V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 3

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A seize ans, quand Blasco Ibáñez en était à sa seconde année de droit, il crut devoir se libérer, par une fugue à Madrid, de cette absurde existence de contraintes à demi supportées, de libertés à demi avouées. Il avait son idée. Il voulait ne devoir qu’à lui-même son existence et gagner sa vie comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de feuilles de papier écrites au crayon. C’était le manuscrit d’un grand roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène, sous les espèces et apparences d’un riche éditeur de la capitale des Espagnes. A cette époque--nous sommes en 1882--régnait encore le père du monarque actuel, lequel, répondant aux prénoms de Francisco de Asís, Fernando Pío, Juan María, Gregorio Pelayo, portait le titre d’Alphonse XII. Marié en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux _pronunciamientos_ militaires, une action relativement réparatrice, organisant le régime parlementaire et instituant les deux grands partis qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cánovas, et le libéral avec Sagasta. A cette époque, la littérature nationale oscillait encore entre un romantisme atténué et un timide réalisme, avec une tendance de plus en plus marquée vers l’observation précise et l’écriture simplifiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de Valence n’avait cure. Tel Diogène cherchant en plein jour, une lanterne allumée à la main, un homme dans les rues d’Alexandrie, Blasco Ibáñez parcourait la _Corte_ en quête de l’introuvable éditeur. Je l’ai entendu dépeindre avec une éloquente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant franchi le seuil de leurs antres archaïques, il se résolvait à leur proposer le marché qui eût mis un terme à sa navrante misère d’enfant abandonné. «_¡Qué tiempos!_», s’écriaient ces vautours rapaces autant qu’avares. «_¡Qué juventud tan atrevida! ¿Y desde cuándo escriben los mocosos novelas?_»[13]. C’est alors que Blasco Ibáñez connut la triste gloire de devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernández y González. Il avait trouvé asile dans un taudis appartenant à une masure en ruines datant du XVIIe siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout près de ce pont qui la traverse à 23 mètres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_, et d’où tant d’épaves de la vie de Madrid ont fait et font encore le grand saut dans l’inconnu. Sa patronne, pauvre tenancière de garni à l’usage d’une bohême dont l’impécuniosité était le moindre vice, appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu’elle se voyait contrainte--tellement les paiements, malgré le bon marché de ses prix, se faisaient attendre--à pratiquer à son égard une subtile prestidigitation, en vertu de laquelle un œuf se transformait en deux œufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C’était _la novela picaresca_ du XVIIe siècle revécue sur la fin du XIXe et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau d’une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibáñez, par le froid glacial de ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudré à frimas par une neige qui tombait en rafales, s’amusa divinement, avec ses compagnons d’infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais, ce soir-là, dans les cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui sert à couvrir le bas du visage et que l’on nomme _embozo_. De quoi avaient donc peur ces personnages de mélodrame? Simplement de montrer leur nudité pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour pouvoir, comme les heureux de ce monde, goûter quelque joie en cette nuit consacrée, ils avaient héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme quoi, selon un vieux proverbe de là-bas, «_la capa todo lo tapa_»[14].

Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque possède la moindre teinture de littérature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel Fernández y González. Né à Séville en 1821, poète et dramaturge, cet esprit doué d’une rare puissance d’invention, d’un don attachant de conter, avait abusé de son talent et, sacrifiant tout à l’action et ne cherchant qu’à produire de l’effet, n’avait été, même à sa bonne époque--celle où, de 1860 à 1869, la

maison parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de ses romans en espagnol et où Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_ (_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu’un adroit feuilletoniste, quelque chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu’il eût pu en devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l’Espagne lui doit une statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses œuvres. De celles-ci, cependant, beaucoup continuent à être lues et des romans historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martín Gil_, _Los Monfíes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodríguez de Sanabria_--qui remonte à 1853--rivalisent avantageusement avec les productions les meilleures de notre Dumas, sauf cette différence, tout à l’honneur de l’Espagnol, qu’en écrivant à la fois trois ou quatre romans différents, il n’exploita jamais les plumes de collaborateurs et n’eut pas à signer de son nom les œuvres d’un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco Ibáñez connut Fernández y González, celui-ci,--il mourut à Madrid en Janvier 1888--épuisé et à demi aveugle, n’était plus que l’ombre de lui-même. Il s’obstinait cependant à produire, dictant avec fatigue de pénibles élucubrations, fruits séniles d’une veine irrémédiablement paralysée. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au populaire _Café de Zaragoza_, Place Antón Martín, et, au milieu d’une clientèle de toreros, de filles en châles--les _chulas de mantón_, descendantes bâtardes des _majas_ de Goya--et d’ouvriers qui parlaient politique, y soupait d’un _beefsteak_ copieusement additionné de pommes de terre, seul repas sérieux du jeune Blasco, et hélas! seul paiement, aussi, qu’en échange de ses bons offices pût lui offrir le vieillard. Ce frugal repas achevé, les deux hommes descendaient par les rues tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu’à l’humble demeure du romancier, non sans que celui-ci ne fît de fréquentes stations en route, dans des bars où il prenait diverses rasades d’eau-de-vie anisée, à la mode du pays. Puis commençait, jusqu’à l’aube, la monotone besogne de dictée et d’écriture, entrecoupée de quelques légers sommes de Fernández y González, pendant lesquels Blasco, entraîné par l’intérêt de la narration et déjà brûlant du feu sacré, continuait la rédaction du récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit d’un orgueil presque puéril, se faisait lire l’improvisation du secrétaire et, se renversant dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement: «_¡No está mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento para estas cosas..._»[16]. Ainsi furent composés plusieurs livres, Fernández étant contraint de produire sans relâche, pour vivre. La meilleure de ces œuvres bâclées, où l’on retrouverait aisément quelque chose de la future manière de _Sangre y Arena_, me semble un roman de toreros et de petites maîtresses: _El mocito de la Fuentecilla_, qui a les prétentions d’être un tableau de mœurs madrilènes au commencement du XIXe siècle, dont certaines pages sont brossées avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l’Aragonais Francisco Goya y Lucientes. Mais il est tout à fait absurde de présenter--comme l’a fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édition française de sa _Littérature Espagnole_--Blasco Ibáñez comme «ancien secrétaire du romancier Fernández y González» sans plus de précisions, car l’on voit, par ce qui précède, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut cet épisode d’une vie par ailleurs si riche en incidents.

L’escapade à Madrid n’était pas sans précédents dans l’histoire littéraire d’Espagne au XIXe siècle. Un auteur qui compte comme romancier et poète, P.-A. de Alarcón, né à Guadix en 1833, n’avait-il pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers avatars à Cadix et à Grenade, venir chercher fortune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans son journal _El Látigo_, le régime de la fille de Ferdinand VII, Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime de Narváez et d’O’Donnell? Mais, entre ce «chevalier errant de la Révolution et soldat du scandale»--comme il s’appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqué l’idéal de sa jeunesse, il sera devenu l’homme de confiance de la monarchie--et Blasco Ibáñez, il n’y a de commun que la fugace analogie d’une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, être de plus courte durée. Un jour où il y pensait le moins, elle prit fin, brusquement. Notre adolescent, lorsqu’il n’était pas occupé avec Fernández y González,--c’est-à-dire une bonne partie du jour, du jour de Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps à errer à travers les rues, «parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres femmes qui exhibent leur beauté sur les trottoirs. Celles-ci, séduites par sa jeunesse ainsi que par sa chevelure bouclée, le recherchaient avec la générosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes alternaient avec une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans les meetings de quartiers ouvriers, où des mains calleuses de cordonniers, de maçons, de charpentiers et autres artisans applaudissaient frénétiquement l’éloquence fougueuse de l’_estudiantito_[17]. A l’issue d’une de ces réunions, où son triomphe avait été particulièrement vif, il retournait à son humble logis en compagnie d’une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque, arrivé à la porte de la maison de la rue de Ségovie, deux policiers lui en barrèrent le seuil avec un: «_Queda usted detenido_»[18].

Ils l’emmenèrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais à la Direction Générale de Police. Allait-on, déjà, le traiter en agitateur politique? Mais il était à peine introduit dans le bureau du Directeur qu’une femme, en proie à une agitation extrême qu’elle s’efforçait, sans résultat apparent, d’étouffer, se précipitait, les bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses larmes. C’était sa mère, qui, fatiguée d’une vaine attente, était venue elle-même arracher l’Enfant Prodigue aux séductions et aux pièges de la _Villa y Corte_ et, ne sachant comment découvrir son adresse, s’était adressée aux sbires de la capitale qui, eux, n’avaient point eu de peine à identifier le fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibáñez repartit donc pour Valence, où s’achevèrent ses études de droit dans les conditions mentionnées plus haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour lui le baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte de protestation républicaine et d’agitation politique contre le gouvernement. Il ne tarda pas à se trouver, de la sorte, mêlé à des conspirations sérieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expérimentés, ne parlaient rien moins que de soulèvements militaires, de barricades, d’émeutes, etc. Grâce à son jeune âge, il était employé par eux comme émissaire échappant aux soupçons et, bien souvent, il fut ainsi chargé de transmettre aux organisations affiliées des documents révolutionnaires, ou de procéder au transfert et à l’installation de dépôts d’armes. Plus d’une fois aussi, dans ces missions délicates, il se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin même, avaient, à l’Université où il eût dû être, disserté gravement, devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et prérogatives de la Couronne.

Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve, consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué, avec les _Girondins_ de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir atteint vingt ans, à des Philis moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si, dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement, comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore, quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois, avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que, devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles, les cours passionnées de l’étudiant «_calavera_»[19] de Valence. Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à la République...

De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières dans sa _Monographie du Sonnet_, publiée en 1869-1870. J’ai, dans _América Latina_ de Juin 1920[20], narré comment le grand poète nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de son pays. Toujours est-il que l’_Audiencia Criminal_ de Valence, en condamnant Blasco Ibáñez--étudiant encore imberbe--à six mois de _carcere duro_, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux».

III

Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro 52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Région Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple besogne de député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions politiques et son romantisme républicain.

A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880 et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne servait qu’à

un recommencement de plus ardentes hostilités intestines. On rencontre, dans les curieux pamphlets d’un agitateur radical--auteur aussi d’une petite plaquette sur Blasco Ibáñez, où beaucoup de parti pris sectaire obscurcit la réalité--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces divisions républicaines d’alors et le sociologue aura un jour à rechercher, dans ces publications de l’écrivain auquel Pi y Margall aurait, à l’en croire, dédié en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains détails introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps de la régence de Marie-Christine, signifiait, de façon d’ailleurs confuse, adhérer à un anti-cléricalisme extrêmement élastique et patronner des réformes sociales d’autant plus libéralement prônées qu’elles étaient pratiquement irréalisables. Et c’est sans doute la désillusion que causa aux masses l’échec fatal de ce chimérique programme qui les fit se jeter à corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et l’anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions à un pratique terre à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête d’un idéal purement matériel.

Blasco Ibáñez tenait pour une République fédéraliste, à l’exemple de celle des Etats-Unis d’Amérique. Son maître et son chef était ce Pi y Margall que je viens de nommer, écrivain d’ailleurs notable à divers points de vue et qui a laissé, en particulier, d’importantes études sur l’histoire de l’Amérique et sur le Moyen-Age. Né à Barcelone en 1824, il fut, avec Figueras, Salmerón, Castelar et Serrano, l’un des chefs de l’éphémère République Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29 Décembre 1874--jour où le _pronunciamiento_ de Martínez Campos mit sur le trône le fils d’Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort à Madrid, le 29 Novembre 1901, entouré de l’estime universelle. L’armée espagnole, dont les officiers sont aujourd’hui le plus ferme appui de la Royauté, comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs républicains, formant une association révolutionnaire affiliée à d’autres groupements civils et Blasco Ibáñez, qui appartenait à l’un de ces derniers, fut mêlé à diverses tentatives de rébellion, que la vigilance des autorités monarchiques fit échouer, au dernier moment. C’est à la suite d’un essai de ce genre, en 1889, à Valence, qu’il se vit contraint, pour sauver sa liberté, de fuir à Paris, où il devait rester un an et demi. D’antérieurs soulèvements avaient jeté dans la capitale française une émigration considérable d’officiers et de journalistes républicains et le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla, né à Osma en 1834, mort à Burgos en 1895, réunissait autour de lui, dans son appartement d’une des avenues proches de l’Arc de Triomphe, la fine fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s’était installé sur la montagne Sainte-Geneviève et vivait assez à l’écart de ces émigrés politiques. Il occupait une chambre dans un hôtel qui existe toujours, l’_Hôtel des Grands Hommes_ et qui regarde l’aile droite du Panthéon, au Nº 9 de la Place de même nom, hôtel dont presque tous les hôtes étaient des étudiants ou des étrangers, que l’ignorance, ou la bizarrerie de leurs noms faisait désigner par les numéros de la pièce par eux occupée. Blasco, qui avait la chambre Nº 52, était donc, comme il aime plaisamment à le rappeler, «le grand homme Nº 52».

Un de ses traducteurs français--le seul qui se soit donné la peine de lui consacrer une très courte notice en notre langue--M. F. Ménétrier, a prétendu, à ce propos, et à deux reprises--en Mars 1910, au Nº 2 des _Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tête de sa traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibáñez était resté plusieurs années en France, lui attribuant la composition, à Paris, d’œuvres écrites en réalité à son retour en Espagne[22]. Son séjour dura exactement le temps que j’ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage qu’il y composa fut cette _Historia de la Revolución Española_, que le prêtre D. Julio Cejador cite, dans la très confuse bibliographie des œuvres de Blasco qu’il a mise en 1918 à la suite de son article sur l’écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y literatura castellana_, comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3 volumes. C’est une œuvre destinée au peuple, qui avait été rédigée sur la demande d’un éditeur catalan et qui fut publiée par fascicules. Il ne faudrait d’ailleurs pas juger, par cette production de circonstance, de la nature des occupations de Blasco à Paris. En vérité, l’étude l’absorbait au point de lui faire oublier la politique. Précédemment, alors qu’il s’était jeté à corps perdu dans les agitations de son parti, il avait écrit trois romans et de nombreux contes. Par une curieuse anomalie, ce révolutionnaire, qui aspirait à la disparition d’un passé mort et d’institutions momifiées, ne savait, pour ses œuvres d’imagination, que puiser dans les âges révolus. Ses romans étaient historiques; ses contes, des légendes dont le décor fantastique et les sombres personnages étaient empruntés au Moyen Age. Ses travaux de débutant virent le jour dans des publications illustrées de Madrid et de Barcelone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir en volumes. Mais leur auteur s’est toujours refusé à en autoriser la réimpression. Je respecterai donc sa pudeur à l’endroit de ces fils premiers-nés de sa verve de créateur et passerai outre, moi aussi.