V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 6
Blasco Ibáñez, qui eût pu fonder en Espagne une école littéraire comme il y avait été, dans la région de Valence, chef du parti républicain, ne l’a pas fait par ce que persuadé de l’inefficacité des écoles littéraires. D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, son existence a été tellement inquiète, tellement vagabonde, que l’on ne voit pas comment cette indécise jeunesse qui a besoin d’un berger qui la guide, eût pu se réclamer d’un chef toujours absent de son pays et qu’elle n’eût aperçu que par intervalles rapides et clairsemés. D’où l’impossibilité manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprêmes de toute école de jeunes littérateurs. Mais si le maître eût aspiré, en sa patrie, aux lauriers de chef d’un cénacle réaliste, ses disciples eussent trouvé en lui plutôt un camarade d’âge, ignorant la pause, dénué d’orgueil, ne pensant qu’à l’œuvre de demain, ridiculement oublieux de l’œuvre d’hier. Quant à son programme, nous avons la chance de le posséder, sous forme d’une longue lettre adressée, le 6 Mars 1918, de Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d’Azur--au prêtre D. Julio Cejador, qui l’a insérée en entier au tome IX de son _Histoire Littéraire_ déjà citée, p. 471-478, en la traitant d’«admirable», encore qu’elle ait été écrite au courant de la plume. En voici les passages essentiels: «Parlons un peu du roman, puisque vous m’en priez. J’accepte la définition courante: «_la réalité saisie à travers un tempérament_». Et je crois encore, avec Stendhal, qu’«_un roman est un miroir promené le long d’un chemin_». Mais il est bien certain que le tempérament modifie la réalité et que le miroir ne reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidité matérielle, mais qu’il confère à l’image cette fluidité, légère et azurée, qui semble flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la réalité à sa façon, conformément à son tempérament, choisissant, de cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négligeant, comme accessoires inutiles, le médiocre et le monotone. Ainsi opère le peintre, quelque réaliste qu’il soit. Velasquez reproduisait la vie mieux que personne. Ses personnages palpitent. S’ils eussent été photographiés directement, peut-être eussent-ils été plus exacts, mais ils vivraient infiniment moins. Entre la réalité et l’œuvre qui la reproduit, s’interpose un prisme lumineux qui défigure les objets, en concentre et l’essence et l’âme, et c’est le tempérament de l’auteur. Pour moi, c’est cela qui constitue le romancier, parce que c’est en cela que consistent sa personnalité, sa façon spéciale et individuelle de comprendre la vie. C’est là vraiment qu’est son style, dût son écriture apparaître négligée. Et comme, heureusement pour l’art, qui a en horreur la monotonie et les répétitions, les tempéraments varient avec les individus, vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifications, aux écoles, aux étiquettes de certaine critique. Tout romancier véritable reste soi-même et rien que soi-même. Qu’une lointaine parenté le rattache à d’autres, c’est fort possible, mais il n’existe pas de caste fermée. Je parle, évidemment, ici d’un romancier en pleine possession de ses moyens, au zénith de sa trajectoire, car, dans la jeunesse, il n’est que trop certain que nous subissons, tous, l’influence des maîtres qui jouissent alors de la renommée. Personne, ici-bas, n’échappe à ces influences supérieures. Notre présent est en fonction à la fois du passé et de l’avenir. En biologie comme en psychologie, on démontre que les générations qui nous ont précédé influent sur nous, que nous sommes les légataires d’une hérédité ancestrale, encore que, par l’action de notre libre arbitre, nous arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, comment, en littérature, ne ressentirions-nous pas cette pression du passé et du présent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De même que les religions, en tant que génératrices de consolation et d’espoir, sont assurées, à jamais, de la gratitude de leurs fidèles, de même les romans qui sont de vrais romans--c’est-à-dire ceux par qui vibre en nous-même une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures d’illusion au lecteur--sont assurés de la faveur de milliers et de milliers d’êtres, alors même que la critique s’acharnerait à démontrer que ce sont œuvres indignes de l’estime des esprits supérieurs. Car la critique ne parle qu’à la raison. Mais l’œuvre d’art s’adresse au sentiment. Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage d’inconscient, le monde de notre sensibilité, univers infini, mystérieux, dont personne n’a jamais exploré les frontières, tandis que celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage cocasse, avant de jouer du galoubet, «rase» religieusement son excellent public de Provence par une fastidieuse explication de la manière dont il lui est venu à l’idée de faire de la musique: en écoutant, sous un olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l’envie de lui crier: «_Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et jouez-nous votre musique!_» Pour moi, en face des prologues, des commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les livres d’autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie semblable de crier: «_Romancier, à ton roman!_» Et seul un Orbaneja a besoin de déclarer, pour qu’on le sache, au pied de sa peinture que «_ceci est un coq_». L’authentique peintre, celui qui est maître de sa main comme de son imagination, n’inscrit pas de commentaires en marge de son œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement, sur la toile, ce qu’il a voulu dire et la façon dont il a voulu le dire. Et si le public en fournit une douzaine de versions différentes, qui sait laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée comme bonne, et si elle ne vaudra pas mieux que la version de l’artiste? Souvenons-nous de notre grand Don Miguel, qui n’entendait, par son _Don Quichotte_, qu’exprimer une seule idée et auquel l’admiration universelle en a prêté tant et de si belles! Et puis, n’y aurait-il pas lieu de frémir au spectacle de la finale destinée de toutes ces doctrines, exposées par les romanciers pour expliquer leur œuvre et leurs prétendues innovations...? J’écris des romans parce que cela est pour moi une nécessité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, tout ce que je pourrais faire pour échapper à cette fatalité serait peine perdue. Certains en composent
parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles. Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un patient au sortir d’une opération douloureuse. «_Enfin!_ me dis-je. _C’est bien le dernier!_» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement, de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison: trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté. En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais; j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose à moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches, j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte. L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle. Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années, qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a toujours en bouche une conversation de métier, qui ne se réunit qu’en petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui _vit_ et, lorsqu’il en a le temps, qui _écrit_, sous un impératif catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées? Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire. Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma nuance--voyageurs, hommes d’action et de mouvement--l’œuvre est en fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de Stendhal,--cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action--je redirai que nous reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le refléter... L’important est donc de voir les choses de près, directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son chef-d’œuvre «_porque sí_», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes, Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce qu’affirmait le célèbre adage scolastique: _nascuntur poetæ, fiunt oratores_. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la sagesse populaire, que «_el poeta nace y no se hace_». La raison, la lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef, devenir des romanciers, des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or, être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui, seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de roman véritable, jamais il n’en écrira...»
J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez--qu’on lise, pour ne citer qu’un récent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la littérature[33]--ensuite, parce que révélant un fond de doctrine dont s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous--m’a-t-il déclaré récemment--chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait immuniser Blasco Ibáñez contre la morsure de l’envie. Cet éternel Don Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle. Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges--ceux qu’en 1906, l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco Ibáñez insérée dans son volume: _Etudes d’art étranger_, définissait plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir de la nullité et des boulevards de la grisaille»--ont cru utile de débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de se renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit, ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité.
Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste--le rêve de Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan--de posséder son home à lui, il l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome, perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «_palacio_», frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence, chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les antiquaires avisés qui, au cours du siècle dernier, mirent en coupe réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée, réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux, et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des _Mille et Une Nuits_, dont ses éditeurs de Valence, universellement désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donné une version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque, un véritable faciès d’Arabe--on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’_Enciclopedia Espasa_--ils avaient imaginé de l’appeler _El Sultán de la Malvarrosa_. Qui a visité la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en _azulejos_, ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant plus que cette demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne, est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres, généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons.