Chapter 14
Je n'osais lire cette lettre à notre ami; je craignais de lui montrer que Valérie connaissait son triste secret. -- Que fait-elle? me demanda-t-il avec anxiété. -- Elle souffre et fait des voeux pour vous. -- Elle souffre! répéta-t-il. Oh! si elle savait tout! -- Il s'arrêta, leva timidement ses yeux sur moi; je baissai les miens. -- Mon père! dit-il avec un accent déchirant, en étendant vers moi ses mains suppliantes, mon père! promettez-moi qu'un jour elle saura que je meurs pour elle! -- Sa voix m'émut tellement, me rappela tellement celle de mon ami, qu'entraîné par la plus tendre pitié, je lui dis: -- Elle sait tout. -- Elle sait tout! répéta-t-il avec ivresse; et il se précipita à mes pieds. En vain je voulus le relever; il serrait mes genoux, il répétait: -- Elle sait tout! je meurs content. Elle pleurera ma mort. O mon digne ami! permettez-lui ces larmes religieuses... Ami de mon père! mon bienfaiteur! encore, encore une prière! Valérie vous donnera des fils; le Ciel vous rendra encore père pour vous payer de tout ce que vous fîtes pour moi: qu'un de ses fils s'appelle Gustave; qu'il porte mon nom; que Valérie prononce souvent ce nom; que le doux sentiment de la maternité se mêle à mon souvenir, et qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets. -- Calmez-vous, cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec tendresse; tout ce que je pourrai faire pour mon fils d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami, je le ferai. -- Il s'était rejeté à mes genoux; son exaltation lui donnait une force extraordinaire; ses joues, si pâles, s'étaient colorées; ses yeux éteints brillaient encore une fois, comme aux jours de la santé, et la passion luttait avec la mort sur ce visage enchanteur que la nature doua de ses plus célestes expressions. -- Je suis heureux, me dit-il en ôtant de dessus mes yeux mes mains qui cachaient les larmes douloureuses que je cherchais à retenir; je suis heureux, ne pleurez pas. Repassez avec moi tous les biens que j'ai connus et tous ceux qui me restent encore. La nature jette quelquefois sur la terre ces âmes qu'elle se plaît à rendre plus ardentes et plus tendres; elle leur associe l'imagination, et leur fait engloutir, dans un court espace de temps, toutes les félicités, tous les bienfaits de l'existence. N'est-ce donc pas un bonheur de mourir jeune, doué de toutes les passions du coeur, de rapporter tout à l'éternité avant que tout ne soit flétri? Sont-ils plus heureux, ces hommes devant lesquels la vie se retire comme un débiteur insolvable qui n'a rien acquitté? Elle m'a tout donné. J'entends encore la voix de cette mère bien aimée, de ma soeur, de mon Ernest; ces magiques accents qui me reçurent à l'entrée de la vie, résonnent encore à mes oreilles; aucun ne m'a déçu dans ces premiers et ces derniers jours. Ainsi la nature et l'amitié se chargèrent du bonheur de ma jeunesse; ainsi j'arrivai... Pardonnez, mon père, dit-il avec un long soupir; puisque je vous ouvre mon coeur, il faut bien que vous l'y trouviez, elle... Ainsi j'arrivai à ce sentiment, continua-t-il d'une voix plus basse, dont les douleurs valent mieux que les enchantements de ce que les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde, il m'a consumé, mais il ne m'a pas flétri. -- Ici il s'arrêta, cacha son visage dans mon sein; puis il dit: -- J'ai vu le rêve de ma jeunesse passer devant moi, revêtu d'une forme angélique; il m'a souri, j'ai étendu les bras: la vertu s'est mise entre Valérie et moi, et m'a montré le ciel, où il n'y a point d'orage. -- Ici il est tombé dans la rêverie; puis il a ajouté avec transport: -- Mais les regrets de Valérie perceront ma tombe; la voix de l'amitié m'appellera dans de mélancoliques nuits, et son génie portera jusqu'à moi ses touchants accents. Ne suis-je donc pas heureux, moi qui emporte un coeur pur, des larmes qui me bénissent? Ah! mon père, les hommes appellent romanesques ces âmes plus richement douées, qui ne veulent vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur paraît qu'une fièvre dangereuse, tandis qu'elle n'est qu'une révélation faite aux âmes plus distinguées, une étincelle divine qui éclaire ce qui est obscur et caché pour le vulgaire, un sentiment exquis de plus hautes beautés, qui rend l'âme plus heureuse en la rendant meilleure. C'est moi, c'est moi qui emporte tout ce qu'il y a de grand et de consolant: ce ne sont pas eux, qui passent devant les félicités de la vie comme devant une énigme qu'ils ne comprennent pas, qui s'arrêtent avec leur égoïsme et leurs petites idées devant les petites passions. Insensés! ils n'osent demander au ciel du bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs; et le ciel et la terre les déshéritent tous deux.
Effrayé de la véhémence avec laquelle Gustave m'avait parlé, craignant qu'il n'eût épuisé entièrement le peu de force qui lui restait, j'avais vainement tenté de l'arrêter. Entraîné moi-même par son enthousiasme, par ce sublime développement d'une de ces âmes si rares, si distinguées, je m'étais laissé aller à cette admiration si touchante qui nous ravit et nous élève: je le sentais sur mon coeur; sa poitrine s'agitait, sa respiration devenait pénible, ses joues étaient brûlantes, sa tête tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchait à se reposer: il s'était évanoui, et ce long évanouissement me jeta dans la plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus déchirants de ma vie. Mon effroi s'augmenta d'une circonstance qui devait le rendre terrible. Pendant que je cherchais à faire revenir Gustave à lui-même, la cloche des agonisants se fit entendre dans un couvent voisin; c'était apparemment un des religieux qui luttait aussi avec la mort. Ce triste et lugubre tintement enfonçait l'agonie de la douleur dans mon âme, et mon front était inondé d'une sueur froide. Enfin, Gustave revint à la vie. On avait été chercher le médecin: le pouls s'effaçait sous ma main, la pâleur la plus sinistre couvrait ses traits; il ne put rien prendre. Combien je me reprochais de l'avoir laissé parler! Mais, dans ces terribles maladies, la vie se mêle tellement à la mort, qu'on a constamment les illusions de l'espérance. Je l'avais cru bien plus fort qu'il ne pouvait l'être. Je ne le quittai pas; il s'endormit enfin à cinq heures du matin, et je le laissai alors. Je vous écris ces détails après avoir pris quelques heures de repos.
Cette nuit, voyant qu'il ne pouvait dormir, et voulant l'arracher à ses profondes rêveries, je lui ai proposé de lui lire un journal de sa mère que j'ai trouvé dans ses papiers, espérant ramener ses sombres pensées vers un temps plus doux. Un morceau que j'en avais lu m'avait montré une bonne action de Gustave; c'était un souvenir doublement consolant dans cette triste époque. Il m'a dit qu'il voulait que ce journal vous fût remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette mère si aimable! combien son idée a adouci ses souffrances! Je voyais qu'il s'élançait vers elle dans ces régions du repos où il aspire à aller.
FRAGMENTS DU JOURNAL
DE LA MERE DE GUSTAVE.
Tu es sur mon sein, tu existes, mon fils, toi, que révèrent mes orgueilleuses espérances; toute mon âme suffit à peine à ce bonheur de la maternité! Et ces jours si purs, si beaux, d'une heureuse union sont devenus encore plus purs, encore plus beaux! O femmes! que votre destinée est belle! L'univers entier n'est pas assez vaste pour les hommes; ils y portent leurs désirs inquiets; ils veulent le remplir de leur nom; ils fatiguent leurs jours; ils prodiguent la vie; elle est toujours hors d'eux-mêmes. Et nous, qu'elle est belle notre destinée ignorée, qui ne cherche que les regards du Ciel! Comme il a doué notre coeur à la fois courageux et sensible! ce coeur qui brave la douleur et la mort, et se rend à un sourire. Puissance divine! tu nous laissas l'amour; et l'amour, sous mille formes, enchante nos jours! Nous aimons en ouvrant les yeux à la lumière, et nous donnons toute notre âme d'abord à une mère, ensuite à une amie, toujours aux malheureux: ainsi, de plaisirs en plaisirs, nous arrivons à l'enchantement d'un autre amour; et tout cela n'a fait que nous apprendre mieux le devoir pour lequel nous fûmes créées. Délice de ma vie, cher Gustave, je suis donc aussi mère! mes yeux ne peuvent se lasser de te regarder; mille espérances se succèdent et occupent toute ma journée et mes rêves même. J'attends ton premier regard; quand tu t'éveilles j'épie ton premier sourire.
Je rêve déjà à ce temps où tu me connaîtras, où, mêlant ensemble toutes tes petites idées, tes besoins, tes affections, ton choix, tout te portera vers moi...
Je t'ai porté à l'église, Gustave; j'ai remercié le Dieu de l'univers qui te donna à moi; j'ai juré, non, j'ai promis, et jamais promesse ne fut faite avec cette chaleur, j'ai promis de remplir mes devoirs envers toi. Je te tenais dans mes bras; j'étais fière et humble, j'étais mère. J'étais si riche! Comment ne pas sentir ce coeur qui s'enorgueillissait de toi, mon Gustave? Mais j'étais humble aussi. Qu'avais-je fait pour mériter ce bonheur si grand? Je t'ai déposé sur cet autel où l'église bénit mon union avec ton père: je suis revenue au château, environnée de nos vassaux; leurs regards te bénissaient, car ils aiment ton père, et je promis pour toi que tu les aimerais un jour.
Et quand j'ai été seule, je suis allée avec toi dans la longue galerie où sont les portraits de tes aïeux, et, faible encore, car il n'y a que quelques semaines depuis ce jour où je souffris et où j'oubliai si délicieusement mes douleurs, je m'assis près d'un faisceau d'armes: ton noble grand-père les avait illustrées dans des guerres pour la patrie. Autrefois elles me faisaient peur, mais aujourd'hui je pensais que le jour viendrait où tes jeunes mains les soulèveraient aussi et où un ardent et sublime courage t'animerait. Puis je parcourus cette galerie, te montrant avec ivresse à tes ancêtres, comme s'ils me voyaient; et je m'arrêtais devant celui dont tu es aussi le descendant, qui servit si bien son Dieu et ses rois, et, te soulevant avec fierté, je dis au héros: "Regarde mon Gustave; il tâchera de te ressembler."
Aujourd'hui, tu as eu deux ans, cher Gustave. Ton père, absent depuis plusieurs mois, est revenu hier de Stockholm; avec quel bonheur nous nous sommes revus! Il a demandé à te voir; je lui ai dit que tu dormais, et je l'ai entraîné dans le salon. J'ai cherché à l'occuper un instant; mais je ne pouvais cacher mon inquiète joie et mon attente; je regardais vingt fois la porte. Nous étions assis près du grand poêle dont tu aimes à voir les antiques peintures. Enfin la porte s'est ouverte, et tu es entré, habillé pour la première fois des habits de ton sexe; et ce costume de notre nation, qui est si beau, t'allait à ravir. Tu as hésité, en entrant, si tu avancerais; tu croyais qu'il y avait un étranger. J'ai eu peur pour toi; puis tu as fait quelques pas, et la joie m'est revenue. Cette distance à parcourir, qui devait montrer à ton père que tu savais marcher, je la mesurais avec des battements de coeur, comme si c'était toute la carrière de la vie; je tremblais pour toi; j'avais tout fait ôter sous tes pas; je t'encourageais de mon sourire; je t'appelais. J'avais caché à moitié derrière ma robe de nouveaux joujoux; tu les as vus, tu as redoublé d'efforts. Ton père ne se contenait qu'avec peine; il voulait toujours s'élancer vers toi; je le retenais. Enfin tu as presque couru, et, près de nous, tu l'as regardé du haut en bas, et tu t'es jeté dans mes bras. O moment ravissant! Tous trois, toi, ton père et moi, une seule étreinte nous confondait, et ses larmes coulaient, et tu passais de l'un à l'autre comme une aimable promesse de nous aimer toujours. O mon fils! que j'ai eu de bonheur à sentir, à l'écrire! Je le relirai souvent, et je te le ferai relire.
