Valérie

Chapter 11

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Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne le conçois point, n'est-ce pas? Après t'avoir écrit, j'ai mis en ordre tout ce qui me restait à arranger. J'avais destiné un petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison; j'avais cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tous les torts que j'avais pu avoir envers lui; je le priais de me pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me justifier un jour à ses yeux de toutes mes apparentes bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin, après avoir terminé, je m'étais assis sur une chaise, tout habillé, attendant et redoutant l'heure où je devais partir, mais déterminé à ce départ, que je regardais comme l'unique fin à mes tourments. J'étais dans cet état horrible d'angoisse et d'anxiété, si difficile à dépeindre, quand je vis une des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire: c'était une chambre habitée par une jeune Italienne, depuis peu dans la maison, et qui y couchait pour être à portée de Valérie, dont la chambre à coucher n'était séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier, tout dormait encore: je pousse la porte, je vois la jeune Giovanna, tout habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle ne se réveille pas; elle avait le sommeil qu'on a à seize ans, lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée; j'arrache les rideaux; par bonheur, Valérie s'était baignée dans cette chambre; j'éteins le feu avec l'eau de la baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignais que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvait être entendu par la comtesse: je l'éveille doucement, et lui montre les suites de son imprudence. Elle se met à pleurer, en disant qu'elle ne faisait que de s'endormir; qu'elle avait écrit à sa mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, j'achève d'éteindre le feu, qui avait déjà gagné les matelas; je passe dans le petit corridor, pour m'assurer si la fumée n'y avait pas pénétré. A peine avais-je mis les pieds dans ce corridor, qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie s'empara de mon âme: j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. Il ne fallait qu'un moyen pour éloigner pour quelques instants la jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du corridor; je m'arrête, effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas... mais mon désir de la voir était si violent!... Je la quitte peut-être pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que c'est elle que j'aime! Si Valérie me voit, je ne supporterai pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon coeur. Ma tête égarée me présentait confusément et ce crime et son image. Je me glisse dans la chambre; elle était éclairée par une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie: la pudeur veillait encore auprès d'elle; elle était chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmants: son visage était tourné de mon côté; mais je ne le voyais que peu distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paraissait l'agiter. Que devins-je! ô moment enchanteur! quelle ivresse tu me donnas!... Elle prononça... _Gustave!_... Je m'élançai vers son lit; le tapis recélait mes pas mal assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants, tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison, quand tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma destinée... elle dit d'une voix sinistre... _la mort!_... et se retourna de l'autre côté. La mort! répétai-je; hélas! oui, la mort seule me reste! Tu rêves à mon sort, ô Valérie! dis-je à voix basse et me mettant doucement à genoux, reçois mon dernier adieu; pense à moi; songe quelquefois au malheureux Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est pas indifférent! Je ne voyais pas ses traits; une de ses mains était hors de son lit; je la touchai légèrement de mes lèvres, et je sentis encore son anneau. Et, toi aussi, toi qui me sépares d'elle à jamais, je te donne le baiser de paix, je te bénis, quoique tu m'ouvres la tombe... Et mes larmes couvraient sa main. Tu l'unis à l'homme que je ne cesserai d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis! dis-je. Et je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans mon coeur! que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton sommeil innocent, pour m'encourager à la vertu quand je serai loin de toi!

J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. O douce et céleste image de virginité, de candeur! Sa main était toujours hors du lit; l'autre était sous une de ses joues, ainsi que dorment les enfants: cette joue était rouge, tandis que celle qui était de mon côté était pâle, emblème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre était si sinistre. Les draps l'enveloppaient jusqu'à son cou; et ses formes, pures comme son âme, ne se trahissaient que comme elle, légèrement, en se voilant de modestie. O Valérie! que l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale! Jamais le plus séduisant désordre ne m'eût ainsi troublé!... jamais il n'eût rempli tout mon être d'une aussi douce volupté! Comme je t'idolâtrais! comme je serais mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur tes lèvres, qui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste, ma Valérie, et je n'en étais que plus ivre... J'ai pu m'éloigner de toi!... je t'ai respectée, ô Valérie! tiens-moi compte de ce sublime courage, il anéantit toutes mes fautes!

Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne; j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé; une lisière d'or courait le long de l'horizon, à l'orient, et annonçait l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans les airs, et de jeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces images m'environnaient; toutes me peignaient la vie, qui recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnaient sur ma tête, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des larmes: j'étais si faible, si oppressé, ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon coeur frissonnait, et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent ensemble. Enfin je me levai, et, passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté Valérie. Le jour était entièrement venu, et le duo si touchant de Roméo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se réunir pour enfoncer dans mon coeur ces scènes de douleur et de regret! Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au chant des alouettes qui ne me fît penser à ce moment déchirant où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur, et je me traînai chez moi, d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon coeur! Ignorera-t-elle toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que moi. Tu garderas mes lettres: qui sait si une circonstance, qu'aucun de nous ne peut prévoir, ne les lui fera pas une fois connaître? Mon ami, cette idée, quelque invraisemblable qu'elle me paraisse, m'anime en t'écrivant, et m'empêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.

Lettre XLIII.

De la chartreuse de B., le...

C'est ici, c'est près d'une austère retraite, d'où sont bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans une maison d'où l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé. Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours de cette existence si agitée, et, ne pouvant les passer dans le calme, les remplir au moins de résignation.

Comme je me parais petit à moi-même, au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes vertus! Les pensées de l'amour me paraissent un délit, ici où tous les sens sont enchaînés, où les plaisirs les plus permis dans le monde n'osent se montrer; où l'âme, détachée des liens les plus naturels, ne se permet d'aimer que les plus sévères devoirs.

Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée dans une des armoires de ma chambre. Ce saint avait été homme, il était resté homme: il avait souffert; il avait jeté loin de lui les désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il s'était fait dans son coeur une solitude où il vivait avec Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort. Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse, et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler, quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau, en pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa poussière, et il espérait, mais en tremblant, que son âme irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715; il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille mortelle; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité, les regards consolants, la bienveillante bonté du père Jérôme étaient enlevés à la terre.

Après cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de parler de nos douleurs, de nos combats, de nos vertus?

Depuis longtemps je désirais voir cette chartreuse, cette pensée sévère de saint Bruno, confiée au mystère et au silence, qui est cachée comme un profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui font du bien tous les jours à d'autres hommes; qui changèrent un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante que celle de trois cents chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits, avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré dans leur désert! Oh! comme l'âme est émue! comme elle est pénétrante, la voix de la religion, qui s'est réfugiée là, qui descend dans les torrents et frémit dans les cimes de la forêt, qui parle du haut de la roche escarpée, où l'on croit voir saint Bruno lui-même, fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation! Oh! qu'il connut bien le coeur de l'homme, qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs, qui veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces profondes émotions qui émanent du sein de Dieu et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité!

Il est impossible de décrire ce que j'éprouvais: j'étais heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilité; je me prosternai devant cet Etre si grand qui appela ces scènes magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur; appela aussi l'homme pour qu'il sentît et désirât sentir davantage; forma ces âmes ardentes et tendres, et leur confia tous ses secrets, ignorés des hommes légers. Que de voix, me disais-je, se sont éteintes dans ces déserts! que de soupirs ont été envoyés au delà de cet horizon borné, là où habite l'infini! Je voyais ces traits où siégeait la mélancolie, où l'espérance avait survécu aux orages pour répandre la sérénité; je les voyais garder leur tranquille expression au milieu des changements des saisons et de la nature; ces mains flétries se joignaient aux pieds de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchissaient péniblement des genoux affaissés par l'âge; là coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent âpre du sombre hiver; ici un écho religieux murmurait les douleurs et les espérances du chrétien; et plus loin, sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où tout est mort, où tout est froid comme le coeur de l'incrédule, à travers ces ronces suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées qui ne voient rouler que de noirs orages, là, peut-être, le long, l'ineffaçable remords appelait sa victime: marquée par lui, elle ne pouvait lui échapper; elle venait, le front baissé, l'oeil ombragé, le visage sillonné, elle venait, et son sein déchiré se brisait sur la pierre, et sa voix expirante disait sourdement à cette froide pierre quelque forfait inconnu.

Que j'ai vécu ici, Ernest! combien j'y ai pensé! J'ai vu hier un orage: le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes ces montagnes, se répéta, gronda, éclata avec fureur; les voûtes silencieuses tremblèrent; je voyais le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine entrevoir tous ces tombeaux, où dormaient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposait avant de les enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes: il me semblait que j'entendais ce chant mélancolique des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient à la terre de l'oubli. J'aimais à tressaillir, et j'envoyais ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes, le ciel se dégagea de ses sombres nuages; le soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques, cette chapelle de la mort: les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarté, et les hautes herbes, affaissées par la pluie, se relevèrent.

Un oiseau, fatigué par les vents, qui l'avaient apparemment chassé jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le cimetière. Ainsi, pensai-je, peut-être, dans la saison des fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol: il cherche en vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour lui-même: le chantre de la volupté vient s'asseoir sur une tombe, et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hélas! peut-être cette pierre couvre-t-elle un coeur qui eut aussi un printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son âme du saint effroi du monde, l'adora-t-il comme le Dieu qui créa l'amour et le donna à la terre; mais bientôt, comme l'oiseau, battu par les vents, battu par l'orage des passions, il est venu se réfugier sur ces hauteurs, et, fatigué de la vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qui tenait au monde.

Ernest, Ernest! il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion: ici, ici même, où tout la réprouve, où tout devrait l'épouvanter, elle sait encore trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses supplices. En vain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage âpreté; en vain la religion menaçante élève-t-elle partout de saintes barrières, appelle-t-elle la pénitence, le jeûne, les images du trépas, les tourments de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et s'ouvrent de tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle animée du pieux verset qui montre à l'homme la longue récompense de la vertu: ce passager d'un moment ne sait pas triompher de lui; il est encore atteint ici même par ce terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri d'abstinences, à la menaçante éternité, il dispute un sentiment à la fois délice et fléau de sa vie; il jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.

Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenais, ou plutôt je parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse: la lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière; l'orfraie seul interrompait de son cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est présentée à ma vue; elle était sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis; j'ai regardé longtemps le ciel et l'étoile du soir, que j'avais vue souvent de la maison que j'habitais avec Valérie.

Des gémissements m'ont frappé; je me suis levé; j'ai vu près de la croix, et, à moitié caché par un arbre, un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accents déchirants n'osaient peut-être monter vers le séjour de la paix; la terre les engloutissait. Mon coeur a tressailli; j'ai cru reconnaître des maux trop bien connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moi-même.

Son long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher; je l'ai soulevé. La lune éclairait son visage pâle; ses traits flétris étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortait d'un rêve; puis il m'a dit: -- Qui es-tu? souffres-tu aussi? -- Je l'ai pressé contre mon sein, et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. -- Tu pleures, a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie, a-t-il ajouté d'une voix tranquille. -- Son regard m'a effrayé; ses gestes, son agitation me frappaient et contrastaient avec sa voix, qui paraissait étrangère à son âme, et qui semblait s'être séparée de sa douleur.

Je lui ai demandé qui il était. -- Qui je suis?... a-t-il dit, en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. -- Puis il m'a montré son habit: -- Je suis un infortuné! mon histoire est courte. Je suis Félix. On m'avait donné ce nom, on se plaisait à croire que je serais heureux: c'était en Espagne qu'on croyait cela; mais, dit-il en secouant la tête et respirant péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là; les méchants m'ont tué là! -- Et il frappa son coeur d'une manière qui me déchira. -- Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc fait? -- Oh! Il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut tout oublier ici, car il faut pardonner. -- Il a voulu s'en aller; je l'ai retenu. -- Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au choeur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de grenade... Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler de Laure... (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves, mais, quand je veille, elle est morte! -- Il jeta un cri déchirant et se tut.

O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible: tu vis, m'écriai-je; tu vis, Valérie! O ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison pour te bénir! Et puis, me retournant vers le malheureux Félix, je le serrai dans mes bras: muet par l'excès de la pitié, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son malheur. -- Ne dis à personne, je t'en prie, que je t'ai parlé de Laure; ici c'est un grand péché; j'ai voulu l'expier tous les jours, mais j'aime malgré moi; et quand je veux penser au ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et quand je viens ici la nuit, car depuis que je suis... tu sais bien comment, dit-il en montrant sa tête, on me permet tout. Je sors du couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains de troubler les frères dans leur sommeil; je pleure, c'est un scandale... Eh bien! qu'est-ce que je voulais te dire? -- Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiez-vous... -- Eh bien! oui, la nuit; le vent, les arbres, cette eau qui roule, tout semble me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle était là: je la presserais contre mon sein, qui brûle; elle n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le couvent; car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent: j'ai tant promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en soupirant longuement, je ne peux pas. -- Tu ne peux pas! répétai-je! et je soupirai.

Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au mien: j'étais anéanti. -- Ecoute, me dit-il, ne te fais pas chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas. La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu, n'aime pas: si tu savais comme on est malheureux! On me l'avait bien dit quand il en était temps, et je n'ai rien écouté.

Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore au pied de la croix, que mon hôte me dit que le frère Félix était aimé de tout le couvent, qu'il ne faisait de mal à personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison, et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait est morte. Sa mélancolie l'avait jeté dans cette retraite, ne pouvant obtenir Laure, que ses parents forcèrent à se faire religieuse; il a appris qu'elle n'existait plus, et sa raison s'est entièrement égarée.

Je pars, Ernest, ce séjour ne me convient plus: le malheureux Félix se montre partout à moi.

Lettre XLIV.

De la Pietra-Mala, le...

Je t'écris, quoique je sois si faible, mon ami, que je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais sans que cela m'ait donné plus de force; la fièvre m'a repris, je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Mala est presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes; mais j'aime ce lieu, qui paraît oublié du monde entier. J'y suis depuis peu de temps, et déjà j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être quelques semaines. Eh! N'est-il pas indifférent en quels lieux je traîne des jours que Valérie ne voit plus, pourvu que je sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi; personne ne m'observera... Malheureux! quel triste privilége tu réclames! quel triste bonheur te reste! O Valérie! Je ne verrai donc plus ta pitié! Elle était si tendre! si bonne!

A six heures du soir.