V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 23

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Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht Dürer,--jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son _Apocalypse_, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à travers l’Europe du XVIe siècle--, cette cavalcade réapparaît, chaque fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité», de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps Nouveaux--identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète de Nuremberg--et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront longtemps encore l’Univers civilisé tout entier.

Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que surprise, étonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcenée, où le Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert--, d’avoir inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre, l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque hésitation l’épithète d’_étranger_, a, dans une œuvre que sa beauté met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, agissent et pleurent comme nous.»

Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans _La Débâcle_. Chez Zola, les monstres--investis, surtout à partir de _Germinal_ et de _La Bête Humaine_, d’un rôle prépondérant et symbolique--fussent devenus une chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et agissantes, à la façon de la Locomotive de _La Bête Humaine_, de l’Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l’Abbé Mouret_. Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette de sa femme, fille d’un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga, ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers, l’ancêtre, le _paterfamilias_, qui désertait en 1870 pour conquérir, dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît, devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à 35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et, renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme--aveugle de guerre, ou peu s’en faut--qu’elle minautorisait. L’épisode est touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du poète. Hugo a déchaîné _Ruy Blas_ sur la donnée hilarante des _Précieuses Ridicules_.»

Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin, ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi, de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or massif--emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire--dans son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la _Deuxième Partie_: _La Retraite_ et _L’Invasion_. Il importe, pour bien comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités, uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au chapitre II de la _Première Partie_, n’eût jamais été possible, si Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre, l’incendie

et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide, personnage de _Hermann und Dorothea_ en même temps que de _Justine_, ou encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair, non pas le simple ornement, du récit.

Laurent Tailhade terminait son article d’_Hispania_ en se gaussant de la partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’_Amistad Hispano Germana_, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de _Crítica Efímera_[193] que l’employé de ministère Don Julio Casares--critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale, en traitant, dans son volume: _Crítica Forma_, de plagiaires les écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898--a réimprimé un article où il croyait du dernier fin d’écrire que _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits en espagnol, et où il définissait ce roman: «_una torpe é insoportable recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente contra una de las naciones más cultas de Europa_»[194]. Mais à quoi bon s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire de _The Illustrated London News_[195], la 200^{ème} édition anglaise en aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours, émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe ajoutait, je tiens à le répéter, que: «_it is said to have been more widely read than any printed work, with the exception of the Bible_»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont présentement la _Société Biblique_ a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux noms inconnus de l’immense majorité des mortels--ne laisse pas d’être fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917 et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: «_Inspiré du roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse..._»[197], a coûté à la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d’un demi-million de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux Etats-Unis.

_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco Ibáñez que le public français--le public anglo-saxon a fait à _Our Sea_[198] une fortune presque égale à celle des _Four Horsemen_--connaîtra dans son intégralité, puisque les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et _Les Ennemis de la Femme_ lui auront été présentés avec de sensibles mutilations et même--du moins le premier--de regrettables remaniements. Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la page finale, qui est la page 446, dit: «_París, Agosto-Diciembre 1917._» Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot, professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y signait alors: _St-C._,--et dont j’ai cité plus haut le livre sur l’historien Mariana--écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette revue, une _note_ dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire le texte: «MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibáñez_.--L’ironie tragique du titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue de l’Espagne, l’auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Cañas y Barro_, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir; mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils, victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit, une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme aux idées généreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et humiliée...»[199].

La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et sert, encore que passagèrement--mais suffisamment pour que sa félonie entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine allemande en Méditerranée--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs _Unterseeböte_, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_, c’est-à-dire _Tag der Frîa_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à Vincennes--tout cela bien après que, dans _El Liberal_ madrilène, un journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: _La dama de las pieles blancas_, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi écrire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que «_il fatto da cronaca da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione nel forte di Vincennes_»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai écrit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spécial pour dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la rédaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos services d’information étrangère--ne connaissait cette danseuse et que le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce que _Mare Nostrum_ a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.»

De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un médecin, un «_señor de tierra adentro_»[203]. Le Docteur est un homme de mer. On l’appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre, le fils de Laërte:

_Nè dolcezza di figlio, nè la pièta_ _Del vecchio padre, nè il debito amore_ _Lo qual dovea Penelope far lieta,_

_Vincer potero dentro a me l’ardore_ _Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,_ _E degli vizj umani e del valore:_

_Ma misi me per l’alto mare aperto_ _Sol con un legno, e con quella compagna_ _Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204]

Le «_sol con un legno_» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane, vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du _Mare Nostrum_, acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le _Mare Nostrum_ au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares, un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne _Odyssée_, surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme, affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du _Mare Nostrum_ et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé, fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais, interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée, abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis d’autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpillé, en vue des rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante, et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans l’_Inferno_, closent--en conformité avec les dires de Pline et de son compilateur, Solinus--le récit du vieil Ulysse:

_Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;_ _Chè dalla nuova terra un turbo nacque,_ _E percosse del legno il primo canto._

_Tre volte il fé girar con tutte l’acque;_ _Alla quarta levar la poppa in suso,_ _E la prora ire in giù, com’altrui piacque,_

_Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso_[205].