie, et qui, en fondant ensemble notre sensibilité et nos vertus, nous préservent d'une honteuse dégradation. Gustave, puissé-je ne pas m'être trompé! puissiez-vous marcher dans la vie en sentant votre âme s'agrandir et en voyant tout ce qu'elle a d'aimable! puissent vos derniers regards tomber sur mes cendres, et les bénir!"

Lettre XXXVI.

Venise, le...

Te rappelles-tu, Ernest, cette singulière aventure à laquelle je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six mois; cette Bianca, qui m'avait vivement ému par sa ressemblance prodigieuse avec la comtesse? Je pris quelques informations sur elle: j'appris que c'était la fille d'un pauvre compositeur qui s'était ruiné en faisant de méchants opéras; qu'il était mort, et qu'elle vivait avec une vieille tante; que toutes deux ne voyaient personne, et que Bianca était la filleule de la duchesse de M..., qui se plaît à relever ses charmes par une mise élégante: elle lui a donné des talents et Bianca, disait-on, était très-bonne musicienne. J'en parlai à Valérie dans le temps; nous cherchâmes à la voir, mais vainement, et je l'oubliai.

En revenant, il y a quelques jours, vers les six heures du soir, de l'île Saint-Georges, je repassai sur le quai des Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étais déjà arrêté une fois: mes oreilles furent surprises par une ravissante mélodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur moi cet effet; ensuite je me rappelai une romance que Valérie chantait souvent. Je m'arrêtai et livrai mes sens et mon coeur à cette muette extase qui ne peut être connue que des âmes que l'amour a habitées. Peu à peu, me rappelant que c'était là que j'avais vu, il y avait plusieurs mois, Bianca, je pensai que ce pouvait être elle qui chantait ainsi, et j'eus une curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement Valérie; car cette singulière Bianca n'a pas seulement beaucoup de ressemblance avec la comtesse, elle a aussi beaucoup de sa voix.

Après plusieurs tentatives, trop longues à détailler, je parvins jusqu'à elle; je la vis un instant, et ce ne fut pas sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut séparer de son âme; il ne lui manque que ses grâces, que cette expression qui trahit sans cesse cette âme profonde et élevée, et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.

La tante de Bianca me reçut très-bien, ainsi qu'elle-même. J'eus occasion de leur rendre quelques services auprès d'un homme que je connaissais beaucoup, et je revins les voir plusieurs fois: je les menai au spectacle à différentes reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étais bien aise de m'étourdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude qu'habite Valérie. Je sentais bien que son image me suivait; mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans lesquelles je cherchais à me jeter; dans ces chambres mesquines, mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, où vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas; à la vue de ces manières qui ôtent tout à l'imagination, de ces inquiétudes pour paraître quelque chose, de ces éclats de rire forcés, de ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens, qui par là croient se rapprocher du bon ton; au milieu de tout cela, j'éloigne Valérie autant qu'il est possible: il me semble que j'aurais honte de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent les différentes nuances de la société. Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une certaine élégance dans les manières, quelque chose de calme, de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.

Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne que plus fortement à Valérie, par les soins que je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence, quoi qu'il en soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel, comme si la terre ne pouvait contenir tant de félicités; c'est une flamme rapide, _qui ne brûle pas_, qui n'a rien de ce qui consume, et que j'appellerais désir, si je ne savais pas si bien ce que c'est que désirer.

Il m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie, je cherche alors à l'oublier elle-même et à écarter tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je crois que ces moments, où je suis à cent lieues de Bianca, lui font croire que je l'aime: je souris alors, comme s'il était si facile de m'inspirer de l'amour!

Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'âme, qu'on reçoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent l'excellence du maître?

Hier j'ai été chez Bianca, et, comme il faisait très-beau, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promenés; et elle m'a parlé de la duchesse, de son père, de l'envie qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de _la Phénice_, du plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela je n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi longtemps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et quelques traits de l'enfance de Valérie, si différents de ce que je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en fit des reproches: alors je m'efforçai de paraître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés, bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint, au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même; quelquefois je suis si bizarre, si singulier! J'aurais honte de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disais pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience. Cette idée m'est douce; et puis je travaille pour un but que tu approuves: ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison? _Tâcher_, que sais-je?... Poursuivons. Voyant que Bianca ne savait que penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant toujours plus embarrassé moi-même, je lui proposai une promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.

Bianca se plaça dans la gondole; les rames commencèrent à nous emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec intérêt, mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et me dit: _N'avete mai amato?_ Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant: mon sang se porta à la tête, mon coeur battit; je n'eus la force ni de parler ni de prendre légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en même temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner lieu. Soudain je me levai, et je résolus de ne plus la voir: je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque impression sur elle, quand même ce ne serait pas de l'amour, quand même je la croirais incapable d'en ressentir; le moindre intérêt, la moindre espérance déjouée pouvait lui faire du mal.

Je m'étais avancé à l'extrémité de la gondole; Bianca me rappela. _Siette matto_, me dit-elle; _perche non state qui?_ Je sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je cherchai à m'en tirer. -- Bianca, lui dis-je en lui prenant la main, faites-moi le plaisir de chanter _l'Amo piu che la vita_. -- C'était cette romance de Valérie. J'appuyai ma tête de manière que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol, que nous avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'éprouvais une inquiétude délicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine... Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je vis Lido de loin; et, comme la voix des sirènes enchantait les compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté: Valérie me semblait être sur le rivage; un désir ardent de sa présence s'empara de mon coeur. Je n'osais étendre les bras, pour ne pas étonner Bianca; mais je les étendis dans la pensée; je l'appelais à voix basse; je languissais, je me mourais; et, sentant toute mon indigence, je me disais: "Jamais tu ne la tiendras dans tes bras!" Attendri aussi par les sons de Bianca, par ces paroles: _Lascia mi morir!_ je me mis à pleurer amèrement.