Chapter 6
Ma voix altérée ne put achever; une sueur froide me rendit immobile: Valérie jeta un cri; je voulus me lever, voler à elle, je retombai sur ma chaise, et je crus que j'allais perdre entièrement connaissance. Je me remis cependant assez pour courir à la porte de l'appartement de la comtesse. L'accoucheur sortit dans ce moment. -- Au nom du ciel! dis-je en lui prenant la main et en tremblant de toutes mes forces, dites-moi s'il y a du danger. -- Il leva les épaules et me dit: -- J'espère bien que non; mais elle est si délicate qu'on ne peut en répondre, et elle souffrira beaucoup. -- Il me semblait que l'enfer et tous ses tourments étaient dans ce mot _j'espère_. pourquoi ne me disait-il pas: -- _Non_, il n'y a pas de danger. -- Mais, vous-même, me dit-il, vous ne me paraissez pas bien. -- Dans tout autre moment j'eusse pu être inquiet de son observation; mais j'étais si malheureux, que toute autre considération disparaissait dans cet instant. Je me mis à courir par toute la maison, mon agitation ne me laissant aucun repos; je ne sais tout ce qui se passa, mais je me trouvai à la chute du jour dans les rues de Venise, courant sans m'arrêter; je voulus demander un verre d'eau dans un café; je vis un homme de ma connaissance qui s'avançait vers moi; la crainte qu'il ne m'abordât fit que je me mis à marcher très-vite du côté opposé; mes forces s'épuisaient entièrement. Je passais devant une église; elle était ouverte, j'y entrai pour me reposer. Il n'y avait personne qu'une femme âgée qui priait devant un autel où était un Christ; à la faible clarté de quelques cierges, je voyais son visage, où était répandue une douce sérénité. Ses mains étaient jointes, ses yeux envoyaient au ciel des regards où se peignait une résignation mêlée d'une joie céleste. Je m'étais appuyé contre un des piliers de l'église, quand mes yeux s'arrêtèrent sur cette femme; cette vue me calma beaucoup; il me semblait que la piété et le silence qui régnaient autour de moi abattaient la tempête de mon âme agitée. La femme se leva doucement, passa devant moi, me fixa un moment avec bienveillance; puis elle regarda la place où elle avait prié, et reporta ses yeux sur moi; ensuite elle baissa son voile et sortit. Je m'avançai vers cette place, je tombai à genoux, je voulus prier; mais l'extrême agitation que je venais d'éprouver ne me permit pas d'assembler mes idées. Cependant je souffrais moins; il me semblait qu'en présence de l'Eternel, sans pouvoir même l'invoquer, mes peines étaient adoucies par cela seul que je les déposais dans son sein au milieu de cet asile, où tant de mes semblables venaient l'invoquer. Je ne faisais que répéter ces mots: Dieu de miséricorde!... pitié!... Valérie!... puis je me taisais, et je sentais des larmes qui me soulageaient. Je ne sais combien de temps je restai ainsi; quand je me levai, il me sembla que ma vie était renouvelée, je respirais librement, je me trouvais auprès d'un des plus beaux tableaux de Venise, une vierge de Solimène; plusieurs cierges l'éclairaient, des fleurs fraîches encore et nouvellement offertes à la Madone mêlaient leurs douces couleurs et leurs parfums à l'encens qu'on avait brûlé dans l'église. C'est peut-être l'amour, me disais-je, qui est venu implorer la Vierge; ce sont deux coeurs timides et purs qui brûlent de s'unir l'un à l'autre par des noeuds légitimes. Je soupirais profondément, je regardais la Madone; il me semblait qu'un regard céleste, pur comme le ciel, sublime et tendre à la fois, descendait dans mon coeur; il me semblait qu'il y avait dans ce regard quelque chose de Valérie. Je me sentais calmé: elle ne souffre plus, me disais-je; bientôt elle sera remise, ses traits auront repris leur douce expression. Elle me plaindra d'avoir tant souffert pour elle; elle me plaindra, elle m'aimera peut-être. Insensiblement ma tête