V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 9
Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares du duel,--il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés--s’approcha aussi de Blasco pour le féliciter». «_Très bien, très bien!_--s’écria-t-il en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et, savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu tous vos romans. Ils me plaisent infiniment, infiniment!_» A quoi Blasco Ibáñez fit cette simple réponse: «_Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_» Que l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué d’humour! La moralité de cette fable tendrait à établir qu’il est possible qu’un homme échange des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, en insistant sur elle, de se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galéjaïre_ méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours est-il que ce duel, je l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes crurent ne pas devoir laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, pour des fins de propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un tel dénouement. La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité légendaire du «nez de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». Entre les milliers de lettres que reçut le pécheur impénitent, il en était une qui portait le timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du Cardinal-Archevêque de Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse, suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet c’eut[c’eût] été pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le sein de la confession catholique l’auteur impie de _La Catedral_! On devine les arguments dont son apologétique sénile usait: avertissement du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de théologie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette missive intéressée par une lettre courtoise et l’archevêque, croyant la conversion en bonne voie, redoubla d’admonestations pieuses. Au bout de quelques mois, sa mort mettait fin à une correspondance unique dans les échanges épistolaires de Blasco.
Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné le succès d’œuvres d’imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d’Espagne--jusqu’aux célèbres _Pequeñeces_ du Jésuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte, précisément, aux années où Blasco écrivait ses premiers essais romanesques de matière valencienne. Sans commettre, d’autre part, de formels romans à clés, il est toute une catégorie d’auteurs qui essaient de remédier à leur manque d’imagination créatrice par l’introduction, dans leurs récits, de bribes, plus ou moins défigurées, de leurs propres expériences sentimentales. Ces écrivains ont coutumièrement la faiblesse de se peindre en Don Juans doués d’un pouvoir de séduction souverain, dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie plus déplorable encore, il en est qui n’hésitent pas à utiliser, dans ces inventions autoapologétiques, les malheureux comparses avec lesquels ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, transformant ainsi en grotesques pantins d’honnêtes gens dont le seul tort fut d’avoir cru au génie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connaît certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette école, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au XVIII^{ème} siècle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui représentait une scène de patinage, ne se doutant sans doute pas que la postérité allait s’emparer de ce vers pour le transformer en phrase légendaire:
Glissez, mortels, n’appuyez pas...
Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son existence pour produire l’image de la vie. Ses romans, s’ils eussent dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été écrits. «_Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_»[52], aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces _lady-killers_ sont généralement de piètres amants, dont les bonnes fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît, tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée de ce grand artiste.
Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est resté muet sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une intention arrêtée d’y surprendre,--sachant ce que je sais de sa vie,--quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours. Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent même à ce propos. Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans doute, il est avéré que la Leonora d’_Entre Naranjos_, fut bien, comme on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa _Maja Desnuda_--où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle--, se souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale recommença avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprétations tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et d’os, par lui observés bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»--comme s’exprimait Stendhal,--identifie immédiatement les originaux et là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale! Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques, que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance, cas dont quelques rares initiés--dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à l’époque, un article dans l’_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil aède valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées de _Cultura Española_, déclarait «ne pas devoir risquer des éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»--ont su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en quatre mois un roman qui, intitulé: _La Voluntad de Vivir_[53], passa sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et Cie à Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires--chiffre des premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom, pour des causes qui n’importent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une ligne qui ne fût impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la critique scientifique--«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. _La Voluntad de Vivir_ allait être mise en vente dès le lendemain. Il télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné. Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à Sempere et Cie de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre fut exécuté. 24.000 pesetas--12.000 de droits d’auteur et 12.000 de frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco--montèrent donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de _La Voluntad de Vivir_ rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être, cependant, Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «_en preparación_»?[54].
VI
Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole France.--Prouesses de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le «ténor littéraire» bat le torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.--L’orateur se transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les banques.--Un discours prononcé la carabine Winchester à la main.--Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.--Contraste entre ces deux _settlements_, séparés par 4 jours et 4 nuits de chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle maison tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise.
Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Española_ publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que «le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires pour y prononcer une série de conférences au _Teatro Odeón_ sur divers sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques, avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine, l’offre de participer à une série de conférences dont le but était surtout de mettre les littérateurs les plus en vue de l’Europe en contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico Ferri--l’auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste d’alors en Italie--s’y étaient, les années précédentes, fait entendre. Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur Anatole France et Blasco Ibáñez.
Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient, nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de _Thaïs_, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»--«Triomphale, non, réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est tout.»--«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité, avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le premier écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que celle-ci appelle toujours «_Madre Patria_»[55], venait renouer le fil de la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie, par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile d’évaluer exactement--de 70 à 80.000 personnes--, attendait le romancier à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours--le premier qu’il entendait de lui--de son collègue et émule, ce furent, j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet, qu’insensiblement il atteint les hauts sommets de l’éloquence. Mais, dans le cas concret de Blasco Ibáñez--qui est surtout un improvisateur--l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable.
Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages, châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que l’orateur--conformément à l’adage d’Horace: _Si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi_[56]--entraîné par sa conviction, avait devancé de ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant, était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les périodes sont étudiées, dont rien--pas même le débit, puisqu’elles sont lues, ou apprises par cœur--n’est livré à l’inspiration du moment, ou aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours. Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être, et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes--forme et images--de celles qu’il avait si soigneusement préparées.
Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine, mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité.
Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe, m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton effroyablement déclamatoire et emphatique...»