Chapter 5
Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva; une gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas, elle imitait parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze une chambre très-simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs rouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume était celui des paysannes de notre pays; des corsets d'un drap bleu foncé, un fichu d'une toile fine et blanche qui, se roulant comme un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses bras étaient plus délicats; les autres semblaient être faites pour l'entourer. Elle filait aussi; mais elle était placée de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants, recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses grâces, il l'aima tendrement.
Mais revenons à ce miroir magique, qui ramenait Valérie au passé. De jeunes filles, élevées dans le conservatoire des Mendicanti, formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises: elles chantaient mieux qu'elles; et, au lieu de leurs romances, nous entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les voix ravissantes des filles des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.
Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune. Valérie resta avec son mari; tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa femme, en me tendant la main, s'écria: -- Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée ni la salle des souvenirs. -- Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis: -- Quoi! madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous désirons surtout vous voir contente? -- Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes soeurs, à ce jour heureux qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime beaucoup, dit-elle. -- Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixément attachés sur cette main qui, deux ans auparavant, était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais, et qui faisait battre mon coeur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y fixaient avec stupeur. -- Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais dans le même pays, dans la même province; mon nom, mon âge, ma fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de deviner cet immense bonheur? -- Mon coeur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes pensées, tombaient sur sa main. -- Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente. -- Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet anneau, mon supplice et mon juge: je sentis ma langue se glacer. Je quittai la main de Valérie, et je soupirais profondément. -- Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée vous a ramené en Suède. -- Oui, dis-je en respirant péniblement. -- Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut vous distraire d'elle? -- Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; enfin, par le plus charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour. -- Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété le premier son de sa voix. -- Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité qu'elle n'aurait pu feindre. -- Oh! non, non, m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me le pardonnerait pas. -- Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains pas, et cela me console de ne pas être belle. -- Je m'étais remis de mon trouble. -- Croyez-vous, madame, que ce soit la beauté seule qui soit si dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement, qu'il ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard, quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette magie par excellence, renouvelle tous les enchantements. Qui plus que vous, dis-je, entraîné par le charme de son regard, de son maintien, a cette grâce? O Valérie (je pris sa main)! Valérie! dis-je avec un accent passionné. -- Son extrême innocence pouvait seule lui cacher ce que j'éprouvais. Cependant je tremblais de lui avoir déplu, et, comme on jouait dans cet instant une valse très-animée, je la priai, avec la vivacité qu'inspirait la musique, de danser avec moi, et, sans lui laisser le temps de réfléchir, je l'entraînai. Je dansais avec une espèce de délire, oubliant le monde entier, sentant avec ivresse Valérie presque dans mes bras, et détestant pourtant ma frénésie. J'avais absolument perdu la tête, et la voix seule de ce que j'aimais pouvait me rappeler à moi. Elle souffrait de la rapidité de la valse et me le reprochait. Je la posai sur un fauteuil; je la conjurai de me pardonner. Elle était pâle; je tremblais d'effroi: j'avais l'air si égaré, que Valérie en fut frappée. Elle me dit avec bonté: -- Cela va mieux, mais une autre fois vous serez plus prudent: vous m'avez bien effrayée; vous ne m'écoutiez pas du tout. O Gustave! me dit-elle, avec un accent très-significatif, que vous êtes changé! -- Je ne répondis rien. -- Promettez-moi, dit-elle encore, de chercher à recouvrer votre raison: promettez-le-moi, dit-elle d'une voix attendrie, aujourd'hui, dans ce jour où vous m'avez montré tant d'intérêt. -- Elle se leva, voyant qu'on se rapprochait de nous: je lui tendis la main, comme pour l'aider à marcher, et, en serrant avec respect et attendrissement cette main, je lui dis: -- Je serai digne de votre intérêt, ou je mourrai. -- Je m'enfonçai dans les jardins, où je marchai longtemps en proie à mille tourments que me créaient les remords dont j'étais déchiré.
Lettre XXI.
Venise, le...
