V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 22
«Mes _Argonautas_, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette tempête[186], comme tout le vaste programme dont ils n’étaient que l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914, celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution, des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes, mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la Serpiente_, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement changé de côté pour l’écrire...»
Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu’on l’apprécie équitablement, être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué qu’il était de tout _prologue_, il risquait fort d’être mal compris des critiques et tel a été le cas de presque tous ceux qui ont entrepris d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M. Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La Lectura_. Entreprenant, donc, de présenter _Los Argonautas_ à ses lecteurs[187], M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais, comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or, voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité d’antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibáñez est resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa carrière! Mais continuons à traduire le philologue de _La Lectura_. «Après je ne sais combien d’années (_sic_), ce sont maintenant _Los Argonautas_ qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui soit aussi complètement zolesque..., _etc._ _etc._»
Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de _Los Argonautas_. Dans ces 600 pages d’impression dense--matière d’une demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50--, Blasco nous décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la _Hamburg-Amerika Linie_, le _Gœthe_, sur lequel les deux protagonistes--dont l’un n’est autre que celui de _La Horda_, Isidro Maltrana--se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages qui, dans les romans qu’il projetait--romans cycliques, à la façon de la _Comédie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu à représenter les héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et, enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec une telle puissance de suggestion, que l’on n’en conserverait pas une impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur le pont tanguant du _Gœthe_. Pour écrire ce livre, il fallait l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un personnage de ce livre--vraie arche de Noé, où grouillent toutes les races de la terre--qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...» C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco, familier, à la date où il écrivit _Los Argonautas_, avec les divers types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer, sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours, distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les entendant parler, je me disais: _Nous sommes égaux, à part quelques différences d’accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons du même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices, restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie, une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!» Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible, comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de «_pelar_», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter. Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en vengent en traitant de «raseur», de «_macaneador_», celui même dont ils ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on n’aime point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une «_macana_»...»[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_ à composer à l’aide d’observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs» entre Espagnols et Sud-Américains.
Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont l’air de dire aux autres: «_Nous ne sommes pas des ânes, labourant le sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces «créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui l’emportent sur ceux de leur pays!_» Et les Argentins, en apprenant qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est cet oiseau-là!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu’en Argentine on s’habille mieux qu’en Europe--et vont jusqu’à compter le nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins, à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent: _Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui, à la sortie, protestent en chœur: _Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf était un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: _Attendez un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant!_ Comme si les moyens de communication de notre époque et la diffusion du livre permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne protestent: _Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le savions!_»
Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me demandant: _Où est ce capital?_ Il n’y a qu’à faire figurer tous ces millions, et davantage encore si on le désire, dans les _Statuts_ et surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez également: _Où sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comité Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir dire aux amis: _Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur_. Et quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la série respectable des millions du capital social et les chiffres mensuels d’affaires de l’établissement...»
Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces passages teintés de légère et riante satire, des morceaux d’une beauté épique, où Blasco,--qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retracé la geste de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur la personnalité même de l’«_Almirante_», de ce prétendu Génois dont on ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie, antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327, sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint admirablement l’immense effort que représentait une entreprise civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale transformation du type physique original américain et combien les virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à 20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré qu’à la fin du XVIIe siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais de quelles tragédies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur boussole, cette «Mer Ténébreuse»[189] dont Blasco a si bien représenté l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes, les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête, écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus, vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte. Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux capitaine des Indes partait de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»--Quand on réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation! «Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire, quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe, après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines. Or, c’est à ce moment critique que
l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient pas de sa race...!»
_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que, dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique, une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de _Mare Nostrum_, où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «_pòrche_»[190] de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que «plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il n’est pas, _tras los montes_, d’autre écrivain pour s’intéresser comme lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a critiqué si rudement l’anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la _Revue de Genève_--, c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, vers le plus brillant avenir.
XIII
Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les lettres espagnoles.
«_Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique._
»_Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»_
»_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne... C’était_ LA PESTE.
»_Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des yeux innombrables._
»_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était_ LA GUERRE.
»_Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux ailés._
»_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance... C’était_ LA FAMINE.
»_Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal._
»_Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier qui montait le Cheval blême, c’était_ LA MORT.
»_Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages._»