V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 24
Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en _Mare Nostrum_ un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire, cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de sacrifices. _Mare Nostrum_ est une œuvre énergique, où transparaît l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles, mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco, n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des _Argonautas_ où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois Masséna, ce _Fils aimé de la Victoire_ dont la bonne étoile s’éclipsa au Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute la gloire de l’_homo mediterraneus_ qu’a, mieux qu’écrite, chantée Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques admirables de _Mare Nostrum_, je vois l’hivernale pénombre céder la place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages heureux de la mer latine.
J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit _Los Enemigos de la Mujer_. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que--lentement, à cause d’un état physique précaire--j’écrivis mon livre. Par un étrange phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien, désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc été rédigés à Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit même où s’en déroulait l’intrigue.»
Je ne sache pas qu’il existe--et cependant le nombre des romans dont l’action se passe dans la Principauté est considérable--d’ouvrages d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie, rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour, dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont la participation à la dernière guerre carliste--déclarée sous le prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis de la proclamation de la République en 1873--eut pour conséquence, à l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne, d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine, à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide villa qu’il possède à Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, où il a résolu, en raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «_la única embriaguez interesante de nuestra existencia_»[206]. Ces parasites constituent un autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original. Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace, Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol--l’action du roman se passe au cours de l’année 1918--et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations «indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples «décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres. Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «_el señor del 17_»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence, comme le gentleman correct et le parfait «_caballero_»[208] que ce genre d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince à bord de ses yachts successifs--sur l’un desquels Lubimoff reçut, en cousin, Guillaume II--, restera son commensal. Né de parents italiens, peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer, partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert. Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol, c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son Gouvernement l’avait envoyé au _Musée Océanographique_ pour y étudier la faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux de cartes du Casino.
Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, où la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée. La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger d’eux et l’aphorisme de Lucrèce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa _Pepita Jiménez_:
_Nec sine te quidquam dias in luminis oras_ _Exoritur, neque fit lætum, neque amabile quidquam,_[209]
trouve, une fois de plus--comme, déjà, c’était le cas dans l’un des premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: _Love’s Labour is lost_, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs _Peines d’amour perdues_--en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de _Villa-Sirena_, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «_Infanta_», fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras d’une rastaquouère sud-américaine, _gaucho_ en jupons, Doña Clorinda, que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «_la Generala_» et avec laquelle il disparaît--lui, trouvant, comme soldat de la Légion, une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné
par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgré ses dédains de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40 ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel. Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion, Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique infirmière anglaise, lady Lewis--dont l’oncle partage sa vie entre le whisky et le Casino--finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait, jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo, que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire, lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être, une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en Russie.»
Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le prince Nekhludov de _Résurrection_, dans Tolstoï, consacrera désormais ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen. Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation! Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de l’Amérique et de son intervention à nos côtés--intervention qui nous a sauvés--est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université _George Washington_ avec la phrase rituelle: «_Doctor Blasco Ibáñez, I welcome you into the fellowship of the Alumni of The George Washington University_»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à féliciter le récipiendaire pour avoir «_appreciated the motives of the people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the Woman», you have given them a generous measure of praise for their intervention_»[212].
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Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer, en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la chair sur l’esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et, défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un éphèbe--, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que de ses scrupules littéraires, la publication de _El Aguila y la Serpiente_--achevé depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d’une œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles jusqu’ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l’édition espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable artiste,--dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des préocupations de la vente,--il précisait, dans son discours du 23 Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que collaborent l’homme d’action--toujours désireux de lutter avec l’inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois. Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés. J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que, dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas indifférent...»
Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers: «J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami, au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté, m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio López-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle de Blasco, un hôtel luxueux--, D. Gregorio Martínez Sierra, à l’inimitable Rubén Darío et enfin,--_last not least_--à Pérez Galdós lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de Tortosa--, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la mémoire du colonel Bolognesi--et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause, ajouta: «_Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._»[216] Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux: «Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis. L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.»
Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son tout récent et si curieux volume d’_Impressions Espagnoles_. N’est-ce point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens, parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir. Celui de Laurent Tailhade d’abord,