s'exalta; je tombai à genoux. O honte! ô turpitude de mon coeur abject! le croirais-tu, Ernest? j'osais invoquer le Dieu du ciel et de la vertu, qui ne peut protéger que la vertu, qui la donna à la terre pour qu'elle nous fît penser à lui, j'osais le prier dans ce lieu saint de me donner le coeur de Valérie. Je ne voyais qu'elle: les fleurs, leur parfum, la mélancolie du silence qui régnait autour de moi, tout achevait de jeter mon coeur dans ces coupables pensées. J'en fus tiré par un enfant de choeur; il m'avait apparemment appelé plusieurs fois, car il me secoua par le bras: -- Signor, me dit-il, on va fermer l'église. -- Il tenait un cierge à la main; je le regardais d'un air étonné; absorbé dans mon délire, j'avais oublié le lieu sacré où je me trouvais. Le cierge incliné de l'enfant de choeur me montra la place où j'étais à genoux; c'était un tombeau: j'y lus le nom d'Euphrosine, et ce nom paraissait être là pour citer ma conscience devant le tribunal du juge suprême. Tu le sais, Ernest, c'était le nom de ma mère, de ma mère descendue aussi au tombeau et qui reçut mes serments pour la vertu. Il me semblait sentir ses mains glacées, lorsqu'elle les posa pour la dernière fois sur mon front pour me bénir; il me semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Je me levai d'un air égaré; je n'osais prier, je n'osais plus invoquer l'Eternel, et je revoyais Valérie mourante; mon imagination me la montrait pâle et luttant contre la mort. Je tordis mes mains; je cachai ma tête en embrassant un des piliers avec une angoisse inexprimable. -- Oh! Signor, dit l'enfant effrayé, qu'avez-vous? -- Je le regardais; il voulut s'éloigner de moi. -- Ne crains rien, lui dis-je, -- et ma voix altérée le rappela. -- Je suis malheureux, mon ami, ne me fuis pas. -- Il se rapprocha de moi. -- Etes-vous pauvre? dit-il; mais vous avez un bel habit. -- Non, je ne suis pas pauvre; mais je suis bien malheureux. -- Il me tendit sa petite main et serra la mienne. -- Eh bien, dit-il, vous achèterez des cierges pour la Madone, et je prierai pour vous. -- Non, pas pour moi, dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme toi. Oh! viens, lui dis-je en le serrant sur mon coeur et laissant couler mes larmes sur son visage, viens, être pur et innocent! toi, qui plais à Dieu et ne l'offenses pas, prie pour Valérie. -- Elle s'appelle Valérie? -- Oui. -- Et qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? -- Qu'il la conserve; elle est dans les douleurs, elle est malade. -- Ma mère est malade aussi, et elle est pauvre. Valérie l'est-elle aussi? -- Non, mon ami; voilà ce qu'elle envoie à ta mère. -- Je tirai ma bourse, où il y avait heureusement de l'or; il me regarda avec étonnement: -- Oh! comme vous êtes bon! comme je prierai Dieu et la sainte Vierge tous les jours pour vous! et avant pour... Comment s'appelle-t-elle? -- Valérie. -- Ah! oui, pour Valérie! -- Ses mains se joignirent; il tomba à genoux. Pour moi, sans oser proférer une parole, j'élevais aussi mes mains, je baissais mes regards vers la tombe; mon coeur était contrit, déchiré; et il me sembla que je déposais mon repentir et ses supplices au pied de la croix sur laquelle le Carrache avait essayé d'exprimer la grandeur du Christ mourant; je voyais devant moi ce superbe tableau, faiblement éclairé par le cierge de l'enfant.
Lettre XXV.
Venise, le...
Toutes mes inquiétudes sont finies; je ne tremble plus pour celle qui n'a été qu'un moment, il est vrai, la plus heureuse des mères, mais qui existe, qui se porte bien. Oui, Ernest, j'ai vu la sensible Valérie, mille fois plus belle, plus touchante que jamais, répandre sur son fils les plus douces larmes, me le montrer éveillé, endormi, me demander si j'avais remarqué tous ses traits, pressentir qu'il aurait le sourire de son père, et ne jamais se lasser de l'admirer et de le caresser.
Hélas! quelque temps après, ces mêmes yeux ont répandu les larmes du deuil et de la douleur la plus amère: le jeune Adolphe n'a vécu que quelques instants, et sa mère le pleure tous les jours. Cependant elle est résignée; mais elle a perdu cette douce gaieté qui suivit ses premiers transports de bonheur; la plus profonde mélancolie est empreinte dans ses traits; ils ont toujours quelque chose qui peint la douleur. En vain le comte cherche à la distraire; ce qui la calme est justement ce qui la ramène à Adolphe. Elle a acheté un petit terrain qui appartient à des religieuses; ce terrain est à Lido, île charmante, près de Venise: c'est là que l'on a enterré le fils de Valérie. Le comte a été profondément affecté de la perte qu'il a faite; je ne l'ai pas quitté pendant son chagrin. Ma douleur si véritable, la manière dont je l'exprimais, mes soins assidus ont touché cet homme excellent. Il m'a témoigné une tendresse si vive! Je voyais qu'il me savait gré d'avoir quitté mon genre de vie solitaire. Hélas! il ne saura jamais combien il m'a fallu de courage pour la fuir, pour lutter contre ces longues habitudes de mon coeur, si douces, si chères! Je ne serai jamais compris. Toi seul, Ernest, tu pourras me plaindre, concevoir mes douleurs, et pleurer sur moi.
Lettre XXVI.
Venise, le...
Explique-moi, Ernest, comment on peut n'aimer Valérie que comme on n'aimerait toute autre femme. Hier je me promenais avec le comte; nous avons rencontré une femme qui était arrêtée devant une boutique du pont de Rialto. -- Voilà une bien jolie personne, me dit le comte. -- Je l'ai regardée, et sa taille et ses cheveux m'ont rappelé Valérie; j'ai eu envie de dire qu'elle ressemblait à la comtesse, mais je craignais que ma voix ne me trahît. Cependant, comme il y avait beaucoup de bruit sur le pont, et qu'il ne m'observait pas, je le lui ai dit. -- Nullement, m'a-t-il répondu, cette femme est extrêmement jolie; Valérie a de la jeunesse, de la physionomie, mais jamais on ne la remarquera. -- J'éprouvais quelque chose de douloureux, non pas que j'eusse besoin que d'autres que moi la trouvassent charmante, mais de penser que je l'aime avec une passion si violente, qu'elle est pour moi le modèle de tous les charmes, de toutes les séductions, et que jamais je ne pourrai lui exprimer un seul instant de ma vie ce que j'éprouve; je n'osais dire au comte combien je le trouvais injuste. -- Au moins, lui dis-je, on ne peut refuser à la comtesse le prix des vertus et de la beauté de l'âme. -- Ah! sans doute, c'est une excellente femme: ce sera une femme bien essentielle, et quand elle aura été plus dans le monde, elle sera même extrêmement aimable. --
Quoi! Valérie, tu as besoin de plus de développement pour être extrêmement aimable! Ton esprit, ta sensibilité, tes grâces enchanteresses ne t'assignent-elles pas déjà la première de ces places qu'osent te disputer des femmes légères, qui, avec quelques mines, quelques grâces factices et de froides imitations de ce charme suprême que la vraie bonté seule donne, se croient aimables! Comment peux-tu devenir meilleure, toi qui ne respires que pour le bonheur des autres; qui, renfermée dans le cercle de tes devoirs, ne comptes tes plaisirs que par tes vertus; emploies chaque moment de la vie, au lieu de la dissiper, diriges ta maison et la remplis des félicités les plus pures! Moi seul, serais-je donc destiné à te comprendre, à t'apprécier? et n'aurais-je eu cette faculté que pour devenir si malheureux! Ces tristes réflexions avaient absorbé mon attention; je marchais silencieusement à côté du comte, et je me disais: L'homme ne saura-t-il donc jamais jouir du bonheur que le ciel lui donne? Et cet homme si distingué, si bien fait pour être heureux par Valérie, ne se trouverait-il pas en effet plus à envier et plus heureux qu'un autre? Mais pourquoi, me disais-je, faut-il que le bonheur soit un délire? Cette ivresse même avec laquelle l'amour le juge, ne le dégrade-t-il pas? et ne vois-je pas le comte rendre chaque jour le plus beau des hommages à Valérie, lui confier son avenir, lui dire qu'elle embellit sa vie, et avoir besoin d'elle comme d'un air pur pour respirer? Mais j'avais beau me dire tout cela, je finissais toujours par penser: Ah! comme je l'aimerais mieux!
Lettre XXVII.
Venise, le...
Le comte, tu le sais déjà, redoute pour Valérie les courses qu'elle fait à Lido; mais il finit toujours par céder: ses affaires l'occupent, et c'est moi qui l'ai accompagnée, avec Marie, ces jours-ci. Nous y allâmes la semaine passée. Sa douce confiance m'enchante. Elle est si sûre que ce qu'elle désire ne trouvera jamais d'opposition de ma part, qu'elle ne demande pas: -- Pouvez-vous venir avec moi? -- mais elle me dit: -- N'est-ce pas, Gustave, vous viendrez avec moi?
J'ai été à Lido en son absence; j'y ai apporté des arbustes enlevés avec soin d'un jardin, et qui ont continué à fleurir: j'ai planté des saules d'Amérique et des roses blanches auprès du tombeau d'Adolphe. Valérie était fort triste le jour que nous devions y aller ensemble. En débarquant à Lido, je la voyais oppressée; elle paraissait souffrir beaucoup; ses yeux étaient mélancoliquement baissés vers la terre. Nous arrivâmes à l'enceinte du couvent; nous passâmes par une grande cour abandonnée où l'herbe haute et flétrie par la sécheresse embarrassait nos pas. La journée était encore fort chaude, quoique nous fussions déjà à la fin d'octobre. Une des soeurs du couvent vint nous ouvrir la porte qui donnait sur le petit terrain que Valérie a acheté. Valérie l'a remerciée; elle lui a pris la main affectueusement, et lui a dit: -- Ma soeur, vous devriez remettre une clef à un de mes gondoliers; je vous donnerai trop souvent la peine d'ouvrir cette porte. Y a-t-il longtemps que vous êtes dans ce couvent? a-t-elle ajouté. -- Depuis mon enfance. -- Vous ne vous ennuyez pas? -- Oh! jamais; la journée ne me paraît pas assez longue. Notre ordre n'est pas sévère. Nous avons de très-belles voix dans notre couvent; cela nous fait rechercher par beaucoup de monde. -- Mais vous ne voyez pas ce monde. -- Je vous demande pardon: nous avons beaucoup plus de liberté qu'ailleurs, et, avec la permission de l'abbesse, nous pouvons voir les personnes qu'elle admet. Les jours de fête, nous ornons l'église de fleurs; nous en cultivons de bien belles: nous sommes aussi chargées de l'instruction des enfants. -- Aimez-vous les enfants? Demanda vivement Valérie. -- Beaucoup, répondit la soeur. -- Dans ce moment la cloche appela la religieuse. Valérie était restée à la place où elle nous avait quittés; ses yeux la suivirent. -- Jamais, dit-elle, elle ne connaîtra la douleur de perdre un fils bien-aimé! -- Ni les peines de l'amour malheureux! ajoutai-je en soupirant. -- Elle paraît si calme! Mais aussi elle ne connaît pas toutes les félicités attachées au bonheur d'aimer, et il y en a de si grandes! Et puis, Gustave, nous reverrons les êtres que nous avons aimés et perdus ici-bas. L'amour innocent, l'amitié fidèle, la tendresse maternelle, ne continueront-ils pas dans cette autre vie? ne le pensez-vous pas, Gustave? me demanda-t-elle avec émotion. -- Je le crois, lui répondis-je, profondément ému; -- et, prenant sa main, je la mis sur ma poitrine: -- Peut-être alors, lui dis-je, des sentiments réprouvés ici-bas oseront-ils se montrer dans toute leur pureté, peut-être des coeurs séparés sur cette terre se confondront-ils là-bas. Oui; je crois à ces réunions, comme je crois à l'immortalité. Les récompenses ou les punitions ne peuvent exister sans souvenirs; rien ne continuerait de nous-mêmes sans cette faculté. Vous vous rappellerez le bien que vous fîtes, Valérie, et vous retrouverez dans votre souvenir ceux que votre bienfaisance chercha sur cette terre; vous aimerez toujours ceux que vous aimâtes. Pourquoi seriez-vous punie par leur absence? O Valérie, la céleste bonté est si magnifique! -- Le soleil, en cet instant, jeta sur nous ses rayons; la mer en était rougie, ainsi que les Alpes du Tyrol, et la terre semblait rajeunie à nos yeux et belle comme l'espérance qui nous avait occupés. Nous arrivâmes à l'enceinte du tombeau; les arbustes le cachaient: Valérie, étonnée de ce changement, se douta que je les avais fait planter; elle me remercia d'une voix attendrie, en me disant que j'avais réalisé son idée. Nous écartâmes des branches touffues d'ébéniers qui avaient fleuri encore une fois dans cette automne et quelques branches de saule et d'acacia. Valérie fixa ses regards sur la tombe d'Adolphe; ses larmes coulèrent; elle leva ses yeux au ciel; je vis ses lèvres se remuer doucement, son visage s'embellir de piété; elle priait pour son fils. Des voix célestes se mêlèrent à ce moment d'attendrissement; les religieuses chantaient de saintes strophes qui arrivaient jusqu'à nous, à travers le silence, au moment où le soleil se retirait lentement, abandonnant la terre et s'éteignant au milieu des vagues, comme la vie de l'homme qui s'éteint, qui paraît tomber dans l'abîme des ténèbres, pour en ressortir plus belle et plus brillante.
