Valérie

Chapter 7

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Elle est partie, je te l'ai déjà dit; je te le répète, parce que cette pensée est toujours là pour appesantir mon existence. Il me semble que je traîne après moi des siècles dans ces espaces qu'on nomme des jours. Je ne souffre que de cet ennui, qui est un mal affreux, de cet ennui insurmontable, qui place dans une vaste uniformité tous les instants comme tous les objets. Rien ne m'émeut, pas même son idée. Je me dis: Elle n'est plus là; mais à peine ai-je la force de la regretter; je me sens mort au dedans de moi, quoique je marche et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible maladie, cette langueur qui me fait croire que je ne suis plus susceptible de passion, ni même d'un intérêt vif, qui me ferait envier les hommes les plus médiocres, seulement parce qu'ils ont l'air d'attacher du prix aux choses qui n'en ont point? Quand la nature, et sa grandeur, et son silence me parlaient, était-elle autre qu'elle n'est aujourd'hui? Où sont-elles, les voix de la montagne, des torrents, des forêts? Sont-elles éteintes? ou bien l'homme porte-t-il en lui, avec la faculté de mesurer la grandeur, le pouvoir de rêver aussi d'ineffables harmonies? Ah! sans doute il est un langage vivant au dedans de nous-mêmes, qui nous fait entendre tous ces secrets langages. Les ondes deviennent pittoresques en réfléchissant de beaux paysages; mais, pour les réfléchir, il faut qu'elles soient pures.

Il semble qu'un ouragan ait passé au dedans de moi et y ait tout dévasté; et cet amour, qui crée des enchantements, n'a laissé après lui, pour moi, qu'un désert.

Je sens que je m'abandonne moi-même. Quand je la voyais, j'étais souvent malheureux. Forcé de lui cacher mon amour, comme on cache un délit, je voyais un autre en être aimé, suffire à son bonheur, et cet autre était un bienfaiteur, un père, que je craignais d'outrager; et je sentais en moi un autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un coupable vertige. Ainsi, forcé de les aimer tous deux, ne pouvant échapper à aucun de ces deux ascendants, ma vie était une lutte continuelle; mais, au milieu des vagues, je m'efforçais encore d'atteindre l'un ou l'autre rivage. L'un, escarpé et sévère, m'effrayait; mais je voyais la vertu me tendre la main, et il y avait quelque chose en moi qui, dès mes plus jeunes années, m'animait pour elle. L'autre rivage était comme une de ces belles îles jetées sur des mers lointaines, dont les parfums viennent enivrer le voyageur, avant même qu'il les aperçoive. Je fermais les yeux, je perdais la respiration, et la volupté m'entraînait comme un faible enfant; mais dans ces courts instants, au moins, j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la raison. Sans doute, je me réveillais, et c'était pour souffrir; mais, dans ces jours de danger et souvent de douleurs, j'étais soutenu par une activité, par une fièvre de passion, par des moments d'orgueil, par des moments plus beaux de défiance, et que la vertu réclamait: mon existence se composait de grandes émotions et le souffle de Valérie, quelque chose qui arrivât, m'environnait, et m'empêchait de m'éteindre comme à présent.

Lettre XXXI.

Venise, le...

Il y a bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai écrit; mais qu'avais-je à te dire? Parle-t-on d'un rivage abandonné, où tout attriste, d'où les eaux vives se sont retirées, et sur lequel a passé le vent de la destruction, qui a tout desséché? Mais, actuellement que l'espérance d'être moins malheureux est venue derechef visiter mon âme, je pense à toi, toi, dont l'amitié jeta de si beaux rayons dans ma vie; toi, que j'aimais dans cet âge qui prépare aux longues affections, dans l'enfance, où le coeur n'a été rétréci par rien.