Aujourd'hui, à dîner, on a parlé d'un trait touchant, arrivé pendant je ne sais quelle guerre d'Allemagne. Le magistrat d'une ville assiégée, et sur le point d'être livrée au pillage, fait assembler toutes les mères à l'hôtel de ville, et leur ordonne d'amener tous leurs enfants, depuis l'âge de sept jusqu'à douze ans, et de les revêtir d'habits de deuil. Cette touchante cohorte de jeunes citoyens, et peut-être de victimes, devait aller implorer l'ennemi.
Le désespoir de ces mères, le tumulte des armes, les cris des ennemis, tout se peignait sur tes traits, Gustave, ta jeune imagination te montrait tout. Enfin tu te lèves de table, tu cours dans mes bras, et, me regardant avec fierté et tendresse, tu me dis: -- Maman, j'ai sept ans; j'aurais été aussi à l'ennemi, et je l'aurais prié pour toi. -- Gustave, est-il une plus heureuse mère?
Gustave, tu as fait aujourd'hui une action héroïque; et tu n'as que douze ans!
Un pauvre enfant du village, en jouant près de la rivière, a été entraîné par le courant. Gustave se promenait dans les environs; il venait d'être malade: il était faible, il savait à peine nager. Il accourt, s'élance et saisit l'enfant au moment où il reparaissait sur l'eau; mais, manquant de force et ne voulant pas l'abandonner, il appelait du secours... Heureusement on l'avait vu. O mon Dieu! que serais-je devenue sans cela? On les a ramenés tous deux; Gustave a eu un long évanouissement. En ouvrant les yeux, son premier cri a été pour l'enfant; il a pleuré de joie, il l'a embrassé, il lui a donné ce qu'il avait pour le porter à sa mère: il n'y est pas allé lui-même, il avait la pudeur de son bienfait.
Qu'elle est intéressante l'amitié qui unit Gustave à Ernest! Les belles âmes seules aiment ainsi. Nous étions assis au bord du grand étang; les deux amis étaient sous un arbre, ils lisaient ensemble Homère; leurs jeunes coeurs s'enflammaient. Il y avait un charme inspirant dans cette scène. Ces riches tableaux d'une imagination si forte, ces sentiments qui sont de tous les âges et de tous les temps, et qui frappaient sur ces coeurs si purs, les transportaient tour à tour sous le ciel de l'Orient, et les ramenaient dans le cercle enchanté de leurs affections.
Ernest et Gustave se livrent à la botanique avec ardeur. Je crois que, si Linné n'avait pas été suédois, ils aimeraient moins cette étude. Qu'ils sont heureux! Qu'il est beau cet âge poétique de la vie, où l'on fait des appels de bonheur à tout ce qui existe, et où tout vous répond! Cependant il y a quelque chose de passionné dans le caractère de Gustave qui m'alarme quelquefois.
Gustave a quinze ans. Je le regardais avec la tendresse qui devine tout, et j'ai éprouvé une espèce de frayeur; je ne sais sur quoi elle se fonde. Gustave, doué par le Ciel de toutes les vertus généreuses; Gustave, aimé de tous; Gustave enfin, qui reçut en partage les biens de la nature et ceux de l'opinion, n'avait-il pas tout ce qui promet le bonheur? Et pourtant je sens que son âme est une de celles qui ne passent pas sur la terre sans y connaître ces grands orages qui ne laissent trop souvent que des débris. Quelque chose de si tendre, de si mélancolique, semble errer autour de ses grands yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois! Il n'a plus cette inquiète mobilité de l'enfance; il a abandonné ses chevaux, les fleurs de son herbier; il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par coeur. Un mélange singulier d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une tristesse qui lui fait répandre des larmes.
