V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 20

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Blasco Ibáñez a fait à Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien que le plus répandu, alors, de ses romans à l’étranger--si la guerre n’eût pas éclaté, nous eussions connu à Paris, à l’Opéra-Comique, une _Cathédrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carré se proposait de jouer au cours du tragique été de 1914--, était cependant celui qui lui agréait le moins: «_Lo encuentro pesado_, s’était-il écrié, _hay en él demasiada doctrina_...»[151]. M. Andrés González-Blanco s’est même amusé à en détailler les hors-d’œuvre, avec renvoi, pour chacun d’eux, à la pagination du livre. M. Gómez de Baquero, dans un volume de 1905[152], les a censurés comme constituant un «poids mort, qui retarde la marche de l’action, divise et brise l’intérêt». Mais le lecteur étranger, qui n’est pas, comme ces critiques de Madrid, complètement blasé sur la vie sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors-d’œuvre» extrêmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d’opposer à une religion purement formelle--symbolisée par la cathédrale tolédane--le culte d’une humanité enfin consciente et de sa mission et de ses destinées. C’est ce qu’avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La Catedral_ dans la _Revue Latine_ d’Emile Faguet[153], il écrivait: «La Cathédrale que l’imagination romanesque dressait comme un symbole mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie par les souvenirs légendaires, apparaît--et qu’on y prenne garde--comme le dernier vestige d’un passé gothique et branlant qui nourrit, à l’ombre, une floraison vénéneuse.» L’action de _La Catedral_ se déroule tout entière à Tolède, cité vénérable, belle et triste comme un musée, qui semble toujours dormir, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, l’horrible songe léthargique médiéval de quiétisme et de renonciation. Un anarchiste, Gabriel Luna, après le plus lamentable des exodes à travers l’Europe, est revenu à sa ville natale et se propose d’y achever ses jours près d’un frère, vieux serviteur du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand. Ayant appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une existence misérable de fille perdue, il réussit à la redonner à son père, qui lui pardonne. La bonté n’est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence de ses courses de paria, apparaît comme un doux visionnaire pacifique, une véritable figure de chrétien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et cette passion chaste et tranquille revêt l’apparence des amitiés spirituelles où, mieux que les lèvres, ce sont les âmes qui se baisent. Mais Luna a fait le rêve d’une refonte sociale de l’Espagne. Nourri du suc des doctrines révolutionnaires cosmopolites, il se soulève à l’idée que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine d’autrefois. Ses prédications agissent selon qu’il était aisé de prévoir sur les cerveaux frustes d’un auditoire ignorant. La plèbe n’en dégage que la possibilité de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit où l’anarchiste veille à la garde de la Cathédrale, ses prétendus disciples accourent en armes pour piller le trésor historique du saint lieu. Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes sont égaux, «devenir semblables aux messieurs qui se promènent en voiture et jettent leur argent par les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier contresens, s’oppose de toutes ses forces à la violence de telles brutes. Mais l’un d’eux lui fracasse le crâne d’un coup du trousseau des clefs même de la Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties en loups dévorants, mettent en pièces leur imprudent berger, et Luna, tel le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime d’avoir été bon. Deux catégories d’esprits peuvent trouver leur compte dans _La Catedral_: les avancés et les rétrogrades. Pour les uns, Luna reste le prophète qui indique la voie. Pour les autres, il n’est qu’une victime expiatoire documentant la chimère de tout projet de réforme radicale de notre vieux monde. La vérité me semble être que, dans ce livre, Blasco n’entendait faire le procès du catholicisme--par des arguments empruntés à l’archéologie, à l’histoire, à la métaphysique et jusqu’à la tradition orale populaire--que pour remédier à sa torpeur doctrinale, à sa stagnation d’idées, et le succès de l’œuvre, en Espagne même, prouve qu’il y a assez bien réussi, en dépit des mécontents.

L’année suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_ symbolise la religion momifiée qui s’écarte des directions présentes de l’esprit en laissant à sa longue histoire et au principe d’autorité le souci de l’avenir, _El Intruso_, dont l’action se déroule à Bilbao, la cité du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette même religion, son aspect moderniste, ses prétentions d’Eglise militante, qui, fuyant les cloîtres, se mêle au tumulte de la rue, fréquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des établissements d’enseignement et des compagnies anonymes de navigation, participe aux entreprises ferroviaires et minières et s’efforce, en un mot, de vibrer à tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de _El Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco était «le plus représentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis longtemps», et que, «comme œuvre de lutte et de sociologie, il équivalait à une révolution». On ne saurait nier que cette littérature d’idées, que cet art combatif fussent jusqu’alors chose inconnue aux romanciers espagnols à succès et la critique bourgeoise, qui s’en tenait, en matière de solution des problèmes sociaux, aux deux topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour réfuter la thèse que Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du Comte de Saint-Simon: «_L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé, est devant nous_», que de ressasser les lieux communs courants sur la soi-disant inefficacité d’une morale scientifique et de citer les pages 31 et 34 du _Jardin d’Epicure_, d’Anatole France! Quel est donc cet _Intrus_, dont l’évocation remémore le petit drame ibsénien en un acte que Maeterlinck publia à Bruxelles, en 1890, où l’on voyait une famille attendre dans l’angoisse la prochaine visite de la Mort, et qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte impression? _L’Intrus_, c’est le Jésuite. Non pas le type de Jésuite conventionnel qui, depuis Eugène Sue et bien avant lui déjà, s’est cristallisé dans une littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont pas une entité, mais une réalité, dont l’influence se fait sentir dans les manifestations les plus diverses de la vie économique et morale du pays et en dédiant à Saint Joseph leur célèbre Université de Deusto, dont l’architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco, illustrer, par l’image de ce «saint résigné et sans volonté, à la pureté grise d’impuissant», leur méthode d’éducateurs d’une société à leur image. L’opulent armateur Sánchez Morueta unit, à un coup d’œil infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. Tout lui réussit. Là où d’autres se ruinent, lui s’enrichit. Lutteur infatigable, il a su dompter la Fortune. Les proportions cyclopéennes de cette figure mettent mieux en relief le pouvoir illimité des Jésuites. Ceux-ci, peu à peu, se sont infiltrés dans l’intimité du foyer de cet homme d’action à l’âme rude, qui n’en soupçonne d’abord pas le péril. Sa femme, Doña Cristina, et sa fille, Pepita, sont entièrement entre les mains des fils d’Ignace. Quand l’armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop tard. La conspiration jésuitique l’étreint. Se sentant vieilli et triste, il n’aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de l’au-delà assaillent cet esprit sans lest métaphysique. Il va à Loyola avec les siens, et s’y prépare, par une retraite spirituelle dans ce monastère de Guipúzcoa, à bien mourir. En face de ce représentant des patrons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable des mineurs, dont le Docteur Aresti, ex-interne des hôpitaux de Paris et cousin de Sánchez Morueta, est le guide spirituel, en même temps que le sauveur de leurs corps déshérités. Le roman,--de même que le suivant, _La Bodega_,--se clôt sur une scène historique: la collision surgie entre radicaux et catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Begoña». Et, moins alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette œuvre forte et saine, bien rendue en notre langue par Mme Renée Lafont, chez E. Fasquelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, des éloges de la _Revue d’Histoire Littéraire de la France_[154], qui en exalta la puissante signification sociale.

_La Bodega_ est restée, par contre, jusqu’ici sans traducteur français. C’est véritablement fort dommage, car cette œuvre, dans ses 363 pages composées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me semble plus finie, plus intense, aussi, que les deux précédentes et, ne servît-elle qu’à révéler à tant de superficiels «connaisseurs de l’Espagne», l’effroyable réalité de la misère agraire en ce pays, en cette Andalousie tant vantée, qu’elle devrait, et depuis longtemps, avoir été traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El Imparcial_ de Madrid, écrivait, dans son nº du 11 Mars 1905: «Séville, Málaga, Cadix! N’est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l’étrange cristallisation d’une idée fausse, en sont venus à signifier toute joie, à nier toute humaine douleur? Et cependant, c’est au spectacle de leurs campagnes desséchées, de leurs immenses domaines à l’abandon et sans culture; c’est en écoutant la clameur des valets de ferme qui émigrent, entassés dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal, que l’on pourrait appliquer à ces trois provinces sœurs la triste, l’ironique exclamation que Blasco Ibáñez place sur les lèvres d’un des personnages de son dernier livre, en face des campagnes désertes de Jerez et d’un peuple affamé: «_¡He aquí la alegre Andalucía!_»...»[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du Jésuite, dont l’influence magnétique apparaît diffuse dans l’atmosphère espagnole, soit qu’elle contraigne les ouvriers des champs à assister à la messe pour ne pas se voir congédiés par le patron, soit qu’elle appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bénédiction du Seigneur. Et comme, déjà, dans les tortueuses ruelles tolédanes; comme, aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces fertiles plaines andalouses, les mêmes douleurs, la même plainte immense arrachée aux déshérités, à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance française, est propriétaire des vignobles et des chais les plus renommés de Jerez. Ce personnage, qui s’apparente intellectuellement à la souche énergique des Sánchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _señorito_ andalous, prodigue, efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le travail et ne semble exister que pour satisfaire des appétits effrénés de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de féodal et d’Arabe. Pour lui, comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres ne sont que les esclaves de la glèbe, les serfs taillables et corvéables à merci. Mais «_los de abajo_»[156] ne pensent plus tout-à-fait comme à la bonne époque. Le courant libertaire moderne les a contaminés. Leurs consciences, encore incomplètement affranchies, entrevoient, dans le lointain, la radieuse vision de la Cité Future et ce n’est pas le moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines _espagnoles_ contre Blasco Ibáñez, que ce _leit-motiv_ des revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu’à ce qu’il s’exaspère en tumulte au chapitre IX, où est décrite l’invasion de Jerez par la horde affamée des terriens--tout au long de pages colorées et bien andalouses, et andalouses d’autre sorte encore que par l’intervention des

traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait, ici, en face d’un écueil dangereux, «auquel Zola a succombé très souvent, mais jamais avec autant d’évidence que dans _La Faute de l’abbé Mouret_, écueil qui consiste à attribuer une prépondérance illimitée à la terre, érigée à la dignité d’acteur principal, sorte de réincarnation moderne de l’antique Fatum. Blasco Ibáñez a su éviter cette outrance: il a tracé vigoureusement, mais solidement, sa peinture des _latifundios_[158] jérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs, grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enlevées: gens de la _gañanía_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et _mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu’un souffle anarchique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle effroyable _Germanía_[160], gitanes crapuleux et _señoritos_ efféminés, fainéants, avec leur cour de _guapos_ et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...» Il y a là un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n’est qu’une transposition du rêveur anarchiste que fut Fermín Salvochea[161], rebaptisé par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion cultivé et passionné des idées d’égalité, que torture l’humiliant spectacle de l’aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire passer d’autre sorte que sous forme d’émeutes son rêve ascétique de justice et de fraternité dans la foule, illettrée et crédule, des esclaves de la grande propriété andalouse. Don Luis, qui n’a cure de l’avenir, ne songe, lui, qu’à satisfaire ses appétits de bestiale noce. Une nuit où, au _cortijo_ de Marchamalo, la fête des vendanges dégénère, par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause l’ivresse de la belle María de la Luz, fiancée au sympathique Rafael, et en profite pour violer la jeune fille, dont le frère, après avoir en vain exigé du misérable, son ami, la réparation de son lâche forfait par un mariage en bonne et due forme, se sert de l’émeute de Jerez pour tuer, d’un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite. Rafael, qui avait d’abord pensé ne jamais épouser María de la Luz--en vertu de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans la particularité purement animale d’une virginité anatomique--, s’en va, converti par les prédications libertaires de Salvatierra, avec cette compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans cette Argentine toujours hospitalière aux désespérés de l’Espagne, où le travail est resté une forme de l’antique esclavage, où les révoltes finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du _garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables. Mais, selon qu’il est dit au dernier paragraphe du livre, «au-delà des campagnes il y a les villes, les grandes agglomérations de la civilisation moderne, et, dans ces villes, d’autres troupeaux de désespérés, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de l’ivresse; qui baignent leur âme naissante dans l’aurore du nouveau jour; qui sentent, au-dessus de leurs têtes, les premiers rayons du soleil, alors que le reste du monde reste plongé dans l’ombre...»