Je ne t'ai point encore parlé de cette singulière ville, qui s'élève au sein de la mer et commande aux vagues de venir se briser contre ses digues, d'obéir à ses lois, de lui apporter les richesses de l'Europe et de l'Asie, de la servir en lui amenant chaque jour les productions dont elle a besoin et sans lesquelles elle périrait au milieu de son faste et de son superbe orgueil. La place qu'occupe cette cité, d'abord couverte de pauvres pêcheurs, voyait leurs nacelles raser timidement ces eaux où voguent maintenant les galères du sénat. Peu à peu le commerce s'empara de ce passage qui liait si facilement l'Orient à l'Europe, et Venise devint la chaîne qui unit les moeurs d'une autre partie du monde à celles de l'Italie. De là ces couleurs si variées, ce mélange de cultes, de costumes, de langages, qui donnent une physionomie si particulière à cette ville et fondent les teintes locales avec le singulier assemblage de vingt peuples différents. Peu à peu aussi s'éleva ce gouvernement sage et doux pour la classe obscure et paisible de la république, implacable et cruel pour le noble qui aurait voulu le braver ou le compromettre, semblable à ce Tarquin dont le fer frappait chacune de ces fleurs qui osait s'élever au-dessus de leurs compagnes. Il fallait, à Venise, que chaque tête altière pliât ou tombât, si elle ne se courbait pas sous le fer d'un gouvernement appuyé sur dix siècles de puissance et enveloppé du lugubre appareil de l'inquisition et des supplices.
Aussi rien n'effraye l'imagination comme ce tribunal; tout vous épouvante: ces gouffres sans cesse ouverts aux dénonciations; ces prisons affreuses où, courbé sous des voûtes de plomb que le soleil embrase, le coupable expire lentement; le silence habitant ces vastes corridors où l'on craint jusqu'à l'écho, qui redirait un accent imprudent. Et cependant, autour de cette enceinte, qu'habite l'épouvante et que frappe si souvent le deuil, le peuple, comme un essaim d'abeilles, bourdonne le jour et s'endort sur les marches de ces palais où vivent ses souverains, et, à l'ombre du despotisme, jouit d'une grande liberté et même d'une coupable indulgence pour ses crimes. Heureux de paresse et d'insouciance, le Vénitien vit de son soleil et de ses coquillages, se baigne dans ses canaux, suit ses processions, chante ses amours sous un ciel calme et propice, et regarde son carnaval comme une des merveilles du monde.
Les arts ont embelli la magnificence des monuments; le génie du Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret ont illustré Venise: le Palladio a donné une immortelle splendeur aux palais des Cornaro, des Pisani, et le goût et l'imagination ont revêtu de beautés ce qui serait mort sans eux.
Venise est le séjour de la mollesse et de l'oisiveté. On est couché dans des gondoles qui glissent sur les vagues enchaînées; on est couché dans ces loges où arrivent les sons enchanteurs des plus belles voix de l'Italie. On dort une partie de la journée; on est, la nuit, ou à l'Opéra ou dans ce qu'on appelle ici des _casins_. La place de Saint-Marc est la capitale de Venise, le salon de la bonne compagnie, la nuit, et le lieu du rassemblement du peuple, le jour. Là, des spectacles se succèdent; les cafés s'ouvrent et se referment sans cesse; les boutiques étalent leur luxe; l'Arménien fume silencieusement son cigare; tandis que, voilée et d'un pas léger, la femme du noble Vénitien, cachant à moitié sa beauté et la montrant cependant avec art, traverse cette place, qui lui sert de promenade le matin, et le soir la voit, resplendissante de diamants, parcourir les cafés, visiter les théâtres et se réfugier ensuite dans son casin pour y attendre le soleil. Ajoute à tout cela, Ernest, le tumulte du quai qui avoisine Saint-Marc, ces groupes de Dalmates et d'Esclavons, ces barques qui jettent sur la rive tous les fruits des îles, ces édifices où domine la majesté, ces colonnes où vivent ces chevaux, fiers de leur audace et de leur antique beauté. Vois le ciel de l'Italie fondre ses teintes douces avec le noir antique des monuments; entends le son des cloches se mêler aux chants des barcarolles; regarde tout ce monde: en un clin d'oeil, tous les genoux sont ployés, toutes les têtes se baissent religieusement; c'est une procession qui passe. Observe ce lointain magique; ce sont les Alpes du Tyrol qui forment ce rideau que dore le soleil. Quelle superbe ceinture embrasse mollement Venise! C'est l'Adriatique; mais ses vagues resserrées n'en sont pas moins filles de la mer, et, si elles se jouent autour de ces belles îles, d'où se détachent de sombres cyprès, elles grondent aussi, elles se courroucent et menacent de submerger ces délicieuses retraites.
Je me promène souvent, Ernest, sur ces quais; je me perds dans la foule de ce peuple; je m'élance au-delà de cette mer; mais je ne me fuis pas moi-même. Je voulais cependant ne pas te parler de moi aujourd'hui. Je cherche à m'étourdir, et je te peins tout ce qui m'environne pour ne pas te parler d'une passion que je ne puis dompter.
Adieu, Ernest; je sens que je te parlerais de Valérie.
Lettre XXII.
Venise, le...