Hier il revenait d'une de ses promenades solitaires; je l'ai appelé. -- Gustave, lui ai-je dit, tu es trop souvent seul à présent. -- Non, ma mère, jamais je n'ai été moins seul. -- Et il a rougi. -- Avec qui es-tu donc, mon fils, dans tes courses solitaires? -- Il a tiré Ossian, et, d'un air passionné, il a dit: -- Avec les héros, la nature et... -- Et qui? mon fils. -- Il a hésité; je l'ai embrassé. -- Ai-je perdu ta confiance? -- Il m'a embrassé avec transport. -- Non, non! -- Puis il a ajouté en baissant la voix: -- J'ai été avec un être idéal, charmant; je ne l'ai jamais vu, et je le vois pourtant; mon coeur bat, mes joues brûlent; je l'appelle; elle est timide et jeune comme moi, mais elle est bien meilleure. -- Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et grave, il ne faut pas t'abandonner ainsi à ces rêves, qui préparent à l'amour et ôtent la force de le combattre. Pense combien il se passera de temps avant que tu puisses te permettre d'aimer, de choisir une compagne; et qui sait si jamais tu vivras pour l'amour heureux! -- Eh bien! ma mère, ne m'avez-vous pas appris à aimer la vertu? -- J'ai souri, et j'ai secoué la tête comme pour lui dire: -- Cela n'est pas aussi facile que tu penses! -- Oui, ma belle maman, la vertu ne m'effraye plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous réalisez pour moi l'idée de Platon, qui pensait que si la vertu se rendait visible, on ne pourrait plus lui résister. Il faudra que la femme qui sera ma compagne vous ressemble, pour qu'elle ait toute mon âme. -- J'ai encore souri. -- Oh! comme je saurais aimer! bien, bien au delà de la vie! et je la forcerais à m'aimer de même; on ne résiste pas à ce que j'ai là dans le coeur; quelque chose de si passionné! -- a-t-il dit en soupirant et frémissant; puis, après un moment de silence, il a ajouté: -- Un de nos hommes les plus étonnants, les plus excellents, Swedenborg, croyait que des êtres qui s'étaient bien, bien aimés ici-bas se confondaient après leur mort et ne formaient ensemble qu'un ange: c'est une belle idée, n'est-ce pas, maman?
Ici finissait le journal, et vous seul pouvez imaginer ce qu'il me fit souffrir par les terribles rapprochements que je faisais. Ces brillantes espérances, qui venaient se briser contre un cercueil; cette mère si aimable, qui semblait pressentir le malheur que nous avons sous les yeux; et ce caractère si pur, si noble, si sensible, qui a tenu toutes les promesses de l'enfance: il n'est pas d'expression pour tout ce que j'éprouvais. Pour lui, il m'écoutait avec un calme que j'aurais cru impossible. Vingt fois je voulus m'arrêter, me repentant de n'avoir pas assez prévu ce qu'il y avait de trop douloureux dans cet écrit; il me conjurait, mais avec calme, de continuer.
Quelquefois il semblait qu'il cherchait à se rappeler ces scènes de son jeune âge; il écartait, en rêvant, de dessus son front ses cheveux, qui paraissaient l'embarrasser, et la pâleur de son front alors _me faisait si mal!_ Quand je lui lus ce passage où il est parlé d'Homère, il s'est soulevé, il a joint ses mains sans rien dire; une joie encore belle, malgré ses traits flétris, était sur son visage; il a prononcé longuement votre nom; puis il a ajouté: -- Oh! comme je me rappelle bien cela! O doux plaisirs de mon enfance! vous venez donc encore vous asseoir sur ma tombe!
Au moment où il est parlé de la botanique, que vous aimiez tous deux, il a dit tranquillement et en soupirant: -- Les goûts charment la vie, et les passions la détruisent.
Mais quand il en est venu au souvenir de ce jour où sa mère l'embrassa, où il lui promit d'aimer la vertu, il pleura amèrement; il tendait les bras, comme s'il pouvait encore l'atteindre; et, couvrant son front de ses mains, il dit d'une voix étouffée: -- Pardonne-moi, ombre chérie! ombre sacrée! de n'avoir pas assez écouté ta prophétique voix; j'ai bien souffert!
Il est bien mal; le médecin n'espère rien; mon âme découragée se livre à une mortelle douleur. Si vous pouviez arriver! s'il pouvait encore voir cet Ernest qu'il aime tant! Hélas! vos larmes ne tomberont que sur la terre qui couvrira bientôt le plus vertueux, le plus aimable des hommes.
