Chapter 21
--Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et enfoncer dans votre cœur les stylets de l'inquisition pour vous demander l'aveu de vos secrètes pensées?--Non, Valentine, non, reprit-il après une pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire saigner votre cœur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les traces peuvent attester la présence récente...
Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.
--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux, j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?
--Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.
--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons, Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle n'attirera plus vos yeux.
--N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?
--Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de tout.
--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis très-fatiguée.
--Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.
Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence, regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une mortelle anxiété la fin de cette scène.
Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer; mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer soigneusement la porte du pavillon.
--C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique, d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.
Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable situation à l'égard de son mari.
XXXIV.
Le lendemain, à peine était-elle levée que le comte et M. Grapp demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents papiers.
--Lisez-les, Madame, dit M. de Lansac en voyant qu'elle prenait machinalement la plume pour les signer.
Elle leva en pâlissant les yeux sur lui; son regard était si absolu, son sourire si dédaigneux, qu'elle se hâta de signer d'une main tremblante, et les lui rendant:
--Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que j'ai confiance en vous, sans examiner si les apparences vous accusent.
--J'entends, Madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.
En ce moment il se sentit si heureux et si léger d'être débarrassé de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de persécutions, qu'il eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant d'un air presque franc:
--Un service en vaut un autre, Madame.
Le soir même, il lui annonça qu'il était forcé de repartir le lendemain avec M. Grapp pour Paris, mais qu'il ne rejoindrait point l'ambassade sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais d'opposition.
Il alla se coucher, heureux d'être débarrassé de sa dette et de sa femme.
Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux événements de ces trois jours. Jusque-là, l'épouvante l'avait rendue incapable de raisonner sa position; maintenant que tout s'était arrangé à l'amiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas la démarche irréparable qu'elle avait faite en donnant sa signature qui l'occupa un seul instant; elle ne put trouver dans son âme que le sentiment d'une consternation profonde, en songeant qu'elle était perdue sans retour dans l'opinion de son mari. Cette humiliation lui était si douloureuse qu'elle absorbait tout autre sentiment.
Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle s'enferma dans son oratoire; mais alors, habituée qu'elle était à mêler le souvenir de Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations, en se retraçant les moindres détails de cette scène, tout l'avertissait qu'il était temps de retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là le sentiment audacieux de sa force l'avait soutenue, mais un instant avait suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois d'abandon et de confiance n'avaient pas rendu Bénédict tellement stoïque qu'un instant n'eût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises, lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le dissimuler, l'amour qu'elle inspirait n'était pas celui des anges pour le Seigneur; c'était un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt à tout renverser.
Elle ne fut pas plus tôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience, que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses, elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses souffrances, elle s'abandonna à un projet romanesque et sublime, qui a tenté plus d'une jeune femme au moment de commettre sa première faute: elle résolut de voir son mari et d'implorer son appui.
Effrayée de ce qu'elle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à sortir de sa chambre qu'elle y renonça; puis elle y revint, recula encore, et après un quart d'heure d'hésitations et de tourments, elle se détermina à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.
Il était à peine cinq heures du matin; le comte avait espéré quitter le château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait d'échapper ainsi à l'ennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. L'idée de cette entrevue le contraria donc vivement, mais il n'était aucun moyen convenable de s'y soustraire. Il s'y rendit, un peu tourmenté de n'en pouvoir deviner l'objet.
L'attention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de n'être entendue de personne, et l'altération de ses traits et de sa voix, achevèrent d'impatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps d'essuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se contractèrent, et quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant qu'elle resta devant lui muette et anéantie.
Quelques mots polis de son mari lui firent sentir qu'il s'ennuyait d'attendre; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.
--Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en s'efforçant de prendre un air ouvert et caressant, trêve de puérilités! Voyons, que pouvez-vous avoir à me dire? Il me semblait que nous étions parfaitement d'accord sur tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps; Grapp m'attend, Grapp est impitoyable.
--Eh bien, Monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous dirai en deux mots que j'ai à implorer de votre pitié: emmenez-moi.
En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula de trois pas.
--Vous emmener! vous! y pensez-vous. Madame?
--Je sais que vous me méprisez, s'écria Valentine avec la résolution du désespoir; mais je sais que vous n'en avez pas le droit. Je jure, Monsieur, que je suis encore digne d'être la compagne d'un honnête homme.
--Voudriez-vous me faire le plaisir de m'apprendre, dit le comte d'un ton lent et accentué par l'ironie, combien de promenades nocturnes vous avez faites seule (comme hier soir, par exemple) au pavillon du parc depuis environ deux ans que nous sommes séparés?
Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage augmenter.
--Je vous jure sur Dieu et l'honneur, dit-elle, que ce fut hier la première fois.
--Dieu est bénévole, et l'honneur des femmes est fragile. Tachez de jurer par quelque autre chose.
--Mais, Monsieur, s'écria Valentine en saisissant le bras de son mari d'un ton d'autorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit; je le sais, j'en suis sûre. Eh bien, j'en appelle à votre conscience, ne vous a-t-il pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire? N'avez-vous pas compris que si j'étais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins ma conduite n'était pas souillée de cette tache qu'un homme ne saurait pardonner? Oh! vous le savez bien! vous savez bien que s'il en était autrement, je n'aurais pas l'effronterie de venir réclamer votre protection. Oh! Évariste, ne me la refusez pas! Il est temps encore de me sauver; ne me laissez pas succomber à ma destinée; arrachez-moi à la séduction qui m'environne et qui me presse. Voyez! je la fuis, je la hais, je veux la repousser! Mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de toutes parts; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous regarder en face. Tenez! ai-je rougi? ma figure ment-elle? Vous êtes pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que je l'oserais? Grand Dieu, vous ne me croyez pas! Oh! c'est une horrible punition que ce doute!
En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à témoin.
--Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très-belle et très-dramatique! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous demandez si bien; mais comment voulez-vous que je vous expose à un nouveau parjure? N'avez-vous pas juré à votre amant cette nuit que vous n'appartiendriez jamais à aucun homme?
À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et regardant son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée:
--Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici? lui dit-elle. Vous affectez une étrange erreur, Monsieur; mais vous ne pensez pas que je me sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit?
M. de Lansac, mortellement blessé de l'aversion hautaine de cette femme tout à l'heure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se retirer. Valentine s'attacha à lui.
--Ainsi vous me repoussez! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi! Si vous pouviez m'ôter votre nom, vous le feriez sans doute! Oh! cela est inique, Monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs; comment remplissez-vous les vôtres? Vous me voyez près de rouler dans un précipice dont j'ai horreur, et quand je vous supplie de me tendre la main, vous m'y poussez du pied. Eh bien! que mes fautes retombent sur vous!...
--Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il d'un ton goguenard en lui tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.
Il sortait, charmé de ce trait d'esprit; elle le retint encore, et tout ce qu'une femme au désespoir peut inventer d'humble, de touchant et de pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si éloquente et si vraie que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda quelques instants d'un air qui lui fit espérer de l'avoir attendri. Mais il se dégagea doucement en lui disant:
--Tout ceci est parfait, ma chère, mais c'est souverainement ridicule. Vous êtes fort jeune, profitez d'un conseil d'ami: c'est qu'une femme ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur; c'est lui demander plus de vertu que sa profession n'en comporte. Pour moi, je vous trouve charmante; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de vous guérir d'une grande passion. Je n'aurais d'ailleurs jamais la fatuité d'espérer ce succès. J'ai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant les yeux; vous me les ouvrez de force: alors il faut que je fuie, car ma contenance vis-à-vis de vous n'est pas supportable, et nous ne pourrions nous regarder l'un l'autre sans rire.
--Rire! Monsieur, rire! s'écria-t-elle avec une juste colère.
--Adieu, Valentine! reprit-il; j'ai trop d'expérience, je vous l'avoue, pour me brûler la cervelle pour une infidélité; mais j'ai trop de bon sens pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la vôtre. C'est pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre cette liaison qui a pour vous encore toute la beauté romanesque d'un premier amour. Le second serait plus rapide, le troisième...
--Vous m'insultez, dit Valentine d'un air morne, mais Dieu me protégera. Adieu, Monsieur; je vous remercie de cette dure leçon; je tâcherai d'en profiter.
Ils se saluèrent, et, un quart d'heure après, Bénédict et Valentin, en se promenant sur le bord la grand'route, virent passer la chaise de poste qui emportait le noble comte et l'usurier vers Paris.
XXXV.
Valentine, épouvantée en même temps qu'offensée mortellement des injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences d'un égarement que le monde punissait d'un tel mépris, Valentine, accoutumée à respecter religieusement l'opinion, prit horreur de ses fautes et de ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se soustraire aux dangers de sa situation; elle chercha au dehors tous ses moyens de résistance, car elle n'en trouvait plus en elle-même, et la peur de succomber achevait d'énerver ses forces; elle reprochait amèrement à sa destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.
--Hélas! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me comprendre, ma sœur n'ose rien; qui m'arrêtera sur ce versant dont la rapidité m'emporte?
Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle part en lui l'appui qu'elle avait droit d'en attendre en retour de ses sacrifices. Si elle n'eût possédé l'inestimable trésor de la foi, sans doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses croyances.
Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict; elle ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta qu'il l'ignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au pavillon à l'heure accoutumée.
Mais à peine étaient-ils ensemble que mademoiselle Beaujon dépêcha Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand'mère, sérieusement incommodée, demandait à la voir.
La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva sa situation fort dangereuse.
Valentine s'empressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et de regard qu'on n'avait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure s'étendît jusqu'à elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement et à toute l'indépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de sortir.
--Valentine, lui dit-elle quand elles furent seules, j'ai à te demander une grâce; il y a bien longtemps que je l'implore de la Beaujon, mais elle me trouble l'esprit par ses réponses; toi, tu me l'accorderas, je parie.
--Ô ma bonne maman! s'écria Valentine en se mettant à genoux devant son lit, parlez, ordonnez.
--Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sœur.
Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.
--Oh! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle n'est pas loin d'ici; qu'elle sera heureuse, chère grand'mère! Ses caresses vous rendront la vie et la santé!
Catherine fut chargée par Valentine d'aller chercher Louise, qui était restée au pavillon.
--Ce n'est pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.
Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine et n'osait se présenter devant elle sans son ordre, venait d'arriver au petit parc lorsque Catherine s'y rendit. Au bout de quelques minutes, Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.
Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi à l'oublier, mais quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et décrépite; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années d'innocence et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de respect et d'amour qui s'attache aux premières affections de la vie. Elle s'élança dans les bras de sa grand'mère, et ses larmes, dont elle croyait la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui l'avait bercée.
La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle s'exprima avec une ardeur d'affection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots de reconnaissance à ses deux petites-filles; puis elle pressa Valentin dans ses bras étiques, s'extasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du comte Raimbault, le dernier fils de la marquise; elle retrouvait en eux encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre? Quoi de plus puissant sur le cœur humain qu'un type de beauté recueilli comme un héritage par plusieurs générations d'enfants aimés! Quel lien d'affection que celui qui résume le souvenir et l'espérance! Quel empire que celui d'un être dont le regard fait revivre tout un passé d'amour et de regrets, toute une vie que l'on croyait éteinte et dont on retrouve les émotions palpitantes dans un sourire d'enfant!
Mais bientôt cette émotion sembla s'éteindre chez la marquise, soit qu'elle eût hâté l'épuisement de ses facultés, soit que la légèreté naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de l'alcôve, et Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec autant d'aisance que si elle les eût quittés de la veille; elle interrogea beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves d'avenir.
En vain ses filles lui représentèrent qu'elle se fatiguait par cette longue causerie; peu à peu elles s'aperçurent que ses idées s'obscurcissaient; sa mémoire baissa: l'étonnante présence d'esprit qu'elle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à des perceptions confuses; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des tons violets, sa parole s'embarrassa. Le médecin, que l'on fit rentrer, lui administra un calmant. Il n'en était plus besoin; on la vit s'affaisser et s'éteindre rapidement.
Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de l'appartement.
--Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien que j'oubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te l'avoir dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant d'ignorer. Il y en a un que tu ne m'as pas confié, Valentine; mais je l'ai deviné depuis longtemps: tu es amoureuse, mon enfant.
Valentine frémit de tout son corps; dominée par l'exaltation que tous ces événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son cerveau, elle crut qu'une voix d'en haut lui parlait par la bouche de son aïeule mourante.
--Oui, c'est vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les mains glacées de la marquise; je suis bien coupable; ne me maudissez pas, dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.
--Ah! ma petite! dit la marquise en essayant de sourire, ce n'est pas facile de sauver une jeune tête comme toi des passions! Bah! à ma dernière heure je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de l'hypocrisie avec vous autres? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu? Non, va. Il n'est pas possible de se préserver de ce mal tant qu'on est jeune. Aime donc, ma fille; il n'y a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le dernier conseil de ta grand'mère et ne l'oublie pas: Ne prends jamais un amant qui ne soit pas de ton rang.
Ici la marquise cessa de pouvoir parler.
Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui l'environnaient et murmura des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine:
--Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle s'est conduite assez bien envers moi. Je n'attendais pas tant, je l'avoue, de la part de mademoiselle Chignon.
Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier qu'elle fit entendre; et, selon elle, la plus grande vengeance qu'elle pût tirer des tourments imposés à sa vieillesse, fut de dénoncer la roture de madame de Raimbault comme son plus grand vice.