Non, Ernest, non, jamais je ne m'habituerai au monde; le peu que j'en ai vu ici m'inspire déjà le même éloignement, le même dégoût qui me poursuit toujours dès que je suis obligé de vivre dans la grande société. Tu as beau vouloir que je cherche par ce moyen à oublier Valérie ou à m'en occuper plus faiblement; y parviendrai-je jamais? et faut-il encore altérer mon caractère, l'aigrir? dois-je tâcher de recouvrer la tranquillité aux dépens des principes les plus consolants? Tu le sais, mon ami, j'ai besoin d'aimer les hommes; je les crois en général estimables, et, si cela n'était pas, la société depuis longtemps ne serait-elle pas détruite? L'ordre subsiste dans l'univers; la vertu est donc la plus forte. Mais le grand monde, cette classe que l'ambition, les grandeurs et la richesse séparent tant du reste de l'humanité, le grand monde me paraît une arène hérissée de lances, où, à chaque pas, on craint d'être blessé; la défiance, l'égoïsme et l'amour-propre, ces ennemis nés de tout ce qui est grand et beau, veillent sans cesse à l'entrée de cette arène et y donnent des lois qui étouffent ces mouvements généreux et aimables par lesquels l'âme s'élève, devient meilleure et par conséquent plus heureuse. J'ai souvent réfléchi aux causes qui font que tous ceux qui vivent dans le grand monde finissent par se détester les uns les autres et meurent presque toujours en calomniant la vie. Il existe peu de méchants, ceux qui ne sont pas retenus par la conscience le sont par la société; l'honneur, cette fière et délicate production de la vertu, l'honneur garde les avenues du coeur et repousse les actions viles et basses, comme l'instinct naturel repousse les actions atroces. Chacun de ces hommes séparément n'a-t-il pas presque toujours quelques qualités, quelques vertus? Qu'est-ce qui produit donc cette foule de vices qui nous blessent sans cesse? C'est que l'indifférence pour le bien est la plus dangereuse des immoralités; les grandes fautes seules épouvantent, parce qu'elles effraient la conscience. Mais on ne daigne pas seulement s'occuper des torts qui reviennent sans cesse, qui attaquent sans cesse le repos, la considération, le bonheur de ceux avec qui l'on vit, et qui troublent par là journellement la société.
Nous parlions de cela hier encore, Valérie et moi, et je lui faisais remarquer dans ces réunions brillantes, au milieu de cette foule de gens de tous les pays qui viennent ici pour s'amuser, je lui faisais remarquer cette teinte monotone de froideur et d'ennui répandue sur tous les visages. Les petites passions, lui disais-je, commencent par effacer ces traits primitifs de candeur et de bonté que nous aimons à voir dans les enfants: la vanité soumet tout à une convenance générale; il faut que tout prenne ses couleurs; la crainte du ridicule ôte à la voix ses plus aimables inflexions, inspecte jusqu'au regard, préside au langage et soumet toutes les impressions de l'âme à son despotisme. O! Valérie! lui disais-je, si vous êtes si aimable, c'est que vous avez été élevée loin de ce monde qui dénature tout; si vous êtes heureuse, c'est que vous avez cherché le bonheur là où le ciel a permis qu'il puisse être trouvé. C'est en vain qu'on le cherche ailleurs que dans la piété, dans la touchante bonté, dans les affections vives et pures, enfin dans tout ce que le grand monde appelle exaltation ou folie, et qui vous offre sans cesse les plus heureuses émotions.
Ernest, je sentais que si je l'aimais ainsi, c'était parce qu'elle était restée près de la nature; j'entendais sa voix, qui ne déguise jamais rien; je voyais ses yeux, qui s'attendrissent sur le malheur, et qui ne connaissent que les plus célestes expressions; je l'ai quittée brusquement, Ernest, je l'ai quittée, j'ai craint de me trahir.
Lettre XXIII.
Venise, le...
J'apprends que toutes mes lettres écrites depuis deux mois sont à Hambourg, chez M Martin, banquier. Le courrier expédié par le comte avait eu l'ordre de remettre ses dépêches à notre consul, à Hambourg, et de se rendre lui-même à Berlin. Malheureusement il a oublié de remettre le paquet de lettres à ton adresse.
Mais qu'aurais-tu appris? Je suis toujours le même, quelquefois repentant et toujours le plus faible des hommes. Mon fatal secret est toujours caché à Valérie; mais ma situation envers le comte est vraiment bien douloureuse. Je l'ai vu quelquefois au moment de m'interroger; il me disait qu'il me trouvait triste, que jamais je n'aurais de meilleur ami: n'était-ce pas me dire qu'il comptait sur ma confiance? Et, moi, je le fuyais, j'évitais ses regards; je lui paraissais défiant, ingrat peut-être! Ernest, combien cette idée me tourmente! Je ne puis t'en dire davantage, le comte m'attend.
Lettre XXIV.
Venise, le...
Je ne sais comment je vis, comment je puis vivre avec les violentes émotions que j'éprouve sans cesse. Etait-ce à moi d'aimer? Quelle âme ai-je donc reçue! Celles qui sont le plus sensibles, celle du comte même, qu'elle est loin de souffrir comme la mienne! et cependant il l'aime bien cette même femme qui consume ma raison, mon bonheur et ma vie, et qui, sans se douter de son empire, me verra peut-être mourir sans deviner la cause de mon funeste sort. Cruelle pensée! Ah! pardonne, Valérie, ce n'est pas de toi que je me plains, c'est moi que je déteste. La faiblesse seule peut être aussi malheureuse: toujours dépendante, elle a des tourments qui n'osent aborder qu'elle; je traîne à ma suite mille inquiétudes inconnues aux autres.
Mais j'oublie que tu ne sais encore rien, non, tu ne conçois pas ce que j'ai souffert, Ernest; j'ai si peu de raison, si peu d'empire sur moi-même! Ecoute donc, mon ami, s'il m'est possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mon récit: quoique Valérie ne soit qu'au septième mois de sa grossesse, on a craint qu'elle n'accouchât avant-hier. Son extrême jeunesse la rend si délicate, qu'on a toujours présumé qu'elle n'attendrait pas le terme prescrit par la nature. Nous avions dîné plus tard qu'à l'ordinaire, parce que Valérie ne s'était pas trouvée bien; vers la fin du repas, je l'ai vue pâlir et rougir successivement; elle m'a regardé, et m'a fait signe de me taire; mais, après quelques minutes, elle a été obligée de se lever: nous l'avons suivie dans le salon, où elle s'est couchée sur une ottomane; le comte, inquiet, a voulu sur-le-champ faire chercher un médecin. Valérie ayant passé dans sa chambre, je n'ai point osé l'y accompagner; mais je suis entré dans une petite bibliothèque attenante, où je pouvais rester sans être vu. Là, j'entendais Valérie se plaindre en cherchant à étouffer ses plaintes; je ne sais plus ce que j'ai senti, car heureusement les douleurs ont un trouble qui empêche de les retrouver dans tous leurs détails, tandis que le bonheur a des repos où l'âme jouit d'elle-même, note pour ainsi dire ses sensations, et les met en réserve pour l'avenir.
Il ne m'est resté que des idées confuses et douloureuses de ces cruels moments. Quand Valérie paraissait souffrir beaucoup, tout mon sang se portait à la tête, et j'en sentais battre les artères avec violence. J'étais debout, appuyé contre une porte de communication qui donnait dans la chambre de la comtesse; je l'entendais quelquefois parler tranquillement, et alors le calme revenait dans mon âme. Mais que devins-je, quand je l'entendis dire qu'elle avait perdu une soeur en couche de son premier enfant! Je frissonnai de terreur, le sang paraissait s'arrêter dans mes veines, et je fus obligé de me traîner le long des panneaux pour m'asseoir sur une chaise.
La comtesse appela Marie et lui dit de me chercher; je sortis de la bibliothèque, j'allai à sa rencontre, et je la suivis chez Valérie. -- Je vous envoie chercher, Gustave, me dit-elle, en prenant un air presque gai; mais les traces de la souffrance qui étaient encore sur son visage ne m'échappèrent pas: j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne sera rien; mes douleurs se passent. J'ai pensé que vous seriez bien aise d'être rassuré; je sais l'intérêt que vous prenez à vos amis. -- Avec quelle bonté elle me dit cela! Mes yeux lui exprimèrent combien j'étais touché qu'elle m'eût deviné. -- Vous devriez faire de la musique, Gustave, me dit-elle, mais pas au salon, je ne vous entendrais pas; ici à côté vous trouverez le petit piano, cela me distraira. -- Savait-elle, Ernest, qu'il fallait me distraire moi-même et me tranquilliser? Je trouvai le piano ouvert; il y avait une romance qu'elle avait copiée elle-même; ce fut celle-là que je pris, elle m'était inconnue, je me mis à la chanter; je te noterai le dernier couplet pour que tu voies comment, par une inconcevable combinaison, cette romance me replongea dans mes tourments et dans la plus horrible anxiété; elle commence ainsi:
J'aimais une jeune bergère.
L'air et les paroles sont, je crois, de Rousseau; il n'y avait peut-être que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me semblait que Valérie recommençait à se plaindre; je continuai pourtant. J'arrivai au dernier couplet:
Après neuf mois de mariage,
Instants trop courts!
Elle allait me donner un gage
De nos amours,
Quand la parque, qui tout ravage,
Trancha ses jours.