Valentine

Chapter 7

Chapter 73,889 wordsPublic domain

--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange histoire me faites-vous là?

--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation! Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants. C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?

--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes idées!...

--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!

--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez, ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement. Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules. Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré, qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage. Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là_ ne comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme. Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral, a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence, et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir à distance les gens _de peu_.

Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère, répondit en balbutiant:

--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais pas aux inconvénients...

--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?

--J'allais le faire lorsque...

--En ce cas il faut le faire rentrer...

La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà loin sur la colline.

--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend de lui.

--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait lieu de raison.

--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.

Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:

--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.

Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:

«Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille? vous me ferez plaisir.

J'ai l'honneur de vous saluer.

F. Comtesse DE RAIMBAULT.»

Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer sous le feuillet; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte. Allait-elle donc envoyer cette insolente signification? était-ce ainsi qu'il fallait payer Bénédict de son dévouement? Fallait-il traiter en laquais l'homme qu'elle n'avait pas craint de marquer au front d'un baiser fraternel? Le cœur l'emporta sur la prudence; elle tira un crayon de sa poche, et, entre les doubles portes de l'antichambre déserte, elle traça ces mots au bas du billet de sa mère:

«Oh! pardon! pardon, Monsieur! Je vous expliquerai cette invitation. Venez; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon!»

Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.

XI.

Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. C'était une longue paraphrase du peu de mots qu'elles avaient pu échanger à leur gré dans l'entrevue de la ferme. Cette lettre toute palpitante de joie et d'espoir était l'expression d'une véritable amitié de femme romanesque, expansive, sœur de l'amour, amitié pleine d'adorables puérilités et de platoniques ardeurs.

Elle terminait par ces mots:

«Le hasard m'a fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite dans le voisinage. Elle n'ira que vers la nuit à cause de la chaleur. Tâche de te dispenser de l'accompagner, et, dès que la nuit sera sombre, viens me trouver au bout de la grande prairie, à l'endroit du petit bois de Vavray. La lune ne se lève qu'à minuit, et cet endroit est toujours désert.»

Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à ce qu'elle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout en disant qu'elle avait élevé sept enfants et qu'elle sortait soigner une migraine, oublia bien vite tout ce qui n'était pas elle. Fidèle à ses habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un roman de Crébillon fils. Valentine s'échappa dès que l'ombre commença à descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin d'être moins aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux cheveux blonds qu'agitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la prairie d'un pied rapide.

Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son aile souple et cotonneuse.

C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.

Au lieu indiqué elle trouva sa sœur, qui l'attendait avec impatience. Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et se mirent à causer.

--Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise.

Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante. Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique, car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux _bons procédés_ de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans l'indigence.

Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à sa sœur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir de revoir sa patrie et sa sœur, elle avait écrit à sa nourrice madame Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt une plus invincible barrière entre elles deux.

--À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu ne m'as pas dit si...

Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette terrible faute de sa sœur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur brûlante.

Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche n'enfonça dans son cœur une pointe si acérée que cet embarras et ce silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer.

--Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa jeune sœur.

Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie généreuse et forte.

--Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...

--Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse sœur! J'ai cru que je n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur de mon courage.

--Et quand même je ne serais pas ta sœur et ta fille aussi, répondit Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il?

--Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te le présente?

Valentine répondit par mille caresses.

Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:

--Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict.

Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous. Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.

Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine; mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il fallait remettre des _buffles_ à tous les marteaux; quantité de cordes rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout un jour; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, l'aidant à rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note. Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait, et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu d'hypocrisie s'improvisa dans ce cœur de jeune fille, et, sachant que sa mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son alcôve.

--Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec nous sans savoir de vous si cela était convenable.

La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés. C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de sa domination.

--Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce, il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le vous-même de ma part.

Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant. Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de Valentine:

--Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade?

Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.

Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages l'air _mauvais sujet_ allait bien. Madame de Provence était le noyau d'une coterie féminine qui _sablait fort bien le champagne_. Un siècle auparavant, _Madame_, belle-sœur de Louis XIV, bonne et grave Allemande qui n'aimait que les _saucisses à l'ail_ et la _soupe à la bière_, admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.

La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.

Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant son cerveau avec délices de l'image de cette belle et bonne fille, qu'il était impossible de ne pas aimer.

XII.

À quelques jours de là, madame de Raimbault fut engagée par le préfet à une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département. C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps, et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.

Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée.

Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'étioler_ dans l'atmosphère bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault, elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine, bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies, jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais son cœur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle. Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps, dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.

Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et, n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes, perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris pour les _têtes poudrées_, toute son irrévérence pour la dévotion réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur; elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix disposaient des places et des fortunes.

Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame d'atours_. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors, rompit avec elle comme _mal pensante_. Les égaux, les _parvenus_ lui restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune affection solide pour la consoler de ses pertes.