Chapter 12
J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené lentement; je respirais avec plus de liberté: l'air est si pur dans ces montagnes! J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent, destructeur comme la passion qui dévore, a renversé près de la maison de hauts pins et de vieux érables; ces arbres déracinés du rivage opposé se rencontrent dans leur chute, et semblent se rapprocher pour former sur le torrent un pont, sous lequel passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres convenaient à l'état de mon âme.
JOURNAL DE GUSTAVE.
De la Pietra-Mala, le...
Ernest, je commence pour toi ce journal; mais, quand je souffre, je ne peux t'écrire que quelques lignes. Cette maison que j'habite actuellement me convient beaucoup. Je m'applaudis bien de m'être arrêté ici; j'y resterai jusqu'à ce que je sois mieux... Mieux: ah! ne t'abuse pas... Mais que ferais-je à Pise? Pourrais-je échapper à ces regards d'une multitude oisive, qui, toujours occupée de ses plaisirs, est encore avide de pénétrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se sépare d'elle.
Ici la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle me recevra dans son sein, et, fidèle amie, elle gardera mes tristes secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu où je passerai quelques jours? Errant comme Oedipe, je ne cherche comme lui qu'un tombeau: il faut si peu de place pour cela.
Mon séjour ici convient à mon funeste état; ce lieu mélancolique et sauvage est fait pour l'amour malheureux. Je reste des heures entières au bord de ce torrent; je gravis péniblement une montagne, d'où la vue se porte sur la Lombardie; et, quand je crois avoir aperçu dans le lointain cet horizon qui couvre Venise, il me semble alors que j'ai obtenu une faveur du ciel.
J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de Klopstock, Gray, Racine; je lis peu, mais ils me font rêver au delà de la vie, et ils m'enlèvent ainsi à cette terre, où il me manque Valérie.
Il y a ici un jeune homme, parent de mon hôte, qui joue bien du piano. Aujourd'hui, j'ai entendu cet air que sa voix a gravé dans mon coeur, cet air qui la fit pleurer sur le malheureux Gustave. Ne me plains pas, Ernest; la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté.
J'ai passé le bourg, et j'ai été me promener sur le grand chemin. J'ai rencontré un pauvre matelot en habit de pèlerin. Cet homme, pour apaiser sa conscience, avait fait voeu d'aller à Lorette. Il avait eu, dans sa jeunesse, la passion de la mer, et, comme Robinson, il avait quitté ses parents malgré leur défense. Il me fit un tableau touchant de ses chagrins, et cela avec une vérité qu'on ne pouvait méconnaître. Il me dit comment, après avoir obtenu une place sur un vaisseau qui allait aux Indes, au milieu des délices que lui faisait éprouver son voyage, il s'était réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ; qu'alors il avait couru sur le tillac, et qu'il lui avait semblé que les vagues se plaignaient, comme si la voix de sa mère arrivait à lui; et quand il s'élevait une tempête, il ne pouvait travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il périrait peut-être chargé de la malédiction de ses parents. C'est alors qu'il avait promis au Ciel que, s'il pouvait revoir sa mère, obtenir son pardon, il ferait un pèlerinage à Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il n'avait pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avait vu la rade de Gênes, qu'il avait cru mourir de joie en revoyant cette terre qu'il avait brûlé de quitter. -- Ernest, comme voilà bien tout l'homme! ses désirs, ses inquiétudes, ses fautes, et puis cette inévitable douleur appelée remords, qui le ramène à la vérité. Voilà comment il faut qu'il achète l'expérience; il n'en voudrait pas autrement; il faut qu'elle soit payée pour qu'elle lui appartienne bien.
Ce pauvre matelot! pendant qu'il me parlait, je l'avais plaint sincèrement; mais j'avais souri de pitié en le voyant mettre son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je me repris moi-même de mon orgueil, et je me dis: "Les hommes sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant lui! Chaque mouvement, chaque pensée vertueuse même vient s'épanouir devant ses regards; il a compté chaque intention, chaque sentiment louable de sa créature, comme chaque battement de son coeur; il dit à la vie de s'arrêter, et au bien de croître et de prospérer dans les siècles. O Dieu de miséricorde! pensais-je, tu comptes aussi les pas du pauvre matelot, que la piété filiale fait cheminer à travers les ronces de l'Apennin et sous le ciel brûlant de sa patrie."
Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide fleur qui meurt avec ses parfums, et qui n'a point été vue; quand j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne laisse point de traces; que je pense que je puis mourir comme eux, c'est alors que je suis bien malheureux! Une douloureuse inquiétude, un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir. J'entends quelquefois le cri des pâtres qui rassemblent les chèvres sur les montagnes et les comptent: j'en entendis un l'autre jour se lamenter, parce que sa chèvre favorite lui manquait, et qu'il craignait qu'elle ne fût tombée dans le précipice; et je pensais que bientôt ceux qui m'aimaient, en comptant les félicités de leur vie, diraient avec un soupir: "Ce pauvre Gustave! il nous manque, il est tombé dans la profonde nuit de la mort!"
Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrais le croire; j'ai besoin de te consoler, mon Ernest; il me semble sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon coeur; souvent il y a des repos, des intervalles, où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer...
Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve dans l'homme dont le coeur est resté près de la nature! Quel est ce souffle incompréhensible et ravissant qui, sublimement confondu avec l'instinct moral et les mystères de nos grandes destinées, nous donne ces vagues et douces inquiétudes; ce besoin du bonheur qui, dans la jeunesse, en tient quelquefois lieu; enfin, cet inconcevable enchantement qui ne tient à rien de positif, et qui ne peut être banni par le malheur même?
Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande et le chèvrefeuille, et je me dis: "Dans ces retraites les plus cachées, dans ces asiles les plus inabordables, la nature, encore élégante, toujours belle, se pare pour le bonheur et pour l'amour; des millions de créatures ont vécu et vivent encore sur ces feuilles tendres et veloutées, et sentiront les innombrables voluptés que donnent la vie et l'amour réunis: et si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la lumière, si l'homme fier et sensible pénètre ici, beau de jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances, dans l'ivresse des désirs permis, oh! quel paradis il rencontre! son coeur battra à la fois de toutes les émotions: ses regards s'élèveront avec une douce fierté vers le firmament et s'abaisseront avec extase sur sa compagne. Puissance du Ciel! que réservez-vous donc à vos élus?"
Je suis retourné dans ces mêmes lieux, Ernest; j'y suis retourné: j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transporté de bonheur. Près de lui était une jeune personne svelte, jolie; une de ses mains était sur l'épaule du jeune homme: tous deux étaient simplement, mais élégamment vêtus. Je les regardais, placé derrière un buisson; j'étais descendu par un sentier qui m'est connu, et il me semblait que je faisais le songe de mes pensées d'hier. Ils parlaient, mais je ne les entendais pas. Ils se sont promenés, ils se sont assis; il semblait qu'ils venaient annoncer une époque de félicité à ces lieux, qu'ils doivent connaître et aimer beaucoup. Ils ont élevé ensemble leurs mains vers le ciel, ils ont essuyé des larmes, ils se sont embrassés. Ah! l'innocence seule aime ainsi! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée, la femme choisie pour moi par la passion et le malheur; je le pensais. O Valérie! si mes lèvres, flétries par une consumante ardeur, osaient approcher des tiennes; si ces larmes rares, passionnées, qui contiennent mes longues douleurs, étaient changées en larmes voluptueuses et tombaient sur tes paupières; si nos coeurs, l'un sur l'autre, se répondaient tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri du désespoir se mêlerait à la voix des délices, et la hideuse figure du crime se placerait auprès de la vision des anges!
Il n'est donc pas possible, il n'est aucun moyen d'arriver à cette félicité révélée à mon imagination seule, à la félicité innocente!... "Hélas! Un moment! un seul moment! Dieu tout-puissant! disais-je, toi auquel rien n'est impossible, et je rendrais ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser mes veines, où les flammes du désir courent et me consument!"