Ernest, je suis moins malheureux: que dis-je? je ne le suis plus. Je vis, je respire librement; je pense, je sens, j'agis pour elle: et si tu savais ce qui a produit cet énorme changement! Une pensée d'elle est venue me toucher, à cent lieues de distance. Il m'a semblé qu'elle reprenait des rênes abandonnées, qu'elle se chargeait de ma conduite, et j'ai soulevé ma tête, un sang plus chaud a circulé dans mes veines, une douce fierté a relevé mon regard abaissé vers la terre.

Il y a eu hier deux mois qu'elle est partie. On est venu me demander à l'hôtel, pour me dire qu'il y avait à la douane des caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de mon sang se porter à mon coeur en battements précipités et inégaux; j'éprouvais une impatience qui contrastait bien avec mon état; j'étais si faible qu'à peine pouvais-je m'habiller, et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin, j'ai suivi mon conducteur. J'ai trouvé la lettre; mais je n'ai osé la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais convulsivement dans mes doigts; et quand je pus me dérober à la vue des commis, je la portai à mes lèvres. Je pris une gondole; j'embarquai les caisses; j'allai tout près de là dans un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier: déjà sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tête les rayons du soleil, qui allait se coucher dans la mer; je comptais déjà avec les plaisirs, et, puisque je vivais depuis deux instants, je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur? Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle contenait, n'importe: avec elle étaient revenus mes souvenirs, mon imagination; c'était Valérie qui l'avait touchée, c'était elle qui avait pensé à moi. Longtemps je ne pus lire; des nuages épais couvraient mes yeux; quelquefois je frissonnais, et je me disais: -- Peut-être le comte a-t-il été rappelé et ne reviendra-t-il pas à Venise. -- Quand je pus lire, je cherchai les dernières lignes, pour voir s'il n'y avait rien d'extraordinaire, si elles ne disaient pas un plus long adieu... je vis: -- Faites suspendre mon portrait dans le petit salon jaune où nous prenons le thé.

Oh! quels moments d'enivrante extase! Valérie, je reverrai tes traits chéris, je pourrai les voir à toute heure! Le matin, quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je volerai à ce salon chéri, ou plutôt, ignoré du reste de la maison, j'y passerai les nuits, je croirai voir ton regard sur moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans mes songes. Mon ami, malgré moi il faut que je finisse; je suis trop faible pour écrire de longues lettres.

Lettre XXXII.

Venise, le...

Voilà la copie de la lettre de Valérie; ne pouvant dormir, je l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit délicieuse je viens de passer! Je me suis établi dans le petit salon jaune: j'y avais fait placer le portrait de Valérie; mais tu ignores encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau, peint par Angelica; je veux que, toi-même, tu l'apprennes dans les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Reviens avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe une grande place, est une ottomane de toile des Indes: je m'y suis assis; j'ai fait du feu; j'ai mis auprès de l'ottomane un grand oranger que Valérie aimait beaucoup; j'ai arrangé la table à thé; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car elle l'aime passionnément. Le parfum du thé et de l'oranger, la place où elle était assise, et où je n'ai eu garde de m'asseoir, croyant la voir occupée par elle, tout m'a rappelé ce temps de ravissants souvenirs... Je suis resté comme cela jusqu'à deux heures du matin, et puis j'ai lentement copié sa lettre, m'arrêtant à chaque ligne, comme on s'arrête en revoyant, après une longue absence, son lieu natal, à chaque place qui vous parle du passé.

COPIE DE LA LETTRE DE VALERIE.

"Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis aient pu vous oublier au milieu de leur bonheur. Si j'ai tardé si longtemps à vous écrire, c'est que j'ai voulu vous faire plus d'un plaisir à la fois; et je savais que mon portrait vous en ferait, surtout parce qu'il vous rappellerait des moments que vous aimiez. J'ai donc retardé ma lettre, et vous avez aujourd'hui les traits de Valérie; vous avez les souvenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre touchantes, par l'amitié si vraie que j'ai pour vous.

