Chapter 13
Je ne perds pas un moment à vous répondre. Le baron de Boysse est arrivé, il m'a remis votre lettre et le paquet qui contient le récit des malheurs et des vertus de Gustave. L'infortuné! combien il a souffert! Mon coeur a été déchiré en lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de douleur. Oh! combien je me suis reproché ma fatale imprudence! Depuis que je connais la source de ses peines, mon affection semble s'être accrue de mes injustices mêmes, et je tremble des dangers auxquels il est livré; car je connais maintenant toute l'influence que doit avoir sur son coeur une passion si violente. Je pars pour Pietra-Mala. Nous avons appris indirectement que Gustave s'y était arrêté. Il ne nous a point écrit lui-même, et son silence commençait à nous inquiéter. Nous fîmes la semaine passée, Valérie et moi, une promenade à Lido. Vous connaissez le mélancolique intérêt qui nous attache à ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mêler à nos entretiens, et je vis Valérie extraordinairement affectée. Quelques mots qui lui sont échappés ont excité ma curiosité, et bientôt tout mon intérêt: j'ai insisté pour qu'elle continuât de parler. Alors, avec douleur et timidité, Valérie m'a peint le funeste état de Gustave; elle m'a dit qu'il était causé par une passion terrible..... "Une passion! ai-je dit; et la plus tendre pitié s'est emparée de moi. Et qui, qui, Valérie, a troublé la vie de Gustave?" Elle s'est jetée sur mon sein; j'ai senti ses larmes, j'ai tremblé; un muet effroi a glacé ma langue. "O mon ami! il m'a toujours dit que c'était en Suède qu'il aimait. -- Eh bien! ai-je dit, si c'est en Suède....." Elle ne m'a pas laissé achever, et, avec un regard qui contenait toute la douleur d'une âme aussi bonne, elle a ajouté: "Le silence est criminel, quand il peut être aussi dangereux. Mon ami, je crains d'être la cause innocente et malheureuse de l'état de Gustave. Je n'en ai pas de certitude; mais j'ai des soupçons, j'en ai beaucoup." Elle m'a embrassé. "O mon ami! qu'il a dû souffrir... lui, qui est si sensible! De quels tourments il a dû être déchiré, lui qui se reprochait les moindres fautes!" Alors il m'a semblé qu'un voile épais tombait de dessus mes yeux. Valérie m'a rendu compte de tout ce qui lui avait donné ces soupçons, et, au nom de notre bonheur, elle m'a conjuré d'aller rejoindre cet infortuné et de m'occuper de lui.
Valérie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avait su lui faire accroire qu'il aimait une femme en Suède, et que ce n'était qu'à la fin de son séjour qu'elle avait cru s'apercevoir qu'elle était elle-même l'objet de cette passion, sans cependant en avoir une entière certitude; qu'elle avait voulu dès lors m'en parler, persuadée que mon amitié pour Gustave m'aurait fait prendre de mon coeur les conseils qui convenaient à sa situation; mais qu'une extrême timidité l'avait retenue. Il lui paraissait si extraordinaire, ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion, qu'elle n'avait osé me dire qu'elle le pensait. Cette âme douce et modeste ignore tout son pouvoir, comme vous voyez, et se reproche actuellement d'avoir immolé son devoir à la crainte de paraître ridicule; cependant elle sent bien qu'il fallait laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable remède à ses maux.
Je voulais vous donner tous ces détails, à vous, l'ami de Gustave, et le nôtre par conséquent. Ah! pourquoi, en vous développant le caractère de Valérie, en vous la montrant faisant mon bonheur et me découvrant à moi-même de nouvelles vertus, pourquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après elle!
Je pars dans deux jours. Je vous écrirai dès que je serai à Pietra-Mala. Mon coeur s'agite dans de sombres idées; je ne sais pourquoi elles m'assaillent ainsi à présent. J'ai vu Gustave malade et changé; mais à vingt-deux ans, avec une constitution forte, on ne s'alarme point.
Qu'il me tarde de vous voir et de voir Gustave avec vous, qui reçûtes les premiers élans de ce coeur si bien fait pour l'amitié!
Agréez, monsieur, les expressions de tous les sentiments que vous inspirez; et si ma lettre n'exprime pas tout ce que je voudrais vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi, et de Gustave, et de Valérie, et de moi-même, il fallait vous apprécier beaucoup et, je puis dire, vous aimer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Lettre XLVIII.
LE COMTE DE M..... A ERNEST.
Pietra-Mala, le 23 novembre.
Nos cruels pressentiments n'étaient que trop fondés! le silence de Gustave tenait à son funeste état. Depuis quinze jours une fièvre dévorante le consume; elle est accompagnée d'un délire qui vient tous les soirs à la même heure, et qui empêche le malade de prendre le moindre repos. Erich nous a écrit, et malheureusement cette lettre ne nous est pas parvenue.
Je suis arrivé le soir avant-hier, et je suis descendu à une petite auberge de ce bourg: de là je me suis rendu chez Gustave, où Erich m'a vu arriver avec bien de la joie. J'ai trouvé ce vieillard si changé, que cela seul me peignait tout ce que notre ami avait souffert. Mon coeur battait avec violence en lui demandant où était Gustave. Il a haussé les épaules, et m'a dit: -- Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? -- Non, répondis-je d'une voix altérée. Il est donc bien malade? ajoutai-je en me troublant de plus en plus. -- Hélas! depuis quinze jours il est très-mal, a-t-il répondu; et dans ce moment le délire est revenu, comme tous les soirs. -- J'ai craint qu'il ne me reconnût, et que cette surprise ne l'émût trop; mais le médecin, qui était présent, me dit que je pouvais entrer, et qu'il ne me reconnaîtrait pas. Comment vous rendre ce que j'ai éprouvé en m'avançant vers ce lit de douleur, en voyant cette physionomie si touchante décomposée par la souffrance? L'agitation la plus violente était dans ses traits; sa poitrine oppressée était découverte, et je frémis en voyant sa maigreur. Ses mains se plaçaient alternativement sur sa tête, où il paraissait souffrir, et retombaient sur le lit. Il me regarda avec des yeux égarés, mais sans témoigner la moindre surprise. Je m'assis près de son lit, et me laissai aller à ma douleur; elle fut extrême. Il est inutile de vous dire tout ce que j'éprouvai; vous devez le concevoir.
Le médecin m'a demandé lui-même de faire venir un de ses confrères de Bologne, qui n'est pas éloigné d'ici; il m'a indiqué un homme qui a de la réputation, et qu'il connaît beaucoup. J'ai expédié sur-le-champ un exprès pour l'engager à se rendre auprès de nous.
Je vous quitte pour prendre un peu de repos. Je vous ai écrit de la chambre de Gustave. Je me suis entretenu longtemps avec Erich de son genre de vie ici; il m'a dit qu'il vous écrivait tous les jours.
24 novembre.
Plaignez-moi, je souffre plus que jamais d'un accident qui augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que j'éprouve. Je n'avais pas vu Gustave de toute la journée qui suivit la soirée de mon arrivée, et où son délire l'empêchait de me reconnaître. Le médecin, craignant qu'il ne ressentît une émotion trop vive, m'avait conseillé de laisser passer cette journée, où il était plus accablé qu'à l'ordinaire. Je passais tristement les heures à parcourir les environs de la demeure de Gustave; je me disais: -- Ici il a souffert, tandis que je m'occupais si faiblement de lui, que je ne le croyais pas en danger, que je l'accusais de s'abandonner à une humeur sauvage et bizarre. O triste vérité, qu'on ne saurait assez redire! nous ne savons nous inquiéter que pour ce qui ne mérite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osais me croire plus sage, n'ai-je pas cent fois songé à l'avancement de Gustave, à lui faire avoir une place plus importante? Je pensais à son avenir, et je négligeais le moment d'où dépendait peut-être toute sa destinée!
Voilà les tristes réflexions que je faisais en parcourant ces lieux solitaires, témoins des douleurs de Gustave. Je savais qu'il les avait souvent visités; je m'arrêtais aux lieux dont les sites me frappaient le plus, et je me disais: -- Ici il se sera arrêté aussi; ici, peut-être, cette âme si sensible aux beautés de la nature aura-t-elle éprouvé un moment l'oubli de sa fatigante douleur.
Je rentrai vers le soir, et je profitai des moments qui me restaient à passer loin de Gustave pour écrire à Valérie, avec tous les ménagements possibles, pour ne pas trop l'effrayer sur la situation du malade, et la préparer pourtant au danger dans lequel il se trouve.
Le délire ne vint point comme à l'ordinaire; à sa place, il y eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvait croire favorable au malade. Il était dix heures du soir. Je m'assis derrière un paravent d'où je pouvais l'observer sans en être vu. Le médecin dit qu'il reviendrait à minuit pour le veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich étant très-fatigué, je l'engageai à aller se reposer un moment: pour moi, je restai abîmé dans mes tristes pensées. Le malade paraissait dormir profondément. Fatigué de l'air vif des montagnes et de ma course, je m'assoupis un moment. Je fus tiré de ce léger sommeil par un bruit qui me réveilla: c'était une des portes de la chambre qu'on avait fermée avec violence. Je me lève: jugez de mon étonnement en voyant que Gustave n'était pas dans son lit. Epouvanté et convaincu que c'était lui qui avait jeté ainsi cette porte, et qui, dans son délire, s'était échappé, je cours aussitôt comme un insensé, le cherchant dans le corridor voisin. Erich, réveillé comme moi par le bruit, me suit. Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je vois une petite porte entr'ouverte qui donnait sur le jardin; je m'élance, appelant Gustave à grands cris. La lune éclairait faiblement le jardin. J'entends quelques gémissements; je tressaille d'horreur et d'effroi: je m'avance vers une fontaine placée près d'un monument; je trouve Gustave plongeant sa tête dans les eaux du bassin et se plaignant douloureusement. A peine l'eus-je pris dans mes bras, qu'il s'évanouit. Moment affreux! je crus qu'il avait expiré. Le drap, qu'il avait entraîné après lui, l'enveloppait comme un linceul; l'eau froide et presque glacée qui coulait de ses cheveux inondait ma poitrine, sur laquelle sa tête était penchée; l'horloge frappait lentement minuit; la lune, froide et silencieuse comme la mort, projetait de longues ombres qui ressemblaient à des fantômes; et le chien, enchaîné dans sa loge, poussait d'affreux hurlements qui augmentaient encore l'effroi dont mon âme était saisie... Je rapporte ou plutôt je traîne Gustave, pouvant à peine me soutenir moi-même; nous le mettons sur son lit. Le médecin arrive. Saisi d'un tremblement universel, ma main sur le coeur de l'infortuné, j'attendais l'espérance, je n'en avais plus; j'invoquais un seul battement de son coeur, pour en demander au Ciel un autre. -- Que je puisse, me disais-je, que je puisse le serrer encore une fois dans mes bras, lui dire combien il m'est cher! Enfin, des moments plus calmes succédèrent à ces moments de terreur, pendant lesquels je me reprochais jusqu'à ce sommeil involontaire qui avait permis à Gustave de sortir du lit. Le pouls s'établit, ses yeux s'ouvrirent. D'abord il ne me reconnut pas. Il était appuyé sur mon sein; je soutenais sa tête. Il demanda ce qui s'était passé: le médecin lui dit que, dans un accès de délire, il s'était échappé de sa chambre. Il ne se rappelait rien. Il demanda du thé.
Pendant qu'on lui en préparait, le médecin me dit à l'oreille de m'éloigner. Je voulus poser sa tête sur l'oreiller; mais, sans rien dire, il me retint par la main pour ne pas changer de position: je restai. On avait éloigné les lumières: le plus profond silence régnait autour de nous. Il soupira profondément; je le pressai contre mon coeur et soupirai aussi: il ne parut pas s'en apercevoir et prononça à voix basse le nom de Valérie. -- Valérie! répétai-je avec émotion, et des larmes tombèrent de mes yeux sur son visage. Alors il se tourna vers moi, et, pressant faiblement ma main: -- Qui êtes-vous, dit-il, vous qui me plaignez? -- O mon fils! mon ami! lui dis-je, ne me reconnaissez-vous pas? Est-il sur la terre quelqu'un qui vous aime davantage? -- A ces mots, aux accents de ma voix que je ne contraignais plus, il me reconnaît, il se dégage de mes bras avec une vivacité incroyable, et, laissant tomber sa tête sur l'oreiller, il couvre son visage de ses mains et dit: --Malheureux Gustave!
Je l'embrasse en l'inondant de mes larmes. -- Vous m'aimez donc encore? dit-il. Ah! ne m'est-il rien échappé? N'ai-je pas eu un long délire? Comment êtes-vous ici, vous, me dit-il d'un accent déchirant, vous, époux de Valérie? -- Cher Gustave! calmez-vous. Je sais tout; je vous plains, je vous aime, je donnerais ma vie pour vous. -- Alors, s'abandonnant à la tendresse et à la joie même, il me dit qu'il mourrait content si je l'aimais encore; il me demanda ce que je voulais dire en l'assurant que je savais tout. En vain je voulus retarder une explication qui devait trop l'affecter; il fallut céder à ses instances, lui dire que vous m'aviez écrit. Oh! comme il sut gré à son cher Ernest de cette idée bienheureuse! Je lui cachai que Valérie fût instruite; je lui dis qu'elle le savait malade, et qu'elle m'envoyait. Il leva les mains au ciel, mais sans parler. -- Est-ce un rêve? disait-il, est-ce un rêve? Quoi! vous me pardonnez! Vous savez mon funeste amour, et vous me pardonnez! -- Alors il voulut continuer et me peindre ses combats, ses souffrances; je lui prouvai que ses lettres même m'avaient tout appris. Il se jeta sur mon sein. -- Je meurs content, répétait-il, vous me pardonnez! -- Cette explication, qui aurait dû alarmer par les émotions qu'elle produisait, ne lui fit que du bien; il parut soulagé d'un poids terrible. Il prit avec plaisir le thé qu'on lui apporta.
Lorsque le délire fut entièrement passé, sa tête moins souffrante, sa poitrine moins oppressée, tout nous fit espérer un mieux considérable; mais, hélas! cette espérance s'évanouit bientôt: la fièvre reparut avec un affreux redoublement. L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se manifesta que trop; la toux devint si alarmante, que nous craignions qu'il ne succombât dans les crises.
Voilà le récit de cette affreuse nuit d'hier. Il est si accablé aujourd'hui, qu'il ne peut proférer une parole; mais il me regarde souvent avec tendresse; il met la main sur son coeur pour me montrer sa reconnaissance, et essaye de sourire. Oh! qu'il me fait mal! que je souffre!
25 novembre.
Ce matin, je suis entré chez lui; il avait dormi une heure; il était un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit; il a vu des larmes dans mes yeux. Je ne disais rien, je le regardais douloureusement. -- Ne pleurez pas sur moi, a-t-il dit, mon digne ami! Pourquoi ceux qui m'aiment s'affligeraient-ils? N'ont-ils pas comme moi ces grandes idées qui s'attachent à un avenir immense? Cette vie est-elle donc tout pour eux comme pour l'incrédule? Je sens que j'emporte avec moi ce qui fait vivre, même quand ces yeux seront fermés. (Et il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur et regarda le ciel.) Je meurs jeune, je l'ai toujours désiré; je meurs jeune, et j'ai beaucoup vécu. Mon père! mon cher maître! ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mélancolie inexprimable, ne m'avez-vous pas souvent appris à user de la vie? et ne croyez-vous pas que, dans cet espace de vingt-deux années, j'ai eu des jours, des heures qui valaient une longue existence? -- Il s'était recouché comme pour prendre haleine; je l'entendais respirer avec peine, mais il cherchait à me cacher son oppression. Erich avait emporté la bougie qui blessait la vue affaiblie de Gustave; il restait une petite lampe. -- Elle va s'éteindre, dit-il vivement, empêchez-le; il ne faut pas encore qu'elle s'éteigne. -- Il soupira. Oh! comme ce soupir me déchira! -- Le jour est encore loin, me dit-il pour cacher apparemment ce qu'il avait éprouvé; quelle heure est-il? (Je fis sonner ma montre.) Cinq heures? Je voudrais un peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami! ajouta-t-il en s'appuyant sur son bras, que de biens dans la vie dont nous n'apprécions pas la valeur, ou si faiblement!... Combien de fois j'ai dormi neuf heures de suite! -- Elle dort à présent, ne le pensez-vous pas? me dit-il. Elle a le sommeil de la santé et du bonheur, et peut-être rêve-t-elle à vous, digne ami. Oh! puisse-t-elle longtemps dormir tranquille, et vous aussi! (Et il serra ma main.) -- Non, répondis-je, elle ne peut être tranquille; elle sait que l'ami de son bonheur, l'ami de son coeur pur et sensible, souffre. -- Ah! mon ami, je ne voudrais troubler ni son sommeil ni son coeur. Non, non, quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui durent toute la vie, mais sans la déchirer, qui honorent ceux qui sont capables de les avoir. -- il pleura doucement.
Je passai mes bras autour de son cou, je l'embrassai; il se coucha sur mon sein: j'étais assis sur son lit. Il resta longtemps sans parler, et je m'aperçus, à un certain mouvement de respiration plus calme et plus égal, qu'il s'était assoupi. J'éprouvai du charme en voyant cet infortuné jouir de quelques moments de repos; je retenais ma respiration. Il sommeilla ainsi pendant une demi-heure.
Le... novembre.
J'ai passé quelques jours sans vous écrire. Découragé, abattu et passant de la plus terrible crainte à des moments d'espoir, j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-même. Il va mieux; il tousse moins. Le médecin dit que sa constitution doit être des plus fortes, puisque, après quinze jours de fièvre et de délire, il peut être ainsi.
On voit que sa poitrine seule le détruit; sa jeunesse même est un danger de plus; son sang est si vif! Il a voulu qu'on le portât au jardin; nous n'y avons pas consenti; il faisait trop froid aujourd'hui.
Le... novembre, 7 h. du matin.
Je continue mon triste récit. Il me semble que c'est un devoir d'arracher à l'oubli chaque instant qui nous parlera seul, hélas! à l'avenir, de notre ami commun, et je trace scrupuleusement chaque mot, chaque circonstance de ces tristes scènes.
Qu'il est difficile de manier les douleurs de l'âme! par combien de chemins on y arrive, lorsqu'on croit être loin de la blesser! Quand je suis entré chez Gustave aujourd'hui, on avait ouvert les fenêtres pour renouveler l'air de sa chambre; il paraissait assez bien; je croyais qu'il prendrait ce moment pour me parler, et je craignais sa toux, qui revient à la moindre irritation. Voyant des livres sur une table, je lui proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avait une lecture qu'il aimât de préférence. Il me répondit qu'il voudrait entendre quelque chose en anglais; et _les Saisons_ de Thomson tombant sous ma main, j'ouvris le livre et commençai sans y songer ces beaux vers:
Oh happy they! the happiest of their kind
whom gentler stars unite.
Un cri étouffé de Gustave me fit frémir. -- Qu'avez-vous? m'écriai-je; et le livre me tomba des mains. -- J'ai mal, bien mal là, dit-il en montrant sa poitrine. -- Et il ferma les yeux, cacha sa tête dans l'oreiller pour éviter de me parler. Un secret instinct m'avertit que je lui avais fait mal. Je m'approchai de la fenêtre; et ce tableau si fidèle d'une heureuse union, que Thomson a peint si délicieusement, revint à ma mémoire et m'affecta vivement.
Le... novembre.
Il a voulu se faire porter dans le jardin pour voir coucher le soleil et respirer l'air, qui le calme toujours. On l'a placé dans un fauteuil. Il a paru jouir de ces moments où la nature semblait jeter mélancoliquement autour de nous les dernières teintes du jour, qui allait finir. Ce jour avait été beau comme la jeunesse de Gustave. Mes yeux suivaient les dégradations de la lumière, et se portaient involontairement tantôt sur l'horizon, tantôt sur lui. Il parut me deviner; il prit ma main: -- Que la nature est belle! quel calme elle répand dans tout mon être! Jamais je ne l'eusse aimée ainsi si je n'avais connu le malheur. (Il me regarda avec une sérénité touchante.) Comme elle m'a consolé, cette nature si sublime! Semblable à la religion, elle a des secrets qu'elle ne dit qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami! continua-t-il, voyant que j'étais très-affecté, il est doux de se reposer dans son sein; ne me plaignez pas.
Dans ce moment, on me remit un paquet de lettres que le courrier venait d'apporter. Gustave reconnut l'écriture de Valérie; il se leva avec agitation, puis il retomba aussitôt, affaibli par cet effort; il sourit tristement. -- Imaginez ma démence, dit-il; je croyais que le courrier pouvait m'avoir apporté quelque chose aussi, et j'allais pour le demander. -- Sûrement Valérie m'aura parlé de vous; rentrons, lui dis-je. -- Ah! lisez, lisez. -- Non pas, si vous vous livrez à cette violente émotion. -- Il ne me dit rien; mais, posant la main sur son coeur, il me montra qu'il en arrêtait les battements.
Nous rentrâmes. Il ne voulut pas se coucher; il s'assit sur son lit, s'appuya contre un des piliers, et joignit les mains pour me prier de lire. Valérie me parlait en effet de notre ami infortuné; elle disait qu'elle languissait dans une douleur qu'elle ne pouvait confier à personne, qui agitait ses jours par de noirs pressentiments; elle se plaignait d'être séparée de moi; elle demandait mille détails sur Gustave, et s'attendrissait sur cette malheureuse victime d'un amour si funeste.