V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 2
disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle--vu l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne--il n’est pas rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé, massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez, aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et Roseaux_ reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de velours de coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond, débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent, avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui, dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier, guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que fort peu nombreux, surent--ainsi qu’il l’a écrit lui-même--éclaircir de leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre ou de Cortez.»
II
Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un sonnet gratifié de six mois de prison.
C’est à Valence qu’est né Vicente Blasco Ibáñez le 29 Janvier 1867. Son prénom, très populaire dans toute l’Espagne, mais spécialement dans la cité levantine, rappelle le souvenir du célèbre dominicain né en ces lieux en 1357 et mort à Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l’une de ses premières œuvres, Blasco Ibáñez évoque pittoresquement la fête de Saint Vincent Ferrer à Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l’ineffable _Caragòl_ eut un coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui fit découvrir que le fameux apôtre de Valence était aussi, quelque peu, le compatriote des gars du pays d’Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco était le nom de famille de son père et Ibáñez celui de sa mère, les Espagnols, pour éviter des confusions, ayant coutume d’accoler le patronymique maternel à la suite de celui du père, quelquefois en les réunissant par la préposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littéraires du maître sont, cependant, signés: _V. Blasco_. Mais comme, à cette époque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste du nom d’Eusebio Blasco--son frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps, à Paris, président de l’Association Syndicale de la Presse étrangère--, notre débutant ne tarda pas à adjoindre à son habituelle signature le nom de famille de sa mère, pour que l’on ne fût pas tenté d’attribuer à d’autres qu’à lui les productions de sa plume. Et c’est ainsi que le public espagnol s’accoutuma à le connaître, à son tour, sous ce double nom, que la renommée universelle devait plus tard consacrer.
J’ai cru devoir donner cette petite précision, parce qu’il ne manque pas de gens qui s’imaginent--en dépit de ce que le cas de Blasco Ibáñez est aussi celui d’autres romanciers espagnols modernes: Pérez Galdós, Palacio Valdés et Madame Pardo Bazán, entre autres--que Blasco représente le nom de baptême de l’auteur. Non seulement quantité de correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs missives--et l’on sait que _Don_, à la ressemblance du _Sir_ anglais, ne se met que devant le prénom espagnol--mais encore entend-t-on couramment parler, dans les pays de langue anglaise, d’un _mister_ Ibáñez, qui fait un digne pendant à l’: «_Ibáñez_ prononcé: _Iwánjeth_» de l’article consacré au maître au tome 29 de la 6^{ème} édition du Grosses _Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d’ailleurs inspiré de celui du _Nouveau Larousse Illustré_, _Supplément_, p. 301, datant de 1906, où l’on ne connaît, également, et à travers maintes confusions, qu’un «_Ibáñez_ (_Vicente Blasco_)»! Des confusions de cette nature pourraient, à la rigueur, trouver, en l’espèce, un semblant d’explication du fait qu’il a existé et existe présentement en Espagne des écrivains dont le premier patronymique est Ibáñez. Mais précisément pour ce motif, lorsqu’on parle, à l’étranger, à des Espagnols, non avertis de l’erreur commune, du «grand romancier Ibáñez», il est rare que ceux-ci ne restent pas d’abord assez perplexes, jusqu’à ce qu’un peu de réflexion leur fasse découvrir l’énigme et qu’ils s’écrient: «_¡Ah! ¿Es Blasco Ibáñez de quien usted me habla?_»[4]. Je n’en finirais pas, si je voulais épuiser ce thème du patronymique de Blasco Ibáñez. Il a reçu par milliers des lettres d’Amérique et divers articles ont été publiés sur la question, sans compter les paris que l’on a engagés. Il y eut même des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague réminiscence, j’imagine, de l’authentique _Saint Blaise_, lequel, en espagnol, s’appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de _l’Année Chrétienne_ étaient narrés ses faits et gestes. Aujourd’hui, les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du maître affectent de joindre par un trait d’union les deux vocables de son nom: V. Blasco-Ibáñez et c’est ainsi qu’un hispanologue italien le graphie dans l’article dédié à la version italienne de _Mare Nostrum_ par Gilberto Beccari, article inséré dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9 Janvier 1921.
La famille de Blasco Ibáñez venait--comme celle du chantre valencien de la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province d’Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale ténacité. Son père était originaire de Téruel, qu’arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et qu’a immortalisée dans la littérature la légende de ses célèbres amants, tour à tour célébrés par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda (1581), Juan Yagüe de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de Montalbán (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère avait vu le jour à Calatayud, non loin de l’antique colonie italique de Bilbilis, patrie du poète Martial. Il est curieux d’observer que maints illustres Valenciens descendent ainsi d’Aragonais émigrés dans la cité du Cid. Tel est, en particulier, le cas de D. Joaquín Sorolla y Bastida, le célèbre peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de s’établir à Valence pour s’y adonner au commerce. Dans leurs montagnes natales, l’industrie et le négoce en sont encore à l’état rudimentaire, alors que, sur les rivages méditerranéens, leur état florissant les incite à venir y tenter fortune. C’est là, sur une petite échelle, une émigration qui rappelle l’immense flot de prolétaires espagnols qui, annuellement, gagnent l’Amérique. Race brave et dure, la race aragonaise pratique depuis des siècles cet exode des déserts semi-africains de sa Celtibérie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de l’antique «royaume de Valence», où l’art arabe de l’irrigation entretient, dans les plaines côtières dites _huertas_ (vergers, ou, mieux, jardins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs en Espagne:
_Valencia es tierra de Dios,_ _pues ayer trigo y hoy arroz..._[5]
Il est vrai que cette prospérité, qui contraste singulièrement avec la misère rurale espagnole, a, de bonne heure, éveillé le sens satirique des riverains de cet Eden, qui prétendent qu’à Valence «_la carne es hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_»[6] et ajoutent que ces lieux sont «_un paraíso habitado por demonios_»[7]. Toujours est-il que la Californie espagnole reste, dans la péninsule, une région unique, et que ses habitants, dont la langue est une variété du limousin antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur animation, leur bon naturel, leur laboriosité, une vivante réminiscence de leurs ancêtres maures.
Beaucoup de critiques, tentant d’expliquer le caractère des écrivains par leurs origines ethniques, commettent de singulières erreurs en traitant de Blasco Ibáñez. J’ai eu l’occasion d’en relever une, de date récente, dans la revue: _Hispania_, d’abord (Janvier-Mars 1920, p. 90), puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (Nº du jeudi 10 Février 1921). C’est celle du professeur américain et bon hispaniste J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_, parus à New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait, à deux reprises, de notre auteur un Catalan. D’autres, sachant seulement que Blasco Ibáñez est né à Valence, parlent de sa mentalité méridionale, «levantine» pour employer la façon de dire espagnole, de sa conception de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient cet austère travailleur en un «enfant de volupté» à la D’Annunzio. Mais, sans nier d’aucune sorte l’influence du milieu sur un écrivain, je ne puis pas ne pas protester contre ces déductions erronées, en rappelant ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l’origine, et que Blasco Ibáñez ne me démentira pas, si je le définis un Aragonais tout court, c’est-à-dire un de ces hommes dont on prétend, en Espagne, que leur tête est si dure que l’on peut s’en servir en guise de marteau pour enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volonté invincible. Et, en réalité, quiconque a fréquenté d’un peu près Blasco Ibáñez, n’aura pas laissé de noter promptement que la caractéristique de sa personne morale, c’est un vouloir à toute épreuve, un vouloir tranquille et sûr de lui-même, fuyant les manifestations tapageuses, fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible d’une détente lorsque son objet est atteint.