_La Horda_, peinture de la pègre madrilène, a suscité, de la part d’un romancier espagnol d’origine basque, M. Pío Baroja, une accusation voilée, mais cependant catégorique, de plagiat, en même temps qu’un reproche, très nettement formulé, de manque d’unité organique dans la composition. C’est à la page 148 des _Páginas Escogidas_ publiées par l’auteur en 1911 chez l’éditeur Calleja à Madrid, que se trouve le passage en question, que je m’en voudrais de n’avoir pas signalé. M. Pío Baroja ne semble, en effet, pas s’être aperçu qu’une comparaison entre _La Horda_ et sa série de romans intitulée: _La Lucha por la Vida_, avait déjà été instituée en 1909 par le très consciencieux Andrés González-Blanco, qui en avait déduit qu’aucun terme commun, aucun point de comparaison n’existant entre les deux écrivains et leurs œuvres, chacun restait grand à sa manière. Cette conclusion, parfaitement exacte, me dispensera d’insister sur d’ultérieurs parallèles, aussi superflus que celui déjà ébauché par M. Pío Baroja en tête des extraits de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-même et l’auteur de _La Horda_, et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La Horda_, que M. Hérelle traduisit en français en 1912, c’est cette tourbe de déshérités--chiffonniers, contrebandiers, braconniers, maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de Madrid: à _Tetuán_, aux _Cuatro Caminos_, à _Vallecas_, et à son pendant: _Las Américas_, aux _Peñuelas_ et aux _Injurias_, aux _Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d’autres recoins encore, où grouillent la misère et le vice dans une répugnante promiscuité. J’ai déjà dit que le touriste étranger n’avait guère occasion de connaître ce Madrid-là. Le Madrid qu’il connaît et, avec raison, admire, c’est la double cité dont une moitié est au levant, à gauche de la ligne tracée par la _Carrera de San Jerónimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_ et le Palais Royal et l’autre moitié est constituée par une étroite zone bornée à l’est par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à l’ouest. De ces deux cités, la première est une très correcte ville avec d’originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Río de la Plata_, certains édifices de la _Gran Vía_--et quelques curieuses constructions de l’époque de Charles III, tandis que la seconde n’est qu’une sorte de survivance de l’âge de Philippe V, avec sa _Plaza Mayor_--pauvre, mais sérieuse--et sa _Plaza de Provincia_--«provinciale», mais d’un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques aristocratiques, aujourd’hui bourgeoisement habitées. L’autre Madrid, celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente guère la curiosité de visiteurs exotiques. Son caractère essentiel me semble être un aspect de tristesse inexplicable, profonde, intégrale, cosmique--tristesse distincte de celle que causent d’autres faubourgs dans d’autres villes, _Whitechapel_ à Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne même pas en ces instants de béatitude physique que procure une heureuse digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer des sentiments analogues à ceux qui m’assaillent en parcourant--dans le plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilènes, celui de Vallecas--ces _Rondas_ hérissées de bruyantes casernes ouvrières à cinq et six étages, dont les fenêtres ouvrent sur une campagne pelée, sur un océan de sable figé, au bout duquel l’on jurerait qu’il n’y ait plus rien, que l’Univers finisse. Blasco a groupé dans la fable de sa _Horda_ tous les ex-hommes--selon que les a définis Gorki--dont l’existence s’étiole autour d’un Madrid à décor de luxe et à prétentions de capitale civilisée. Ce que les criminalistes de l’école de Salillas nous ont décrit dans leurs traités sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le romancier l’a condensé en une narration balzacienne où la tendance--l’éveil futur de la Horde--apparaît discrètement au chapitre final et d’où l’âpreté polémique de _La Catedral_ et de _El Intruso_, déjà fort atténuée dans _La Bodega_, a presque totalement disparu, fondue qu’elle apparaît dans le pathétique récit des aventures d’un pauvre bohème intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, né d’un maçon et d’une serve de la plèbe castillane, dont la mère, la _Mariposa_, est chiffonnière au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec _Zaratustra_--ressouvenance, adaptée au milieu madrilène, du _Sangonera_ de _Cañas y Barro_--, eût peut-être végété comme ses pareils, si la bienveillance d’une vieille dame, frappée des dispositions du gamin, ne lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n’est pas, en Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succès les cours de la Faculté des Lettres. Il en est à ceux d’avant-dernière année, quand sa protectrice meurt. Sans profession précise, le jeune homme connaît l’horreur d’une existence de déclassé, vaguement journaliste, rémunéré selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du braconnier _Mosco_, Feliciana, qu’il a connue lors de visites chez sa grand’mère. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux. Que manque-t-il à leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire; entendons: un peu plus de savoir faire et d’habilité à déjouer les pièges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s’imposer et sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en haillons, le couple émigre dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble à un douar de bohémiens. La mère de Maltrana était morte à l’hôpital. Le fils qu’elle a eu d’un amant après son veuvage, élevé dans le ruisseau, n’est qu’un gibier de potence. L’amant, un maçon, étant tombé d’un échafaudage, a trouvé la mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a été tué à coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche à l’_Hospital Clínico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au chapitre XXII des _Scènes de la Vie de Bohème_--ira à l’abandon de la fosse commune, après être passé par les salles de dissection de la Faculté de Médecine. La conclusion du livre serait effroyablement triste, si l’auteur, dans ce qu’un de ses critiques a cru devoir qualifier de «fin postiche, imaginée pour plaire au lecteur»[164] et dont l’exemple est loin d’être unique en littérature--à commencer, chez nous, par Molière--ne nous laissait sur la perspective d’un Maltrana vainqueur de son caractère, s’acheminant vers l’aisance--épilogue optimiste évoquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le nouveau recueil de contes de Blasco: _El préstamo de la difunta_ présentent la justification, en en résolvant l’énigme.