Lettre XXVIII.
Venise, le...
Le comte veut distraire Valérie de sa douleur; il craint pour sa santé, il trouve qu'elle est maigrie; il veut, dit-on, hâter son voyage de Rome et de Naples. Il paraît qu'il n'en a point encore parlé à sa femme. C'est mon vieux Erich qui a appris du valet de chambre du comte qu'on faisait en secret les préparatifs du voyage, afin de surprendre Valérie plus agréablement. Ernest, j'ai parlé souvent avec enthousiasme au comte de cette belle partie de l'Italie, du désir que j'avais de la voir; eh bien, s'il me proposait d'être de ce voyage, je refuserais, je refuserais, j'y suis décidé. Est-ce à moi à abuser de son inépuisable bonté? Si, par un miracle, je n'ai pas encore été le plus méprisable des hommes; si mon secret est encore dans mon sein; si l'extrême innocence de Valérie m'a mieux servi que ma fragile vertu, l'exposerai-je, ce funeste secret, au danger d'un nouveau voyage, à cette présence continuelle, à cette dangereuse familiarité? Non, non, Ernest, je refuserai; et si je pouvais ne pas le faire, après avoir si clairement senti mon devoir, il faudrait ne plus m'aimer. O ma mère! du haut de votre céleste séjour, jetez un regard sur votre fils! il est bien faible, il s'est jeté dans bien des douleurs; mais il aime encore cette vertu, cette austère et grande beauté du monde moral, que vos leçons et votre exemple gravèrent dans son coeur.
Lettre XXIX.
Venise, le...
Toi seul, tu es assez bon, assez indulgent pour lire ce que je t'écris, et ne pas sourire de pitié comme ceux qui se croient sages et que je déteste.
Hier, dans la sombre rêverie qui enveloppe tous mes jours et dans laquelle je ne pense qu'à Valérie et à l'impossibilité d'être jamais heureux, je suivais le tumulte de la place Saint-Marc; le jour baissait. Le vaste canal de la Judeïca était encore rougi des derniers rayons du soir, et les vagues murmuraient doucement; je les regardais fixément, arrêté sur le quai, quand tout à coup le bruit d'une robe de soie vint me tirer de ma rêverie. Elle avait passé si près de moi, que mon attention avait été éveillée. Je levai les yeux, et mon coeur battit avec violence; la femme qui avait passé près de moi, dont je ne pouvais voir les traits, mais dont je voyais encore la taille, les cheveux, je crus... je crus que c'était elle; le trouble qu'elle m'inspire toujours me retint à ma place; je n'osais la suivre, éclaircir mes doutes. Elle avait encore l'habillement du matin; le zendale, le mystérieux zendale, qui tantôt voile et tantôt cache toute la figure, la grande jupe de satin noir, le corset de satin lilas, le même que Valérie porte toujours, et que je lui avais encore vu la veille; un voile noir enveloppait sa tête et laissait échapper une boucle de cheveux cendrés, de ces cheveux qui ne peuvent être qu'à Valérie. Est-ce la comtesse? me disais-je. Mais seule, sans aucun de ses gens, traversant ce quai, à cette heure, c'est impossible; et si, comme elle le fait souvent, elle allait chercher l'indigence, Marie, sa chère Marie serait avec elle. Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement. Enfin elle s'est arrêtée devant une maison de bien peu d'apparence. Elle a frappé un grand coup de marteau; le jour était entièrement tombé. -- Qui est là? cria une voix cassée. Ah! c'est toi, Bianca? -- En même temps la porte s'ouvrit, et je vis disparaître cette femme. Je restai anéanti de surprise à cette place, où me retenaient encore l'étonnement, la curiosité et un charme secret. Il faut que je revoie cette femme, me disais-je... Quelle étonnante ressemblance! Il existe donc encore un être qui a le pouvoir de faire battre mon coeur! Mille idées confuses s'associaient à celle-là: si je voyais partir Valérie de Venise, si je m'éloignais d'elle, comme une loi sévère me l'ordonne, alors il me resterait quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivants, un être qui aurait le pouvoir de me retracer l'image de Valérie. Ah! sans doute jamais je ne pourrais un seul instant lui être infidèle. Mais, comme on voudrait arrêter l'ombre d'un objet aimé, quand on ne peut l'arrêter lui-même, ainsi cette femme me la rappellera. La nuit était venue, elle était sombre; je m'étais assis sous les fenêtres du rez-de-chaussée; je pensais à Valérie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies; je levai la tête, et je vis de la lumière; une femme s'avança, s'assit sur la fenêtre; je me doutais que c'était Bianca, et toute ma curiosité était revenue. Je sentis, après quelques minutes, quelque chose tomber à mes pieds; c'était des écorces d'orange que Bianca venait de jeter. Le croirais-tu, Ernest? l'écorce d'une orange, le parfum d'un fruit dont l'Italie entière est couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fit tressaillir, remplit d'une volupté inexprimable tous mes sens. Il y avait quinze jours qu'assis auprès de Valérie, sur le balcon qui donne sur le grand canal, elle me parla de son voyage à Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui; je sentis mes joues brûlantes et mon coeur battre et défaillir tour à tour; tantôt de ravissantes espérances me transportaient aux bords de ce rivage enchanté; Valérie était à mes côtés, et les félicités du ciel m'environnaient; mais bientôt je soupirais, n'osant me livrer à ces images de bonheur, forcé à plier sous la terrible loi que me prescrivait le devoir, décidé à refuser ce voyage, et n'ayant pas la force de prononcer mon propre arrêt. Valérie avait engagé les autres à aller souper, se plaignant d'un léger mal de tête, et ne voulant manger que quelques oranges qu'elle me pria de lui apporter, nous étions restés seuls; j'étais assis à ses pieds sur un des carreaux de son ottomane; je me livrais à la volupté d'entendre sa voix me dépeindre tous les plaisirs qu'elle se promettait de ce voyage; mon imagination suivait vaguement ses pas; et l'instant où je la voyais s'éloigner de moi jetait un voile mélancolique sur toutes ces images. -- Bientôt, dit-elle, nous verrons Pausilippe, et ce beau ciel que vous aimez tant. -- Impatientée de ce que je ne partageais pas assez vivement ce qui l'enchantait, elle me jeta quelques écorces d'oranges. J'en vis une que ses lèvres avaient touchée, je l'approchai des miennes; un frisson délicieux me fit tressaillir; je recueillis ces écorces; je respirai leur parfum; il me semblait que l'avenir venait se mêler à mes présentes délices; la douce familiarité de Valérie, sa bonté, l'idée de ne la quitter que pour peu de temps, tout fit de ce moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des privations, condamné à un éternel silence, j'étais encore heureux, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les moindres faveurs surpassaient toutes les voluptés des autres sentiments.
Voilà, mon ami, voilà le souvenir qui ce soir revint avec tant de charme; et, quand, assis sous le même ciel qui nous avait couverts, Valérie et moi, environné d'obscurité et de l'air tiède et suave de l'Italie, le coeur toujours plein d'elle, je sentis ce même parfum, dis-moi, mon Ernest, quand tout se réunissait pour favoriser mon illusion et me rappeler ce moment magique, mon délire était-il donc si étonnant?
Lettre XXX.
Venise, le...