Ernest, j'étais tombé à genoux; mes cheveux étaient trempés de sueur, une oppression affreuse fatiguait mon sein; un froid mortel raidissait mes bras. J'ai voulu me lever; mais, accablé de faiblesse, je suis retombé, et je me suis couché le visage contre terre, cherchant à me calmer. Je te l'avoue, un instant j'avais espéré que j'allais expirer: je humais l'humidité de la terre, qu'une pluie légère venait de rafraîchir; et cette odeur, si délicieuse ordinairement, n'excitait en moi que de sinistres pressentiments. Cependant mes lèvres et ma poitrine desséchées cherchaient à se rafraîchir; et l'instinct de la vie agissait, sans que je m'en aperçusse, au moment même où j'appelais, où je désirais la mort. Dans cet instant, les amants mêlaient leurs voix et chantaient un de ces airs tendres qui sont si facilement répétés en Italie. Je les écoutais en fermant les yeux, et en voulant me livrer à cette espèce de distraction qui s'offrait au milieu de mes tourments. Cette musique, chantée par des voix heureuses, me soulagea; je pus me lever. Je les vis s'avancer vers moi; j'en fus frappé, quoique je désirasse les voir de plus près. "Non, non, me dis-je, le bonheur aussi est une chose sacrée: il est si beau ce moment fugitif, ce ravissant éclair de la vie, où tout est enchantement! Je ne mêlerai pas l'image de la mort, le deuil de mes traits flétris, à leur innocente et vive joie; ils reculeraient devant moi comme devant un pressentiment funeste; ils liraient le malheur de ma vie sur mon visage; et ma jeunesse, altérée, décomposée par la souffrance, leur dirait: "Voilà ce que fait l'amour!"
Je me cachai dans d'épaisses broussailles, ils passèrent. J'allai lentement sur la place où ils avaient été assis; et, mêlant ma mélancolie aux scènes de leur bonheur, je regardai longtemps cette place abandonnée maintenant à la méditation, et je pensai à ce tableau du Poussin, où de jeunes amants, dans l'ivresse du bonheur, foulent aux pieds des tombeaux qui bientôt les engloutiront eux-mêmes.
J'ai appris que les jeunes gens que j'avais vus si heureux s'étaient mariés hier. Ernest, je te l'avais bien dit, c'était de cet amour qui fait vivre.
Aujourd'hui, je me suis levé avec le jour. J'avais éprouvé une si forte oppression, que j'ai cru que l'air du matin m'aiderait à respirer. Il y a ici une colline couverte de hauts pins, au milieu desquels se trouve une fontaine: plusieurs enfants s'y étaient rassemblés. Je cherchais à ne pas troubler leurs jeux. L'insomnie de la nuit m'avait fatigué, je me suis endormi. Il m'a semblé voir un sentier dans ce même bois, et Valérie s'avancer vers moi. Mon âme était ravie; mais je me sentais retenu à cette place. Les vents frais et légers se disputaient son voile blanc; le lierre paraissait vouloir enlacer son pied délicat. Déjà elle était près de la fontaine: elle a soulevé un des enfants, elle l'a embrassé. J'ai fait un effort pour voler à elle; je me suis éveillé, et j'ai vu que ce n'était qu'un songe; mais mon sang était rafraîchi, des larmes de bonheur étaient encore sur mes paupières humides. J'ai été prendre le plus jeune des enfants, et, ne pouvant respirer le souffle de Valérie, j'aurais voulu respirer quelque chose de la tranquillité de cet enfant. Qu'ils sont beaux ces êtres qui n'ont rien deviné! Que j'aime ces yeux où dort encore l'avenir avec ses tristes inquiétudes; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre, et qui vous disent pourtant qu'ils vous veulent du bien!
Il faut que je revienne souvent à cette colline, que j'habitue ces enfants à y revenir, que j'obtienne une place qui sera à moi, et près de laquelle ils viendront jouer en disant: "Notre ami était là; comme nous aimions à le voir avant qu'il disparût!"
Je me suis regardé dans la fontaine, je ne sais comment, et j'ai été saisi de ma pâleur, de mon air de souffrance. Il est bizarre que la maladie ne m'effraie pas et que ses effets me fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernière crise a épuisé le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret, bon Ernest, c'est de ne pouvoir te dire, avec ces regards qui sont des paroles, avec ces accents qui n'appartiennent qu'à la plus tendre amitié, que tu m'es bien cher! Cher... que cette expression est faible pour tant de dettes!
Adieu, Ernest. Que ce mot me frappe! Il me semble que je quitte la vie par ce mot! J'avais pensé si souvent à la mort, et le repos m'avait paru bien doux! Nous nous reverrons, ami bien-aimé, ami digne de ce nom, premier bonheur de ma vie, avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour qui je meurs!
Erich te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y joins une lettre pour Valérie; je n'ose la lui envoyer. Tu la liras, Ernest; et si un jour tu crois qu'elle puisse la voir, je te devrai plus que tout ce que tu fis déjà pour moi. Cette idée adoucit ma mort. Vis heureux, mon Ernest.
Lettre XLV.
GUSTAVE A VALERIE
Je vais donc encore une fois vous parler, Valérie! mais ce n'est plus d'un autre amour; je ne puis plus vous tromper. Vous ne me refuserez pas votre pitié; vous me lirez sans colère. Songez que, déjà étendu dans le cercueil par la douleur qui me tue, je me relève encore une fois pour vous dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce blessé d'un trait mortel, qu'on peut songer à altérer la vérité, à faire mentir le dernier accent de la voix? Cette voix vous dit enfin que c'est vous que j'aimai... Ah! ne détournez pas de moi ces yeux auxquels fut confiée l'expression de toutes les vertus; plaignez-moi! J'ai souffert tous les tourments, j'ai épuisé toutes les douleurs pour expier mon cruel égarement; j'ai combattu jusqu'à la mort cette passion que tout réprouve; et maintenant encore elle est là pour me suivre dans cette lugubre demeure, qui épouvante l'amour ordinaire. O Valérie! vous ne pouvez plus me la défendre!
Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi, n'est-ce pas, femme généreuse, angélique bonté, vous pleurerez sur moi? Non, je ne voudrais pas ne pas vous avoir aimée. Ah! pardonne, Valérie, pardonne! ton innocence me fut toujours sacrée, je l'aimais comme ta vie. Si j'ai osé rêver quelquefois à une félicité trop grande pour la terre, c'était en pensant à ce temps où vous étiez libre, où vos regards auraient pu tomber sur moi; mais jamais, non, jamais, je ne désirerai un bonheur qui eût été enlevé au plus généreux des hommes. Valérie, je l'ai vu aimé de vous, j'ai vu votre bonheur, et j'ai éprouvé tous les remords du crime. Valérie, ai-je assez souffert?
Mais je ne suis pas indigne de toi, beauté angélique! Non, non; cette passion pouvait m'être défendue et m'élever pourtant. Que de fois, forcé de paraître au milieu d'un monde que je fuyais, j'ai vu tomber sur moi les regards d'une insultante pitié! On me plaignait comme un insensé indigne des plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchait pas. Ces hommes qui regardent comme chimérique le bonheur composé de sentiments purs me voyaient comme un triste reproche qui importune: ils m'auraient pardonné des vices, ils ne me pardonnaient pas de ne point attacher de prix à ce qu'ils appréciaient tant. La fortune, la naissance, ces dons si splendides selon eux, leur paraissaient tout. O Valérie! que j'eusse été indigent avec tous ces biens, sans ce coeur créé pour d'inépuisables félicités et que l'amour a détruit! Que de fois, solitaire et rentrant dans ce coeur, je me trouvais plus heureux, au sein de la souffrance, que ceux qui ne savaient rien se défendre et ne jouissaient de rien, qui poursuivaient chaque plaisir, et le voyaient s'évanouir en l'atteignant! O Valérie! je sentais alors avec orgueil les battements de ce coeur qui savait si bien t'aimer.
Valérie, j'eusse dû te fuir; je me suis préparé moi-même ces maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu t'arracher ces soins que l'amour a dévorés, si j'ai offensé ce Dieu qui te créa à son image, prie pour moi; prononce quelquefois au pied des autels ou dans la vaste enceinte de cette nature que tu aimes, prononce le nom de Gustave, dont la raison fut égarée par tes charmes et tes vertus.
Surtout, femme céleste! ne te reproche rien; ne crois pas que tu eusses pu me faire éviter cette passion funeste. Je connais ton âme si délicate et si sensible, qui se crée des tourments qui prouvent sa perfection; ne te reproche rien. Je t'aimais comme je respirais, sans me rendre compte de ce que je faisais. Tu étais la vie de mon âme: longtemps elle avait langui après toi; et, en te voyant, je ne vis que ta ressemblance, je ne vis que cette image que j'avais portée dans mon coeur, vue dans mes rêves, aperçue dans toutes les scènes de la nature, dans toutes les créations de ma jeune et brûlante imagination. Je t'aimai _sans mesure_, Valérie, tes attraits me consumèrent, et l'amour me sépara des jours de l'adolescence, comme un violent orage sépare quelquefois les saisons.
