V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 7
On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant. Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en Italie, il avait admiré, à Pompéï,--auquel, dans _En el País del Arte_, il a consacré trois chapitres--une curieuse table d’un seul bloc de marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du «sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième, accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin, l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent, sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées, merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé d’être original en se surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales _dramatis personæ_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages notables--_El pulso de España_, _Pasados por agua_, _Los frailes en España_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru à Paris, chez l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba.
Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température. Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique, l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la _Horda_, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas les clientèles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu’ignorent ces Espagnols même dont le champ d’action ne dépasse pas le rayon des lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée, dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet. Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité. Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres. Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits: Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici, groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de fronts pensifs et tourmentés par l’effort mental. Les parois s’ornent d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes, de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et constante, dont l’écrivain est possédé...»
Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost, consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages souriants et doux. La Suisse alémanique l’ayant ensuite tenté, il passa à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich. Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en l’honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus d’art qu’au _Real_ madrilène. Il eut cette déception,--lui qui, s’il a laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer d’un commentaire technique _L’anneau du Niebelung_, a offert à ses compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de: _Novelas y Pensamientos_, de la partie littéraire de l’œuvre de Wagner--de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique» n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes espagnols ont estropiée, dans le texte d’_Oriente_, et que la nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan, comme je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait, désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,--car, vers Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,--de se plonger enfin en pleine turquerie.
Il a omis, dans _Oriente_,--où ont été recueillies ses notations de route, envoyées au _Liberal_ de Madrid, à la _Nación_ de Buenos Aires et à l’_Imparcial_ de México,--le récit des incidents qui, à Andrinople, avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’_Oriente_, que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie, c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale, d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son médiocre complet à l’européenne contre la défroque d’un fils d’Allah et le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres d’_Oriente_, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des _Lettres Espagnoles_ au _Mercure de France_,--nº du 1er Mars 1909--il n’y aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes «comme détachées pour la plupart d’un guide _Joanne_ ou d’un _Bædeker_». Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères--et en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées--a, dans un article de _Cultura Española_ (Mai 1908), pleinement rendu justice à son compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions, politiques ou littéraires. Pour lui, _Oriente_ n’est pas seulement «le tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout «une information instructive sur son état social et la situation politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l’Italien Edmondo De Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le vade-mecum de
tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La Femme dans l’Islam_. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et propriétaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connaître; le marquis de Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le _Hasné_, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II, patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa, délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous sommes loin du romantisme poétique d’_Azyadé_[34]; les derviches hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la «Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique.
Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il vit infiniment plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que, quelques semaines avant, le _Temps_ avait publié un article de Gaston Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d’être traduite en français et que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople. D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire, pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan, l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et, aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne, ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards. C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse, il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et tant d’aventures de sa vie[35].
A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc., l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVI^{ème} siècle ne laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1er Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la scène est à Gibraltar--dans un milieu juif d’origine espagnole et nous en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, Blasco Ibáñez n’a pas davantage raconté, dans _Oriente_, sa visite à Abdul-Hamid.
Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement, est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres, sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu. Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M. Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement, devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre espagnol se prononça contre la Turquie...
Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un désastre financier. Ce n’avaient été que réceptions en l’honneur de l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai, comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque, une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et, s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906, sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur, Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur[36]. Mais devenir dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non, cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles, scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil sceptique: «_Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix mille francs!_» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque, commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,--un juif d’origine espagnole nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de ses lointains aïeux--eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid entendait--hommage touchant à sa lointaine _Hispania_--réaliser une merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le Philippe II des Turcs--c’était en Avril 1909--s’entendit, dans un _Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes Turcs,--déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah, «ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi, que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre.