Chapter 10
Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme un ami, me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant, je marchais à grands pas le long d'un précipice. Je regardais les arbres déracinés, les pierres qui roulaient, et des eaux qui se précipitaient sans repos au milieu des rochers; je vis un amandier qui paraissait comme exilé au milieu d'une nature trop forte pour lui; cependant il avait porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le précipice; et je m'arrêtai, et je contemplai cette image de destruction sans éprouver de tristesse: je tombai dans une morne stupeur, et je vis, en me réveillant, que moi-même j'avais dépouillé plusieurs branches du jeune amandier et jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.
Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime vérité, comme mon coeur te sent! comme, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces paroles! comme je place là son image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de félicité, mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et languissants!
J'ai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils l'oubliaient comme on oublie une fête, et qu'un autre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupait l'âme tout entière. Et, moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire, dans ces belles années où mon sommeil n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où mes songes étaient si beaux; je me figurais la gloire comme l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je rêvais s'occupait du bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul objet; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner; elle était vertu pour celui qui la portait dans son sein, avant que les hommes l'eussent appelée gloire, et que les événements eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire avec la petite ambition de la foule, avec cette misérable prétention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans les siècles, à marcher avec leur ascendant, comme avec leur ombre, et à forcer tous les regards à se baisser! Il est une gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle; mon coeur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je me créais une compagne, j'avais un ami, j'aimais non seulement la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis plus rien ni pour moi ni pour les autres.
Je le sens, c'est moi-même qui me suis jeté sur l'écueil contre lequel je me suis brisé. Je me rappelle ces jours où je pressentais ma destinée et où l'ami que nous portons tous en nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'il fallait fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer, et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mémoire et sans prévoyance, essaient la vie et ne songent qu'à jouir; je sentais que son regard, que sa voix, que son âme surtout étaient du poison pour moi, et je voulais en prendre et m'arrêter quand il serait temps. Insensé! il n'a plus été temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand comme la véritable gloire, il en rendrait capable; une seule de ses extases ferait renoncer à l'empire du monde; il est la félicité que les hommes aveugles poursuivent sous mille formes; il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de circonstances, eurent, pour présent du ciel, des jours coulés dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.
Ernest, je crois que tu ne comprendras rien à cette lettre: je laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent; mes idées sont là, comme un ancien héritage qu'il faudrait mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai ma vie à mon Père céleste; je lui dirai: "Pardonne, ô mon Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père! toi qui es toute bonté, tu me donneras une goutte de cette félicité pure et divine dont tu tiens un océan dans tes mains; tu retireras de mon coeur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu! le souvenir de Valérie, comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine et le toit auprès duquel on commença la vie, et desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours chargés d'ennui."
Lettre XLI.
De la Brenta, le...
Je suis revenu depuis quelques jours; je les ai revus tous deux. Mon parti est pris, il est irrévocable; je veux partir, je suis trop malheureux. Il me méjuge, il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon coeur et y lire mes tourments; il ne peut me concevoir en ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la vie, qu'il n'a que trop aperçu en moi, tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-être haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au bonheur; toutes les apparences sont contre moi: je repousse chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais je ne réponds à sa tendresse par ma confiance. Je vois que je donne du chagrin à Valérie, que ma situation afflige. Il faut donc les quitter! L'amour et l'amitié me repoussent également; tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié? Hélas! je mourrai content, si une seule fois Valérie se disait en versant une larme de pitié: "Il m'aima trop pour son repos!" Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que l'amitié ne me trouva pas ingrat. Une fois tout sera dévoilé, quand je serai descendu dans la demeure du repos, là d'où l'effroi parle aux autres, mais où celui qui l'inspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraie pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie; jamais je n'offenserai cet être qui compta mes jours et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien coupable de m'être livré moi-même à une passion qui devait me détruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité; je n'accuserai pas le Ciel de mes malheurs, comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me plaindre, la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime, quoiqu'elle me tue: je souffrirai, mais je dormirai ensuite. Je m'avancerai à la voix de l'Eternel, chargé de bien des fautes, mais non marqué par le suicide. Je ne vous épouvanterai pas, êtres chers et vertueux, ô mes parents! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie, que Dieu vous permit de me faire, et que vous avez encore si fidèlement embelli d'innocents plaisirs, de belles leçons, de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon coeur les saints préceptes d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me rend encore plus nécessaire, qui me donne le courage de souffrir. Sur le froid rivage de la vie écoulée, au bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il à celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers le passé, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas non plus ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes pensées de l'homme ne le bercent pas sur le bord de la tombe!
Lettre XLIII.
De la Brenta, le...
Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon sang est en mouvement; il faut que je t'écrive. Je lui ai dit que je partais; elle en a été affectée, très-affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais plus malade qu'à l'ordinaire; elle l'a remarqué: elle m'a trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai depuis quelque temps et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai pris de là occasion de lui dire que les bains de Pise me seraient nécessaires; on me les a conseillés en effet. Elle m'a regardé avec intérêt. -- Que ferez-vous à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul, tout seul, et vous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous être dangereuse. -- Nous nous étions levés de table, et j'étais passé avec elle dans le salon. -- Ne partez pas, Gustave, m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul: vous avez besoin d'amitié; et où en trouverez-vous plus qu'ici? -- En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais les mains sur mon visage, et je voulais lui cacher le profond attendrissement que me causaient ses paroles. -- N'est-ce pas, m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? -- Je l'ai regardée. -- Si vous saviez combien je suis malheureux, combien je suis coupable, ai-je ajouté à voix basse, vous ne m'engageriez pas à rester! -- Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans ses yeux: il m'a semblé la voir rougir. -- Partez donc, m'a-t-elle dit d'une voix émue; mais ressaisissez-vous de vous-même; chassez de votre âme la funeste... -- Elle s'est arrêtée. -- Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet à votre avenir. -- Du bonheur! dis-je, il ne peut plus en exister pour moi! -- Je me promenais à grands pas; l'agitation que j'éprouvais, l'affreuse idée de la quitter peut-être pour jamais, aliénait ma raison: j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est levée, elle a sonné: je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vît pas. Elle lui a demandé d'une voix altérée: -- Où est Marie? Dites-lui de m'apporter son ouvrage et le métier; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque chose, Gustave. -- Je n'ai rien répondu. -- Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti, soyez plus calme. -- Je le suis tout à fait, ai-je répondu en contraignant ma voix et en m'avançant vers elle. -- Elle a jeté un cri. -- Qu'avez-vous, Gustave? du sang!... -- Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front saignait. J'avais été si affecté de ce qu'elle appelait Marie, si peiné de cette espèce de défiance, que, pendant qu'elle donnait cet ordre, appuyant brusquement ma tête contre la fenêtre, je m'étais blessé. -- Votre pâleur, vos regards, votre voix, tout est déchirant. O Gustave! ô mon cher ami! dit-elle en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne m'effrayez pas ainsi! -- Ne me montrez donc plus cette... (je n'osais dire défiance, je n'osais m'avouer qu'elle me devinât), cette froideur, dis-je. Valérie! songez que je vous quitte, et pour jamais! -- D'où vous viennent ces funestes idées? -- De là, dis-je en montrant mon coeur; elles ne me trompent point: ne me refusez donc pas encore quelques moments. -- Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds: elle se baissa, et le portrait du comte s'échappa de son sein... Je ne sais plus ce qui m'arriva: l'agitation que j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blessure; et la terrible émotion que je ressentais dans cet instant où j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver mal. Quand je revins à moi, je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins; elles me faisaient respirer des sels; elles n'avaient osé appeler personne. Ma tête était appuyée contre un fauteuil qu'elles avaient renversé; Valérie, à genoux auprès de moi, tenait sur mon front son mouchoir imbibé d'eau de Cologne, et une de mes mains était dans les siennes. Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes, qui coulaient sur moi, me tirèrent de cet état. Je me levai, je voulus lui parler; elle me conjura de me taire: elle mit sa main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se plaça à côté de moi. -- Valérie... dis-je, voulant la remercier de ses soins, que je commençais à comprendre, car je me rappelai alors que je m'étais trouvé mal. Elle me fit signe de me taire. -- Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous quitte. -- Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de bonté et de compassion, et, voyant que je voulais parler, elle a ajouté: -- J'exige absolument que vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez. -- Elle s'est assise au piano; là, elle a chanté un air d'un opéra de Bianchi, dont voici à peu près les paroles, traduites de l'italien: _Rendez, rendez le repos à