J’ai entendu un jour quelqu’un adresser à Blasco Ibáñez une pétition véritablement extraordinaire. Sa réponse fut d’abord: «_No sé hacerlo_»[8]. Puis, après réflexion, il ajouta--et cette clause est révélatrice: «_Pero que me den tiempo y lo emprenderé seguramente_»[9]. Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-même tellement absolue, tellement «inconditionnelle» que j’en restai, comme disait Corneille, «stupide». Hérédité celtibérique? Cette solution est plus aisée à proposer qu’à démontrer. L’on aimerait, d’ailleurs, à savoir s’il n’est point quelquefois arrivé à Blasco Ibáñez, à cet homme si complexe et si fort, de désirer des choses hors du cercle déjà si étendu et élastique de sa formidable volonté... Toujours est-il que Zamacois s’en était tenu, pour expliquer cette surhumaine faculté, au facteur de l’ascendance ancestrale. «C’est à ses aïeux, écrivait-il, que l’on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et les incroyables prouesses de volonté qui distinguent le grand romancier. Il serait impossible de justifier d’autre sorte les complexités étranges de son caractère. Caractère bizarre et changeant, qui semble être parfois celui d’un pur artiste, détaché de toute fin pratique et qui, d’autres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son esclave et se révéler, extraordinairement, dompteur d’hommes...»
Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce prêtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand état, appelé _Mosén_--ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d’Espagne, les ecclésiastiques: du limousin _Mosén_, monsieur--Francisco. C’était un frère de son aïeule paternelle. Doué d’une force herculéenne et d’un caractère violent, cet oint du Seigneur n’hésita pas, lors de la première guerre carliste, de 1833 à 1839, à s’enrôler dans les rangs des partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses congénères du clergé séculier et régulier. Grand ami du fameux Ramón Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible _guerrillero_, qui, lui-même, était un ex-séminariste. D’ailleurs, toute la famille paternelle du futur agitateur républicain se distinguait par son zèle carliste. Mais l’oncle curé, qui avait été un grand chasseur devant l’Eternel, fut d’un secours particulier, durant les sept années que dura la lutte en faveur du frère de Ferdinand VII, aux carlistes d’Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d’échapper aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la reine régente, _doña_ Cristina--et de leur tendre plus d’une meurtrière embuscade. Son nom est resté populaire en Aragon et le souvenir de ses exploits laissa dans la mémoire du jeune Blasco Ibáñez une trace profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosén_ Francisco, cuivré comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d’un ours des _sierras_, à l’allure toujours martiale malgré l’âge avancé, le berçait, bon géant en soutane, sur ses genoux. On n’a pas de peine à en retrouver les traces dans ce _pare Miquèl_[10], _cura de escopeta_ plus encore que de _misa y olla_, toujours prêt à casser son fusil de chasse--sa houlette à lui!--sur le dos de son misérable troupeau, dans _Cañas y Barro_. Et il réapparaîtra à six ans de là, dans _La Catedral_, sous l’aspect de cet archevêque désinvolte, Don Sebastián, qui, lors de la Fête-Dieu à Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée d’inspection, s’appuyant sur sa canne de commandement--le _bastón de mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en dépit de l’âge, et avec un certain air martial malgré l’obésité,--terrible gros homme qui mène avec ses chanoines la plus sourde des guerres et vit crânement avec sa fille dans le palais au rez-de-chaussée duquel est, bizarrement, installée la _Bibliothèque_ de la Province. C’est lui encore que nous retrouvons, l’an d’après, dans _El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène liturgique:
Qui dormiunt in terræ pulvere evigilabunt...
Et c’est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman baléare _Los Muertos Mandan_, traîne, demi-guerrier, demi-prêtre, ses éperons de Commandeur de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette évocation, je traduirai encore M. Zamacois: «Sans doute, l’écrivain qui a tant bataillé comme fougueux paladin de la liberté et de la république, se souvient-il avec sympathie de _Mosén_ Francisco, défenseur fanatique de l’absolutisme. Comment? Peut-être que l’intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa tranquillité et si souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, aux yeux du romancier, cette beauté grâce à laquelle son indulgence divine d’artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains...»