"Que n'ai-je, comme vous ou comme mon mari, étudié l'histoire et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je vois! Mais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles semblent éveiller en vous une faculté qui vous avertit que c'est là la beauté. Je vous écris de Florence, qui est, dit-on, la ville des arts. Ah! la nature l'a bien adoptée! Aussi, que de fois j'ai rêvé aux bords de l'Arno et sous les épais ombrages des Caccines! Cela m'a rappelé nos promenades de Sala et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de monuments appellent l'attention! que d'écoles différentes ont envoyé leurs chefs-d'oeuvre! C'est ici aussi que vivent la Vénus et le jeune Apollon; on peut réellement dire qu'ils vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce que disait mon mari: que la Vénus est belle; et l'on sent pourtant que, s'il y avait une femme comme celle-là, les autres n'en pourraient être jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer, d'être étonnée d'elle-même! Sa pudeur la voile; quelque chose de céleste couvre ses formes; et elle intimide en paraissant demander de l'indulgence. J'ai été à la fameuse galerie du grand duc; j'y ai vu la Madona della Seggiola, de Raphaël; mes regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste amour remplit ses traits si purs! Un saint respect, un doux ravissement sont entrés dans mon coeur.

"J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un maître peu connu; c'était un berceau et une jeune femme assise à côté. Soudain je me suis prise à pleurer, et j'ai pensé à mon fils et aux douces félicités que j'avais rêvées si souvent: je me suis retracé ce berceau où je ne l'ai couché que deux fois; ce berceau que je m'étais si délicieusement peint, tantôt éclairé par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant, tantôt moi-même m'arrachant au sommeil, murmurant sur lui de douces paroles pour l'endormir; et je me disais: "O mon jeune Adolphe! tu es tombé de mon sein comme une fleur de deux matins, et tu es tombé dans le cercueil! et mes yeux ne te verront plus sourire!" Et je me suis retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'ai abondamment pleuré, cherchant à cacher mes larmes. Mon mari, qui est survenu, a voulu me consoler. Vous savez combien cet être si aimable, si excellent, a de pouvoir sur moi; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Oh! comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines! comme vous me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oublié, Gustave. Je vous vois encore, à Lido, changer mon aride douleur en larmes mélancoliques, et cueillir auprès du tombeau de mon fils les roses que vous y aviez fait croître: ces fleurs, si souvent destinées au bonheur, me paraissaient mille fois plus belles par le triste contraste même de leur beauté et de la mort; tant la pensée qui touche l'âme embellit tout!

"Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les arrêter encore, de les fixer, et, si je quitte une fois Venise et la place où dort mon Adolphe, de les emporter dans une terre où ils me rappelleront vivement Lido.

"Mon mari désirait depuis longtemps avoir mon portrait, fait par la fameuse Angelica, et j'ai pensé qu'un tableau tel que j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ma pensée a merveilleusement réussi; jugez-en vous même. N'est-ce pas Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer se brisant dans le lointain, comme sur la côte où je jouais dans mon enfance; le ciel vaporeux; les nuages roses du soir, dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils; cette pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hélas! décomposées; et ce saule si triste, inclinant sa tête, comme s'il sentait ma douleur; et ces grappes de cytise, qui caressent en tombant la pierre de la mort; et, dans le fond, cette antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne seront jamais mères, dont la voix nous paraissait la musique des anges; n'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène d'attendrissante douleur? Quelque chose y manque encore: c'est l'ami qui consolait Valérie et ne l'abandonnait pas à sa morne douleur; c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour l'avoir oublié? Valérie ne pouvait le placer lui-même dans le tableau; mais il y est pourtant, il s'y reconnaîtra. Qu'il se rappelle le 15 novembre, où j'étais allée seule à Lido, où, dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachés sur la tombe d'Adolphe: Gustave accourut; il apportait un jeune arbuste, qu'il voulait planter près de cette place; il avait aussi des lilas noués dans un mouchoir: il savait combien j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient obtenu quelques-unes de la saison même qui les refuse presque toujours. Leur parfum me réveilla de ma sombre rêverie! je vis Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empêcher de lui sourire pour l'en remercier; et Gustave retrouvera dans le tableau, près de la place où je suis assise, un mouchoir noué d'où s'échappent des lilas, et son nom tracé sur le mouchoir.

"Je vous envoie aussi une très-belle table de marbre de Carrare, rose comme la jeunesse, et veinée de noir comme la vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que cette simple inscription: _Ici dort Adolphe de M..., du double sommeil de l'innocence et de la mort_.

"Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans la Villa-Médicis, qui viennent des îles du Sud et fleurissent plus tard que ceux que nous avons déjà: en les couvrant avec précaution l'hiver, ils ne périront pas, et nous aurons encore des fleurs quand les autres seront tombées.

"Mon mari vous écrira de Rome: il vous envoie deux vues de Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune, où nous prenons le thé ordinairement. "

Eh bien, Ernest, que dis-tu de cette charmante lettre, si enivrante pour moi et pourtant si pure? Que je serais le plus abject des hommes, si je pensais à Valérie autrement qu'avec la plus profonde vénération! Qu'elle est touchante, cette lettre! Qu'elle est belle, l'âme de Valérie, de celle qui daigne être ma soeur, mon amie! et qu'il serait lâche celui dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse maternelle!

Lettre XXXIII.

Venise, le...

J'ai repris ma santé; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne compte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le tableau; je me remplis de cette douce contemplation; je retrouve Valérie: il me semble, dans ces heures d'amour et de superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me livrer à une honteuse oisiveté, à un lâche découragement, et je travaille.

Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est partie, est redevenue une habitation délicieuse, depuis que je suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait est frappante: ce sont absolument ses traits, c'est l'expression de son âme, ce sont ses formes. Il m'arrive quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de ce que j'ai fait. Je retourne souvent à Lido. J'ai planté les arbustes qu'elle m'a envoyés; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le tombeau d'Adolphe. Hier je suis resté fort tard à Lido; j'ai vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer; j'ai repassé lentement toute cette époque qui contient ma vie, depuis que je connais Valérie: je me suis retracé ces soirées où, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc flétri autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté sur les ondes, sur les nacelles des pêcheurs; où sa timide lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques vieux mûriers, comme mes paroles arrivaient en tremblant sur mes lèvres et parlaient à Valérie d'un autre amour. Alors aussi les filles de sainte Thérèse entonnèrent de saints cantiques; et ces voix, réservées pour le ciel seul, arrivant tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon sein, comme autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout cela m'est revenu dans cette mémoire que nous portons dans notre coeur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux attendrissement.

Peut-être ne devrais-je pas penser ainsi à Valérie, revenir à elle par tous les objets qui me la retracent; je le sens bien: il n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins dangereux.

Mais, enfin, l'essentiel n'est-il pas de me retrouver moi-même? et, avant de jeter le passé dans l'abîme de l'oubli, ne faut-il pas chercher à acquérir des forces? Si je faisais chaque jour seulement un pas, si je pouvais m'habituer à la chérir tranquillement... Oui, je te le promets, Ernest, je le ferai, ce pas qui, en m'éloignant d'elle, m'en rapprochera et me rendra digne de son estime et de la tienne.

Lettre XXXIV.

ERNEST A GUSTAVE.

H, le 26 janvier.

Je suis en Scanie, cher Gustave; j'ai quitté Stockholm, et, pour retourner chez moi, j'ai passé par tes domaines. J'ai fait le voyage avec l'extrême vitesse que permet la saison: mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas! pourquoi ce mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi? Depuis près de deux mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute encore aux chagrins de l'absence. Je sais, d'ailleurs, combien le départ de Valérie t'a affligé. Pauvre ami! que fais-tu? Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie autour de moi; mon coeur même, mon coeur si brûlant d'amitié, ne me répond pas quand je l'interroge sur ton sort: il me présage je ne sais quoi de triste et même de sombre. Gustave, Gustave, tu m'effraies souvent... Je voudrais partir, te voir, me rassurer sur ta destinée. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vivre sans toi... J'irai t'arracher à ces funestes lieux. Tu le sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un coeur sensible, et c'est peut-être cette même sensibilité qui a trouvé dans l'amitié de quoi suffire doucement à mon coeur.

Je continuerai ma lettre demain; je t'écrirai du château de tes pères, et, ne pouvant être avec toi, je visiterai ces lieux témoins de nos premiers plaisirs.

Je t'écris de ta chambre même, que j'ai fait ouvrir, et dans laquelle j'ai encore trouvé mille choses à toi; j'ai tout regardé, ton fusil, tes livres: il me semblait que j'étais seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tes philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait à supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai laissé là; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la terrasse, je suis sorti. La nuit était claire et très-froide; des milliers d'étoiles brillaient au firmament. J'ai pensé combien de fois nous nous étions promenés ensemble, regardant le ciel, oubliant le froid, cherchant parmi les astres la couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient tant, et l'étoile polaire, et Castor et Pollux, qui s'aimaient comme nous: leur amitié fut éternisée par la fable; la nôtre, disions-nous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversations, et je sentis mon coeur apaisé. La nature seule unit à sa grandeur ce calme qui se communique toujours, tandis que les plus beaux ouvrages de l'art nous fatiguent quand ils ne nous montrent que l'histoire des hommes.

Je rentrai dans ta chambre; combien je fus touché, Gustave, en trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta bienfaisance, un fragment de billet: je le copie, afin que ton coeur, flétri par le chagrin, se repose doucement pendant quelques instants(1) [(1) Ce fragment ne s'est pas retrouvé].

Gustave, ces lignes achevèrent de m'attendrir; un besoin inexprimable de te serrer contre mon coeur, qui sait si bien t'aimer, me donnait une agitation que je ne pouvais calmer, que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir. Je descendis dans la grande cour du château; je traversai ces vastes corridors, jadis si animés par nos jeux et ceux de nos compagnons, maintenant déserts et silencieux; je passai devant la loge aux renards, et je me rappelai, en voyant ces animaux, le jour où, par mon imprudence l'un d'eux te blessa dangereusement. Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai s'agiter et courir çà et là. Hector, ce beau chien danois si fidèle, arriva, me vit, et tourna autour de moi en signe de reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai, en pensant qu'il t'aimait, qu'il ne t'avait sûrement pas oublié; et soudain une idée, dont tu riras, me passa par la tête: je courus à ta chambre, où j'avais encore vu un de tes habits de chasse; je l'apportai à Hector en le lui faisant flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit, remua la queue et donna toutes les démonstrations de la joie, auxquelles il mêla quelques sons plaintifs. Ce spectacle m'attendrit tellement, que je pressai la tête de cet animal contre mon sein et sentis couler mes larmes.

Adieu, Ernest, je pars pour le presbytère de ***, d'où je t'écrirai dans quelques jours.

J'ai été au presbytère; j'ai revu notre respectable ami le vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hélène se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces. J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison; un vaste horizon de neige m'éclairait assez pour me conduire, car il faisait déjà nuit quand je partis. Mon traîneau fendait l'air; les lumières du presbytère me guidaient, et je dirigeai ma course par le lac, où de jeunes mélèzes m'indiquaient le chemin que je devais suivre; car tu sais combien ce lac est dangereux par les sources qui s'y trouvent et qui l'empêchent de geler également partout. Le silence de la nuit et de ces eaux enchaînées me faisait entendre chaque pas des chevaux et laissait arriver jusqu'à moi le bruit des sonnettes d'autres chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se mêlaient de temps en temps la voix rauque et solitaire de quelques loups de la forêt voisine; j'en vis un passer devant mon traîneau, il s'arrêta à quelque distance, mais il n'osa m'attaquer.