V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 21

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_La Maja Desnuda_, composée à Madrid de Février à Avril 1906, inaugure la seconde série des romans «espagnols», où, comme je l’ai dit, le souci psychologique absorbe presque complètement la tendance polémique des quatre volumes précédents. En même temps que douloureuse histoire de passion, l’œuvre est aussi une sorte de critique d’art, dont le titre, emprunté à celui de la toile célèbre de Goya--qui, numérotée 741, orne l’_antesala_ du Musée du Prado à Madrid--, souligne déjà ce caractère composite. Il est assez difficile de juger avec impartialité un tel livre, dans lequel il semble qu’on découvre un vague souvenir de _Manette Salomon_ et où le procédé de composition s’inspire manifestement de la manière de Zola, conférant à ces pages le caractère un peu artificiel du «document classé», dont la disposition par tranches accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des chapitres--et c’est, d’ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de _Sangre y Arena_--se détachait de l’ensemble à la façon d’une monographie. D’où quelque froideur, résultant d’un manque de circulation vitale et, aussi, de l’extrême prolixité du récit, aux trop nombreux hors-d’œuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165] que j’ai déjà eu l’occasion de citer, a pu reprocher à _La Maja Desnuda_ ce qu’il appelait son peu de psychologie, dérouté qu’il se trouvait, sans doute, en face de l’indécision de caractère du héros principal, dont l’énigme, cependant, a fort bien été dégagée par l’actuel proviseur du lycée Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de son volume de 1907[166]. Tout ce qu’il importait de dire a été dit, en ce livre, sur une production où Blasco, en mettant plus de complexité et de vie dans ses personnages, plus de mesure et de discrétion dans son récit et l’exposé de ses idées, témoigne d’une acuité pénétrante comme psychologue et d’un rare talent comme artiste, à tel point qu’il n’avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages plus pleines de vie, d’enthousiasme et d’observations exactes, que les 148 pages de la _Première Partie_, mais spécialement que ses quatre premiers chapitres. L’intrigue est simple en son apparente complexité. Elle a pour objet la manie d’un peintre célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie d’une femme hystérique, ennemie de son art, jalouse de ses modèles, empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le violent amour qu’elle lui avait inspiré au commencement de leur union. Où retrouver ce divin modèle de «_Belle Nue_», ce corps adorable que, dans un fugitif instant de docilité et d’abandon, Josefina avait permis à Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile achevée, la détruire aussitôt, dans un accès de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant souvenir de la défunte--la visite qu’il rend à sa tombe, au vieux cimetière de la Almudena, au ch. III de la _III^{ème} Partie_, pourrait rappeler le souvenir d’_Une_

_Page d’Amour_, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy, agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{ème} Partie_--, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand il a rencontré ce Sosie--une étoile de café concert--, il s’avise,--sur une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se retrouverait déjà dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une âme de femme--de même Renovales, envoûté par son amour posthume--dont il n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins effroyables,--mourra dans un gâtisme voisin de la démence.

_Sangre y Arena_, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en _Arènes Sanglantes_ et qu’il a publié en 1909 dans la _Revue de Paris_, a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914, l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7^{ème} Cours international d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman: une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une façon trop aisée, en vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu familier avec la littérature tauromachique de _tras los montes_ n’ignore pas que, dans un livre qu’il a intitulé: _El Espectáculo más nacional_[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p. 576, de _Cultura Española_, assimilé la passion tauromachique du peuple espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs, insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n’est guère, dans le vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison _Prometeo_ et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de tous et qu’_Arènes Sanglantes_, comme si sa popularité en volume ne suffisait pas, réapparaît, de temps à autre--ce fut, à partir du 1er Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la _Revue Hispanique_[171], observait que tout portait à croire que ce personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète--ajoutait-il--mais presque amicale, qui lui est faite à _La Rinconada_, les marques d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: _Tragi-Comedia_[172], je trouve les lignes suivantes: «Le cas de _Pernales_ est récent. Pour montrer le pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman _Sangre y Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria légendaire célébré par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le _Plumitas_ du roman n’est autre que le _Pernales_ réel et la propriété champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, _La Coronela_ et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans _La Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D. Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon lettré--avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,--et je citais déjà ce précieux témoignage dans un article ancien du _Bulletin Hispanique_[173],--tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui de plus de renommée que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du _Tato_?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco venait de donner, dans son gros volume, «_una fase completa de la vida popular española_»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_, pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer les taureaux, _Bombita_, à la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte de Torear de Ricardo Torres «Bombita»_, recueil de conversations avec le célèbre diestro publié à Madrid à la maison _Renacimiento_ par D. Miguel A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, _Sangre y Arena_ me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...» Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères, les protestations d’autres plumes espagnoles--telle celles d’E. Maestre dans _Cultura Española_ d’Août 1908, p. 707--déclarant que le roman de Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître. Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie--car il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre, c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au modernisme!--s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,--qui usa aussi du pseudonyme d’_Abrego_,--c’est là détail sans importance. J’ai relu, cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8º et _Niño Bonito_, petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,--l’un et l’autre parus chez Fernando Fe à Madrid,--et je n’y ai trouvé que des détails techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les maîtres du roman espagnol[175].

_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L. Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908, a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les Morts Commandent_, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel, représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer, dernier descendant d’une très ancienne famille de «_butifarras_»[176] majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une vieille servante, _madó_ Antonia. Pour redorer son blason, il se déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille unique, est aussi une «_chueta_», une descendante de juifs convertis au XV^{ème} siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à «ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «_Iles Fortunées_», on traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans son volume: _Verba_, a,--fils lui-même de Majorque,--si bien caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosóns_, des _payeses_ et même des _chuetas_--car l’oncle de Catalina, Pablo Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race, ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences d’une telle mésalliance--, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de _Can Mallorquí_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à leurs yeux, d’être «_el amo_», une sorte d’homme supérieur, isolé des autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un Febrer épouser l’«_atlòta_», la vierge paysanne qui porte chaque jour le repas à «_sa mercè_», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale d’aspect, ne s’aiment pas. Au «_festeig_»--cérémonie où, au jour et à l’heure fixés, sont admis, devant l’«_atlòta_», tous les prétendants pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant, tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus elle, l’Amour!»

_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo Carreras déplorait, dans _Cultura Española_ d’Août 1909, p. 509, le regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an 1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de banque et de change _Aboab and Son_ à Gibraltar, Hébreux originaires d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion, toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rêvé de faire sa compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions, des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste--la poésie des quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le déchirement des séparations fatales--et c’est avec raison que M. Ricardo Carreras l’a définie un modèle des «_mejores aptitudes_»[178] de Blasco. Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de _Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead Command_, publiées à New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a paru à Boston[179].

XII

Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique.

Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour le nº de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier déclarait n’être venu à Paris que pour y rédiger ses _Argonautas_. Après quoi, il repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis sous le titre générique: _Las Novelas de la Raza_[180], a été différée par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à laquelle il dédierait plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée _La Española_: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui présida à la découverte du Nouveau Monde.

J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies ont été les suivantes:

«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le premier, intitulé: _La Ciudad de la Esperanza_[181], eût été dédié en entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: _La Tierra de Todos_[182] et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: _Los Murmullos de la Selva_[183], eût eu pour théâtre le Nord de la République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses, mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: _El Oro y la Muerte_[184]. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir et d’étudier en détail. Ces romans eussent été, en même temps que des peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez remarqué que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent, à la dernière page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la perspective clôt le fond de l’_Avenida de Mayo_, à Buenos Aires. C’est vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé que j’étais alors à écrire _tous_ les romans que m’aurait suggérés l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30. Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue, brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son Histoire?