Les parents de Blasco Ibáñez n’étaient ni pauvres ni riches. Ils appartenaient à la classe moyenne, à cette petite bourgeoisie espagnole dont toutes les aspirations semblent se résumer en l’amour de la tranquillité et qui a à peine su s’assurer de modestes rentes, qu’on la voit promptement abandonner les affaires et savourer les délices d’une honorabilité consciente, dans la médiocrité d’une vie qui rappelle celle de nos artisans à l’aise et que caractérise une beaucoup plus totale limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibáñez fut fils unique, sa sœur n’étant née que lorsque, adolescent, il commençait à vaquer à ses goûts littéraires. Cette période de sa vie eût permis à l’observateur d’anticiper sur l’avenir et de deviner l’homme dans le _niño_ tumultueux, plus passionné pour les jeux d’agilité et de vaillance que pour les tristes exercices de routine mnémotechnique en quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l’enseignement de la jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renonçât soudain à l’agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupées de longues pauses de mélancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard, une fois à l’_Instituto_--nom par lequel on désigne, là-bas, le lycée--et à l’Université, il continua d’être l’enfant indocile et intelligent des premières années, réfractaire à toute méthode comme à toute discipline et doué, cependant, d’une prodigieuse facilité pour apprendre. Il semble qu’il y avait en son tempérament un excès de vigueur, un débordement désordonné d’activité, qui l’obligeaient à s’agiter dans une perpétuelle rébellion.
Il voulut être marin. Le cas s’était présenté déjà, trente-cinq ans plus tôt, avec le sentimental poète G.-A. Bécquer, de Séville. Mais si celui-ci avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que l’école de San Telmo avait été supprimée un an après qu’il y était entré, Blasco Ibáñez, lui, se vit contraint d’abandonner son beau rêve, qu’il caressait en dépit de l’opposition maternelle--qu’effrayaient les périls nautiques--par suite de sa complète inaptitude aux mathémathiques. La table des logarithmes, la trigonométrie sont encore aujourd’hui des monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant. L’algèbre lui ayant fermé la porte des mers--du moins provisoirement--, il songea à correspondre aux vœux de sa famille en choisissant quelque autre carrière libérale. Mais quelle pouvait-elle être, sinon celle d’avocat? «_Todo Español_, dit un adage courant, _es abogado, mientras no pruebe lo contrario_»[11]. Chez nos voisins transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le journalisme, le métier d’avocat semble conduire à tout, à condition qu’on en sorte à temps. Mais a-t-on besoin, au fait, d’en sortir, si les trois quarts des avocats espagnols--_abogadillos_ plutôt qu’_abogados_--n’ont jamais eu l’occasion d’exercer? J’ai connu en Espagne plus d’un honnête mendiant qui était avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme, quiconque, au-delà des Pyrénées, désire avoir une profession pour ne la pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre représente un honneur, pour des parents désireux de voir leur rejeton monter d’un échelon sur l’échelle sociale. Et c’est ainsi que Blasco Ibáñez, pour ne point chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d’avocat, pour l’oublier aussitôt qu’il l’eut obtenu.
Mauvais élève, il avait été, naturellement, mauvais étudiant. Il m’a avoué qu’il ne pénétrait à l’Université de Valence--dans la cour de laquelle une statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, que ce grand humaniste du XVI^{ème} siècle et ami d’Erasme naquit en cette ville, l’année même où Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où Colomb, croyant trouver les Indes par la route d’Occident, découvrait le Nouveau Monde--qu’aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la rébellion et que les appariteurs le désignaient par la périphrase de: «_pájaro anunciador de la tempestad_»[12]. Dans les périodes d’accalmie--les étudiants espagnols travaillant par intervalles--il fuyait les salles de cours, s’en allait ramer au port ou s’étendait simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rêver à l’aise. Quant aux terribles «_libros de texto_»--sorte de guide-ânes scolaires, indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l’enseignement public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses professeurs ne le voyaient que sur la fin de l’année académique, quand le vagabond, dans un effort héroïque de volonté, compensait, en quelques semaines d’application forcenée, la paresse délicieuse de longs mois de liberté et arrivait, par des prodiges d’habilité mnémotechnique, à subir avec succès un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la routine d’un enseignement inerte, de s’assimiler superficiellement les matières. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme.