Valentine

Chapter 14

Chapter 143,907 wordsPublic domain

«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés, institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice, qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection, je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont porté!»

En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets, déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme, au viol.

«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»

Et Valentine, la plus belle œuvre de la création, la douce, la simple, la chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma mère!»

Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.

Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle à son ennemi.

M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château. Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cœur de Bénédict battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa main était ferme et son coup d'œil sûr.

Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac, il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour le crime héroïque que son amour lui dictait.

Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:

--Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?

--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.

--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef de mon appartement.

--Monsieur ne rentrera pas?

--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à lui-même.

--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...

--C'est fort clair; allez vous coucher.

Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa résolution lui revint.

--Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme Valentine!

Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.

Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.

Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui permirent son corps baleiné et ses soixante ans:

--Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.

Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.

Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?

Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter. Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage; il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.

Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.

«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.

Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était là! Il le sentit au battement de son cœur et à la faible respiration de Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il l'était pour elle de saisir et de reconnaître.

Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.

«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait le torturer, l'attendait-elle donc?»

Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son cou et de ses tempes.

Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de Lansac retentirent dans le corridor.

Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de la couche nuptiale.

Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut, jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien, elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva et courut vers la porte.

Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse; mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.

Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau, lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict, penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées contre le verrou qui la défendait.

«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.

--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer. Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère, ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras. N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en sommes vantées, au moins!

--Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour quelques heures. Après, que Dieu me protège!

--Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc? Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.

--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison sera fermée.

--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas rouler la grosse porte?

--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!

La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la clef.

--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me sonnerez?

--Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.

Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir. Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras pendants, l'œil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide statue; ses facultés semblaient épuisées, son cœur éteint.

XXIII.

Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison. Peu à peu les pas des domestiques s'éloignèrent du rez-de-chaussée, les reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage s'éteignirent; les sons lointains des instruments et quelques coups de pistolet qu'il est d'usage en Berry de tirer aux noces et aux baptêmes en signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence. Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et qu'il n'eût jamais osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit qu'il devait passer dans les angoisses de la rage le réunissait à Valentine! M. de Lansac retournait seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine! Il eut des remords d'avoir renié son Dieu, d'avoir maudit le jour de sa naissance. Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de l'assassinat et à celle du suicide, le saisit si impétueusement qu'il ne songea pas à en calculer les suites terribles. Il ne s'avoua pas que, s'il était découvert en ce lieu, Valentine était perdue; il ne se demanda pas si cette conquête inespérée d'un instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la nécessité de mourir. Il s'abandonna au délire qu'un tel triomphe sur sa destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en maîtriser les ardentes palpitations. Mais au moment de se trahir par ses transports, il s'arrêta, dominé par la crainte d'offenser Valentine, par cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du véritable amour.

Irrésolu, le cœur plein d'angoisses et d'impatiences, il allait se déterminer, lorsqu'elle sonna, et au bout d'un instant Catherine reparut.

--Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne m'as pas donné ma potion.

--Ah! votre _portion_? dit la bonne femme; je pensais que vous ne la prendriez pas aujourd'hui. Je vais la préparer.

--Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu d'opium dans de l'eau de fleurs d'orange.

--Mais cela pourra vous faire mal?

--Non; jamais l'opium ne peut faire de mal dans l'état où je suis.

--Je n'en sais rien, moi. Vous n'êtes pas médecin; voulez-vous que j'aille demander à madame la marquise?

--Oh! pour Dieu, ne fais pas cela! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi la boîte; je sais la dose.

--Oh! vous en mettez deux fois trop.

--Non, te dis-je; puisqu'il m'est enfin accordé de dormir, je veux pouvoir en profiter. Pendant ce temps-là je ne penserai pas.

Catherine secoua la tête d'un air triste, et délaya une assez forte dose d'opium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et, quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa nourrice et se mit au lit.

Bénédict, enfoncé dans sa cachette, n'avait pas osé faire un mouvement. Cependant la crainte d'être aperçu par la nourrice était bien moins forte que celle qu'il éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le rideau. Le frôlement de la soie n'éveilla point Valentine; l'opium faisait déjà son effet. Cependant Bénédict crut qu'elle entr'ouvrait les yeux. Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors Bénédict resta debout auprès d'elle, plus libre encore de la contempler qu'au jour où il avait adoré son image répétée dans l'eau. Seul à ses pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil artificiel qu'il n'était pas en son pouvoir de rompre, il croyait accomplir une destinée magique. Il n'avait plus rien à craindre de sa colère; il pouvait s'enivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans sa joie; il pouvait lui parler sans qu'elle l'entendît, lui dire tout son amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux sourire qui errait sur ses lèvres à demi entr'ouvertes. Il pouvait coller ses lèvres sur sa bouche sans qu'elle le repoussât... Mais l'impunité ne l'enhardit point jusque-là. C'est dans son cœur que Valentine avait un culte presque divin, et elle n'avait pas besoin de protections extérieures contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il s'agenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au bord du lit, de la soutenir dans les siennes, d'en admirer la finesse et la blancheur, et d'y appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait l'anneau nuptial, le premier anneau d'une chaîne pesante et indissoluble. Bénédict eût pu l'ôter et l'anéantir, il ne le voulut point; son âme était revenue à des impressions plus douces; il voulait respecter dans Valentine jusqu'à l'emblème de ses devoirs.

Car dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut heureux et plein d'avenir comme aux beaux jours de la ferme; il s'imagina que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas s'éveiller, et qu'il accomplissait là son éternité de bonheur.

Longtemps cette contemplation fut sans danger: les anges sont moins purs que le cœur d'un homme de vingt ans lorsqu'il aime avec passion; mais il tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée l'opium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et s'éloigna du lit, effrayé de lui-même.

--Oh! Bénédict! lui dit Valentine d'une voix faible et lente, Bénédict, c'est vous qui m'avez épousée aujourd'hui? Je croyais que c'était un autre; dites-moi bien que c'est vous!...

--Oui, c'est moi, c'est moi! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son cœur agité cette main qui cherchait la sienne.

Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes. Il y eut comme un sentiment d'effroi sur ses traits; puis elle referma les yeux et retomba en souriant sur son oreiller.

--C'est vous que j'aimais, lui dit-elle; mais comment l'a-t-on permis?

Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait lui-même ses paroles comme le murmure angélique qu'on entend dans les songes.

--Ô ma bien-aimée! s'écria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds!

Mais Valentine le repoussa.

--Laissez-moi! dit-elle.

Et ses paroles devinrent inintelligibles.

Bénédict crut comprendre qu'elle le prenait pour M. de Lansac. Il se nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la réalité et l'illusion, s'éveillant et s'endormant tour à tour, lui dit ingénument tous ses secrets. Un instant elle crut voir M. de Lansac qui la poursuivait une épée à la main; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et passant ses bras autour de son cou:

--Mourons tous deux! lui dit-elle.

--Oh! tu as raison, s'écria-t-il. Sois à moi, et mourons.

Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore:

--Laisse-moi, mon ami; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.

Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il n'osa faire un mouvement de peur de la déranger. C'était un si grand bonheur que de la voir dormir dans ses bras! Il ne se souvenait déjà plus qu'il en pût exister un autre.

--Dors, dors, ma vie! lui disait-il en effleurant doucement son front avec ses lèvres; dors, mon ange. Sans doute tu vois la Vierge aux cieux; et elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut!

Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle, et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure d'un blond cendré qu'il avait regardée tant de fois avec amour. Qu'elle était soyeuse et parfumée! que son frais contact allumait chez lui de délire et de fièvre! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains pour s'arracher, par la sensation d'une douleur physique, aux emportements de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il l'entourait chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si paisible et si pur; il ramenait même un peu le rideau sur son visage pour ne plus la voir et trouver la force de s'en aller. Mais Valentine, éprouvant ce besoin d'air qu'on ressent dans le sommeil, repoussait cet obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses d'un air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en remplissait sa bouche pour s'empêcher de crier; il pleurait de rage et d'amour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit l'épaule ronde et blanche qu'elle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et elle s'éveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser de nouveau sur son lit, le regarder avec plus d'attention, et passer sa main sur lui pour s'assurer qu'il n'était point un fantôme, Bénédict, qui était alors assis tout à fait auprès d'elle, se crut perdu; tout son sang, qui bouillonnait, se glaça; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce qu'il disait:

--Valentine, pardon; je me meurs, si vous n'avez pitié de moi...

--Pitié de toi! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme; qu'as-tu? souffres-tu? Viens dans mes bras comme tout à l'heure; viens. N'étais-tu pas heureux?

--Ô Valentine! s'écria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai? Me reconnais-tu? Sais-tu qui je suis?

--Oui, lui dit-elle en s'assoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice!

--Non! non! Bénédict! Bénédict! entends-tu! l'homme qui t'aime plus que sa vie! Bénédict!

Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne pouvait qu'exciter en elle l'ardeur des songes. Cette fois, la lucidité du sien fut telle qu'il s'y trompa.

--Oui! c'est toi, dit-elle en se redressant, mon mari; je le sais, mon Bénédict; je t'aime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins cette lumière; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.

En même temps elle l'entoura de ses bras et l'attira vers elle avec une force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et fugitif; évidemment elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il distinguer cette excitation maladive de l'ivresse passionnée qui le dévorait? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants. Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure. Bénédict n'eut que le temps de se jeter derrière le lit; Catherine entra.

La nourrice examina Valentine, s'étonna du désordre de son lit et de l'agitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près d'elle environ un quart d'heure. Bénédict crut qu'elle allait y passer le reste de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, n'étant plus excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur immobile et paisible. Catherine, rassurée, imagina qu'un rêve l'avait trompée elle-même lorsqu'elle avait cru entendre crier; elle remit le lit en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la préserver de l'air de la nuit; puis elle se retira doucement, et tourna deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de s'en aller par là.