son âme; son coeur est pur, mais il est égaré_. J'entendais des larmes dans sa voix, si l'on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses pleurs, et a rejeté sa tête sur le fauteuil. Je m'étais levé, et, au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse que j'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deviné et qu'elle me plaignait, un saint et religieux frémissement, que sa douleur me causait, m'arrêta. Si elle se reprochait son excessive sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive, elle souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa vie la douleur et le reproche?... Mais bientôt, entraîné par la violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste de mon avenir dans ce court et ravissant instant où je lui dirais: -- Je t'aime, Valérie; je meurs pour m'en punir! -- je m'élançai à ses genoux, que je serrai convulsivement. Elle me regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. -- Levez-vous, me dit-elle, Gustave, ou vous me forcerez à vous quitter. -- Non, non, m'écriai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteints, cette pâleur sinistre, cette poitrine oppressée, où est déjà la mort, et repoussez-moi ensuite sans pitié; refermez sur moi ce tombeau où je suis déjà à moitié descendu! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement; partout, Valérie, il vous poursuivra. -- Que voulez-vous que je fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien; ma pitié ne peut pas vous tranquilliser; votre délire insensé me trouble, m'effraye, me déchire... Je sens, oui, je sens que je ne dois pas être la confidente d'une passion... -- Elle s'arrêta. -- Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté, ce n'était pas moi qu'il fallait choisir; c'était lui, lui, cet homme estimable, celui qui tient ici-bas la place de votre père. Pourquoi m'avez-vous empêchée de lui parler? Pouvez-vous le craindre? -- Elle détacha son portrait. -- Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces traits, qui appartiennent à la vertu, ne calment pas votre âme. -- Je repoussai de la main le portrait. -- Je suis indigne, m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa pitié! -- Je la regardai; la mort était dans mon âme: ma raison n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas compris ou ne voulait pas me comprendre; et les plus affreux sentiments étaient en moi et m'agitaient. -- Ne me regardez pas ainsi, Gustave, mon frère, mon ami! -- Ces noms si doux me sauvèrent. J'étais toujours à ses genoux; je cachai ma tête dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela doucement; ses yeux étaient remplis de larmes; ses regards étaient tournés vers le ciel; ses longs cheveux s'étaient défaits et tombaient sur ses genoux. -- Valérie, lui dis-je, un seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous (à ces mots, ses larmes coulèrent), que je vous demande d'exaucer ma prière. -- Elle fit un signe comme pour me dire oui. -- Eh bien! figurez-vous un instant que vous êtes la femme que j'aime... que j'aime comme aucune langue ne peut l'exprimer... Elle ne répond pas à mon amour; vous ne devez donc point avoir de scrupule... Je ne vous dirai rien; je vous écrirai son nom; et l'on vous remettra, après ma mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon coeur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos éternel vous est cher, de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer, quand je ne serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon, de répandre une larme sur mon tombeau... Un instant encore, Valérie; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parle peut-être. -- Cette idée affreuse glaça mon sang; ma tête tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui coulait de mon front, se mêlait à mes pleurs amers; mais j'éprouvais une volupté secrète en sentant ses cheveux recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tête. Elle la pressa de ses mains, puis la souleva. -- Gustave, me dit-elle d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de cette passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie, qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à vos amis. -- Sa voix s'émut; elle me tendit les mains en disant: -- Valérie sera toujours votre soeur, votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère d'Adolphe désire si ardemment pour vous. -- Elle souleva mes mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus touchant des regards. -- Vous êtes un ange! lui dis-je, le coeur déchiré de douleur, et cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnait de paraître calme: ne m'abandonnez jamais! -- Elle voulut relever ses cheveux. -- Pensez quelquefois, dis-je en joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux, aux larmes amères du malheureux Gustave! -- Elle soupira profondément.
Elle s'était approchée de la fenêtre; elle l'ouvrit. Le jour baissait. Nos regards errèrent longtemps, sans nous rien dire, sur les nuages que le vent chassait, et qui se succédaient les uns aux autres, comme les sentiments tumultueux s'étaient succédé dans mon âme durant cette journée. Il faisait froid pour la saison; le vent, qui avait passé sur les montagnes couvertes de neige, soufflait avec violence; il secouait les arbres qui étaient devant la fenêtre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je frissonnai; un mélancolique souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent Valérie, et à ces feuilles qui annonçaient l'automne et tombaient au soir de ma vie. Cette journée était la dernière que je passais auprès d'elle; j'étais résolu à partir, je le sentais; j'avais pris à jamais congé d'elle... et du bonheur! Je m'étonnais d'être aussi calme; rien ne m'agitait plus; la vie et ses espérances étaient derrière moi; tout était fini; mais j'emportais avec moi, dans la nouvelle patrie que bientôt j'allais habiter, la tendre affection de Valérie; elle était ma soeur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étais sûr. Pardonne, Ernest, pardonne! Le ciel, pour dédommager les femmes des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je n'avais pas blessé sa délicatesse; je n'avais même jamais désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion fougueuse, j'avais été au moment de la lui avouer, était-ce avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avais-je pas aussi, à quelques instants près d'un délire involontaire, toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avais-je jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étaient mes réflexions; et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avait pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!
Valérie rompit enfin le silence: -- Vous nous écrirez; nous saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé, n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa maîtresse: -- Il fait bien froid, madame; vous êtes vêtue trop légèrement. -- En même temps, elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger. Valérie le partagea; elle m'en donna la moitié, et soupira. -- Personne, dit-elle, désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido; cela m'attristera bien d'y aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre; je la suivis: elle me tendit la main; j'y portai mes lèvres. -- Adieu, Valérie! adieu pour bien longtemps!... O Valérie! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! -- Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivait. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire. -- Adieu, Gustave, adieu; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire.
Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût anéanti. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état: ce ne fut qu'aux coups réitérés d'une pendule qui m'annonçait qu'il était tard que je me levai; l'obscurité la plus profonde m'environnait. Je n'avais souffert qu'au premier moment où la porte se ferma. Je me réveillai comme d'un songe: je me sentais fatigué; je descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperçus, en passant, de la lumière dans la remise, et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai. C'était ma voiture qu'on avait amenée. Le coeur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également: je n'étais plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux: il s'enveloppe de cette magie de la présence; ses souffrances ont du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir; je me sentais défaillir en regardant cette voiture qui m'entraînerait loin d'elle! il n'y avait pas jusqu'à cet homme qui sifflait si tranquillement qui ne me fît mal; j'enviais son repos, il me semblait qu'il insultait à l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus à ma chambre; je me jetai par terre, frappant ma tête contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas! me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! Erich, le vieux Erich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il m'avait vu dans cet état violent: il me gronda. Je feignis de me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs heures dans la plus violente agitation, et je résolus de t'écrire. Je retrouvai dans ma tête toutes les situations douloureuses de cette journée; cela me calmait: il est si doux de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le récompenser du charme que cette idée verse dans mon coeur flétri.
A cinq heures du matin.