J'ai trouvé Erich avec lui aujourd'hui. Ce vieillard ne dit rien; il ne pleure pas, il a perdu jusqu'aux larmes: il en a beaucoup répandu; vous savez comme il aime Gustave, dont la jeunesse s'éleva sous ses yeux. Que la douleur à cet âge-là fait mal! Les larmes de la jeunesse sont une rosée du printemps qui s'évapore et embellit la fleur qu'elle a visitée; mais les chagrins de la vieillesse sont comme la sombre tempête de l'automne, qui abat les feuilles et dévaste l'arbre lui-même. Erich, les joues sillonnées par les années et les souffrances, était assis sur le lit de Gustave; ses cheveux gris se mêlaient aux rides de son front; ses mains tremblaient; ses yeux mornes interrogeaient les traits de Gustave; il tenait une cassette ouverte; il y avait quelques lettres; j'en vis une pour sa soeur, une autre adressée à Valérie; il rougit en voyant mes yeux tomber dessus: je l'embrassai. -- Lisez-la, me dit-il; c'est la première que je lui écris, et c'est de ma tombe que je la date. -- Non, non, dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous vivrez, vous guérirez; le temps effacera les traces d'une passion orageuse: Valérie a une soeur qui lui ressemble beaucoup; vous l'obtiendrez, et nous serons tous heureux. -- Il secoua tristement la tête; il me confia un paquet qui contenait ses dernières dispositions. Il sortit le portrait de sa mère, le porta à ses lèvres, et le plaça sur son coeur: -- Il faut qu'il y reste, dit-il.
Il me remit une croix de Malte, pour la rendre à l'ordre de Saint-Jean, dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avait regardée un moment: -- Mon père l'a portée longtemps, me dit-il, et, à sa mort, le roi la demanda pour moi, afin que cette distinction restât dans la maison des Linar.
Un vieillard, un ecclésiastique déporté de France, qui a trouvé un asile dans un couvent près de cette maison, est venu voir Gustave. Il l'avait rencontré souvent et avait lu dans son âme la douleur qui le consumait. Il lui avait parlé quelquefois, l'avait plaint sans vouloir lui arracher son secret et l'avait entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'était formé entre eux un lien cher à tous deux. Il s'approcha du lit de Gustave, et je remarquai l'altération de ses traits en voyant l'extrême pâleur et l'oppression du malade. Gustave lui présenta sa main, et, de l'autre, il montra sa poitrine pour lui indiquer qu'il ne pouvait pas lui parler; il essaya de sourire pour le remercier. Le vieillard posa silencieusement deux oeillets sur le lit de Gustave, en lui disant: -- Ce sont les derniers de mon jardin; je les ai cultivés moi-même. -- Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit sur sa poitrine et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis deux larmes se détacher lentement de ses paupières; il semblait que la nature, qui ne veut rien perdre à cet âge, les retenait malgré lui. Gustave avait remarqué aussi ces larmes, car un rayon de soleil venait éclairer la tête auguste du pasteur. -- Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave à voix basse; je crois à un bonheur plus grand que tout ce que la terre peut donner. -- Il regarda le ciel et ajouta: -- Priez pour moi, apôtre de Jésus-Christ, vous, qui l'avez servi et ne l'avez pas offensé. -- Le vieillard lui répondit: -- Je ne suis qu'un pauvre pécheur.
Il prit un crucifix qu'il avait posé sur la table à côté du lit, et le présenta à Gustave, qui, de ses languissantes mains, le saisit et le porta à ses lèvres en inclinant la tête; puis il le remit en levant pieusement ses yeux au ciel, et, joignant ses mains, il dit: -- O sauveur et bienfaiteur des hommes! il est plusieurs demeures dans la maison de ton père, ainsi tu l'as dit: donne-moi aussi une place, ô toi, qui fus tout amour! Ne regarde pas ma vie; regarde ce coeur qui aima beaucoup et souffrit. -- Le saint homme s'était mis à genoux près du lit de Gustave, et, absorbé dans une fervente prière, il oubliait la terre des hommes: il était dans le ciel.