Adieu, Valérie, adieu! _Mes derniers regards se tourneront vers la Lombardie_. Peut-être tressailliras-tu; peut-être tes pieds fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agité. Il n'y aura pas de fleurs comme sur le tombeau d'Adolphe, elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des hauts pins, le vent murmurera comme les vagues de la mer près de Lido, et de mélancoliques accents descendront des montagnes, se mêleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le nom de Gustave et celui de ton Adolphe, et tu croiras le voir près de moi, et tes bras s'étendront vers nous. Oh! laisse-moi la touchante volupté de tes regrets! Adieu, ma Valérie! tu es mienne, par la toute-puissance de ce _sentiment_ qu'aucun être n'a pu éprouver comme moi. Adieu: mon coeur bat et s'arrête tour à tour. Vivez heureux tous deux: je meurs en vous aimant.
Lettre XLVI.
ERNEST AU COMTE DE M...
Dans la terrible anxiété que j'éprouve, la seule idée qui me calme, c'est de penser que ma lettre pourra encore vous parvenir à temps, et que la même amitié qui embellit les jours du père de Gustave veillera sur cet infortuné et l'arrachera à l'abîme creusé par lui-même et qui doit infailliblement l'engloutir. Oh! monsieur le comte, ce que je souffre est inexprimable, en pensant aux maux de Gustave, du premier et du plus cher de mes amis! Je tremble quelquefois qu'il ne soit trop tard pour le sauver; je tombe alors dans un égarement de douleur qui me trouble et m'ôte la faculté de penser. Ma lettre ne se ressent que trop du désordre de mes idées! Je viens d'en recevoir plusieurs à la fois de Gustave; elles avaient été retardées par le Sund. Je n'y vois que trop le funeste état de mon ami! Il a quitté Venise. Je ne m'aveugle ni sur sa douleur ni sur sa santé, et je suis bien malheureux! Pourquoi ne vous ai-je pas écrit plus tôt? Pourquoi, connaissant votre âme généreuse, ai-je craint de manquer à la délicatesse, à l'amitié, et ai-je exposé les jours du meilleur, du plus aimable des hommes? Je ne sais ce que j'écris. Lisez, lisez les lettres de Gustave. Je vous expédie un de mes parents sur lequel je puis compter; il va sans s'arrêter à Venise: il vous remettra plusieurs de ces lettres; elles vous peindront son funeste état; elles vous montreront cette âme sublime et tendre, qu'une passion terrible frappa malgré tous ses efforts et tous ses combats. Quand vous les aurez lues, je serai plus tranquille. Eh! que pourrais-je vous demander, que votre coeur ne vous ait déjà conseillé? Qui veillera avec plus de tendresse sur cet infortuné, que vous, qui fûtes toujours pour lui un père tendre? Qui saura mieux trouver ce qui lui convient que vous, dont l'âme est aussi sensible qu'éclairée? Vous verrez qu'une de ses peines les plus déchirantes vient de vous avoir paru ingrat. Sa tête malade s'exagère ses torts. Son affreuse situation le forçait au silence. Il souffre d'avoir eu contre lui toutes les apparences de la méfiance et d'avoir paru insensible à votre amitié: il souffre de vous avoir offensé par cet amour involontaire pour cet objet si doux, si pur, si respecté, pour cette femme charmante, la récompense de vos vertus. Oh! monsieur le comte, je voudrais vous montrer à la fois tout ce qui peut rendre Gustave et plus excusable et plus intéressant. J'oublie que vous l'aimez autant que moi. Que ne puis-je voler vers lui, vers vous, homme généreux! Mais je suis retenu auprès d'une mère trop malade pour que je songe à m'en éloigner dans ce moment. Dès que son état ne souffrira pas de mon absence, et j'espère que ce sera bientôt, je partirai pour l'Italie. Puissé-je retrouver Gustave! Je ne sais pourquoi de si noirs pressentiments m'agitent quelquefois: rien alors ne peut rendre ce que j'éprouve. Ah! je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai ramené ici; ici, où tout lui rendra encore les souvenirs de l'enfance, et où il respirera peut-être quelque chose du calme de ses premières années!
Je finis ma lettre. Je n'ai pas besoin de vous prier d'accueillir avec bonté le baron de Boysse, mon parent; c'est un jeune homme sûr et estimable.
Agréez, monsieur le comte, les assurances de mon respect. Daignez excuser le désordre de ma lettre; c'est à votre âme que je l'adresse, et je n'y ai point observé les formes que me prescrivaient les convenances. Daignez me mettre aux pieds de Madame De M....., et me permettre de joindre au respect que je vous dois l'attachement le plus vrai.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte,
votre très-humble et obéissant serviteur,
ERNEST DE G.....
Lettre XLVII.
LE COMTE A ERNEST.