V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 8

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Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le _dining-car_ de l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières voitures,--naturellement des troisièmes classes--avaient été pulvérisées par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les vieilles «_cosas de España_». Blasco sut en dégager la philosophie. Et, toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le premier train en partance pour l’Europe,--la vraie Europe, où il rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en 1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de distance,--en 1904--que la postérité put, à son pompeux _Itinéraire_, opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie: d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité.

V

Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_.

J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie, il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve[37], semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile, interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, _præter intelligere_: certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée et tranquille

comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie, que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa librairie. «_¡Pero si son de cosas militares!_»[38] alléguait-elle, scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre, dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori, celui-ci, que: «_todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_»[39]. Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins. C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par plusieurs de nos généraux et ce fut à leur table que le hasard de la conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie. Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A. Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la vérité--_quid est veritas?_--, une comédie dramatique où manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens, lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié, naguère, la définition suivante: «_Para mí, la historia es la novela de los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_»[40]. Je me souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer par la voix de Cicéron: «_Historia vero testis temporum, lux veritatis, vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis_»[41]. Mais le maître se borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même, à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien, dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «_dove sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_»[42].

Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même, s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez--et sa _Maja Desnuda_ est là, pour l’attester--ressente en artiste la peinture et la sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien dont la surdité lui inspira un touchant parallèle avec celle du romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il écrivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d’une adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des _Sonates_ et des _Symphonies_. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective? Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le chapitre VI de _Cañas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin Hispanique_, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de _Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d’_Arroz y Tartana_, p. 181, sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l’on ignore généralement, c’est que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien, en ces époques où le sceptre de la critique musicale était tenu à Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire! Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare:

_The man that has no music in himself_ _Nor is moved with concord of sweet sounds,_ _Is fit for treasons, stratagems and spoils;_ _The motions of his spirit are dull as night,_ _And his affections dark as Erebus:_ _Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44]

Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la _Symphonie des Couleurs_ estime toujours, avec le poète des _Fleurs du Mal_, que

Comme de longs violons qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.[45]

Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles, déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: _Fernán Caballero_, répliqua: «_¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee tanto, tanto, tanto?_»[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts, je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours. Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots: «_en esta fe quiero vivir y morir_...»[47].--Quand il revint d’Argentine à Paris pour y rédiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait: «l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.» Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes. Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent--dont les moindres ne sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse l’emportent sur l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes politiques--_Châtiments_, _Année Terrible_,--ne soient, en dépit de la supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d’un Crime_, _Napoléon le Petit_,--et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques, comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition et qu’éternellement, le voyant de la _Légende des Siècles_, pour ne citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux, du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de l’esprit.

Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le terrain--puisque de duels il s’agit--d’une réalité sublunaire un peu moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait aussi intrépidement--encore qu’avec moins d’habilité professionnelle--l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur», invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes. Blasco n’aime pas qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie. Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en eût douté, la preuve «_de que no tenía miedo_»[48], et, aussi, qu’il ne nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée, dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «_Algunas veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!..._»[49]. Mais, lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un journal de Madrid, par l’un des _recordmen_ du tir au pistolet en Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour celle même où excellait son adversaire. «_Il verra, de la sorte_,--fit-il tranquillement observer à ses témoins--_que je ne le crains guère_.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques millimètres de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes, dont _Carmen_ constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous, classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre: _L’Espagne Vivante_, me bornant à noter qu’entre une séance de la Chambre des Députés française et une audition du _Congreso_ espagnol, il y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris, rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste, à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et dont l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence, exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte de Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui, dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain par deux profanes. A l’ordre de _¡Fuego!_[50], comme il disposait d’une demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie atteinte. Mais,--ô miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez!