V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 15
En Espagne, s’il est un thème usé et rebattu, c’est, entre gens de lettres, celui du peu qu’y rend la carrière d’écrivain de profession. Qu’une telle assertion soit vraie ou non, l’on a prétendu que le délicieux roman de Juan Valera, cette _Pépita Jiménez_ qui n’a été traduite en notre langue qu’en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut tant de fois réimprimée depuis 1874--et elle l’était en espagnol par la Maison Appleton, à New York, dès 1887--ne rapporta à son auteur que tout juste de quoi offrir à sa femme un costume de bal. Pérez Galdós, le seul littérateur de cette époque-là qui ait, à proprement parler, vécu de sa plume, serait presque mort--au dire de certains--dans la misère, en Janvier 1920, à Madrid, et, au cours d’un article que je lui ai dédié dans la revue _Le Monde Nouveau_, en Avril 1920, j’ai pu déplorer sincèrement que ses œuvres ne lui eussent pas donné «ce qu’elles eussent donné, en France, à un écrivain de sa valeur»[101]. _Le Temps_ du lundi 26 Août 1907 contenait, sur toute cette matière, des réflexions d’autant plus dignes d’être signalées, qu’elles émanaient d’un écrivain espagnol et qu’elles se rapportaient à des auteurs aujourd’hui en pleine possession de la renommée. Et, déjà, de Valera, l’on nous y rapportait que cet Anatole France--première manière--de son pays «n’a jamais eu le bonheur d’atteindre à la circulation que sa renommée lui permettait d’espérer». De Pérez Galdós, l’on y consignait que c’était à peine s’il tirait à plus de 16.000 exemplaires, et, comme complément de ces curieuses indiscrétions, il y était dit--mais n’est-ce point aussi le cas de la France?--«qu’un jeune romancier qui vend une édition de 2.000 exemplaires, peut se vanter d’avoir accompli un exploit extraordinaire». Il y avait lieu, cependant, de n’accepter ces chiffres que sous bénéfice d’inventaire. Pour ce qui est de Pérez Galdós en particulier, plusieurs de ses tirages ont atteint les 60^{èmes} et même les 70^{èmes} milles--sans parler de ce que lui rapporta son théâtre, spécialement _Electra_ et l’on sait si le théâtre rapporte en Espagne--et la légende de sa «pauvreté», d’ailleurs très relative, s’explique quand on connaît les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l’espèce, de ce fait: que, chez les hommes de lettres, l’argent semble posséder cette vertu spéciale que la légende antique attribuait à l’anneau de Gygès et je ne m’étonnerais point trop qu’un jour lointain l’on nous dise que Blasco, lui aussi, est «mort dans la misère!» Mais il est, tout de même, bien certain que, pour la grosse moyenne, le métier d’écrivain rapporte moins en Espagne qu’en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque, pour rétribuer le premier et long article que j’avais écrit dans sa revue, _La España Moderna_[102], le richissime dilettante D. José Lázaro m’envoya, au Lycée d’Aurillac, une lettre recommandée contenant un billet de 50 _pesetas_, «maximum--spécifiait-il--de paiement en Espagne pour un article de revue, quel qu’en soit le volume». 50 _pesetas_ pour un travail de 23 pages, cela faisait 2 _pesetas_ et 17 _céntimos_ la page. Mais ce taux était bien, comme je l’ai vu depuis, celui d’organes analogues: _Nuestro Tiempo_, de D. Salvador Canals, et aussi la grave revue de feu Menéndez y Pelayo, cette _Revista de Archivos, Bibliotecas y Museos_ qui, des divers articles d’érudition hispanique que j’y ai publiés, ne m’en a jamais rétribué que le premier, inséré dans son numéro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles quotidiennes, lorsqu’elles ont donné, pour un article de première page, 25 _pesetas_ à l’auteur, leurs Directeurs sont persuadés qu’une telle rétribution est merveilleuse et beaucoup de célèbres journalistes espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibáñez, qui a reçu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les articles ordinaires de presse y sont payés de 700 à 900 dollars, a pu apprécier _in animâ vili_ que le célèbre mot de Pascal: _Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà_, était vrai aussi pour ce qui, d’après le Montecucculi qu’il connaît si bien, constituerait le «nerf de la guerre»: cet argent sans lequel la pensée la plus noble, la plus géniale, se voit réduite à l’esclavage des basses et avilissantes besognes. Peu avant de s’embarquer pour l’Europe, _The World_, de New York, l’envoya assister aux séances de la Convention Républicaine, réunie à Chicago pour l’élection du Nouveau Président des Etats-Unis et qui a nommé, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d’hôtel remboursés pour lui et son secrétaire, mais encore lui payait-on 1.000 dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dépassaient pas 2.000 mots et se bornaient à exposer les vues et impressions personnelles du signataire sur l’aspect et la physionomie extérieurs du Congrès, vues et impressions consignées dans la plus absolue indépendance d’esprit. Ecrits à trois heures de l’après-midi, au sortir de la séance de la Convention, ils étaient traduits, phrase par phrase, en anglais et aussitôt télégraphiés à New York, où l’édition du soir du _World_ en offrait le texte à ses lecteurs, cependant que ce même texte avait déjà été transmis par fil spécial aux feuilles associées, à travers tout le territoire de l’Union.
Ce fut durant ce séjour en Amérique que Blasco Ibáñez fit, en Mars et Avril 1920, son excursion au Mexique, invité par celui qui en était alors le Président, Don Venustiano Carranza. Quant le maître arriva en Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait tranquille. Son but n’était autre que d’étudier à fond le Mexique pour, ensuite, écrire, sur cette République Fédérale de langue espagnole, son roman _El Aguila y la Serpiente_. Depuis l’ouverture des chemins de fer, l’excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le touriste européen ne sait qu’y admirer davantage, ou ses merveilleuses beautés naturelles, ou cette civilisation spéciale, dont le charme essentiel consiste, pour lui, en la nouveauté. Trois semaines suffisent, à la rigueur, pour le voyage à México et retour, avec séjour aux points les plus intéressants et excursion de México à Orizaba, ou même à Vera-Cruz. Le «tour» ne présente aucune difficulté et je connais des dames qui l’ont entrepris et s’en réjouissent. Mais la visite des intéressantes ruines de Yucatán, de Chiapas et d’Oaxaca demande plus de temps. Blasco s’était fié aux assurances des gouvernants mexicains et croyait fermement que l’anarchie était désormais bannie de ce malheureux pays. Le patron des révolutionnaires triomphants, Carranza, semblait devoir y rester ce _Primer Jefe_[103] qu’affectaient de l’appeler les prolétaires conscients que sont les citoyens-généraux de là-bas et dont Blasco vient de nous donner un si délicieux croquis dans la courte nouvelle: _El automóvil del General_, qu’a publiée _El Liberal_ de Madrid. Or, à quelques semaines de là, l’Etat de Sonora se soulevait contre le vieux tyran, et l’ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur de Pancho Villa, le général Alvaro Obregón, actuel Président de la République Mexicaine, se déclarait à son tour en rébellion. Tout le Mexique retombait, de nouveau, en proie à cette affreuse guerre civile, qui semblait y être devenue mal endémique. On sait ce qui arriva et comment l’assassinat mystérieux de Carranza, loin d’éteindre la flamme de la discorde, ne fit que l’attiser. Dans un article que j’ai publié dans le fascicule de Mars 1921 de la _Renaissance d’Occident_[104], j’ai rendu compte en ces termes de la genèse et du contenu du livre de Blasco Ibáñez sur _El Militarismo Mejicano_, paru à Valence dans l’été de 1920. «...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibáñez, sollicité par des journalistes de New York et en présence de l’incertitude générale où l’on se trouvait--en Amérique et ailleurs--sur la situation véritable du Mexique, considéra de son devoir, pour couper court à une multitude d’interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux _New York Times_ et à la _Chicago Tribune_--d’où ils passèrent dans la plupart des feuilles de l’Union--des articles dont le présent livre offre la seule version espagnole authentique, après que le texte anglais en a paru en volume à New York. On se souviendra que Blasco Ibáñez, en même temps que le plus grand romancier de l’Espagne, en est aussi l’un des meilleurs journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le Mexique de la Révolution, la plume nerveuse et merveilleusement évocatrice qui--même dans des pages comme celles-ci, où l’ordre rigoureux d’une composition méthodique fait fatalement défaut--reste toujours égale à elle-même... Combien, à la place de Blasco, n’eussent pas dit sur le Mexique ce qu’il importait de dire! C’est, précisément, en ceci que gît toute l’immense signification de ces pages: en ce que, dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste franchise d’un bon Latin gémissant de voir un grand pays en proie à l’anarchie--parce qu’un militarisme de rustres sans culture l’asservit, grâce à l’état d’ignorance d’une plèbe de demi-castes--, ce que tant de plumes intéressées à taire la vérité n’eussent jamais dit... Le Mexique, avec ses quinze millions d’habitants, est, du moins numériquement, le plus important des pays latins d’outre-mer, et, pour beaucoup de Yankees, l’Amérique latine se résume dans le Mexique. Ils ne songent pas que, sur ces quinze millions d’habitants, deux millions à peine sont des blancs et que le reste n’est qu’une horde illettrée de métis et d’Indiens. Que l’on juge donc de l’effet produit sur les Américains du Nord par cet état navrant de désordre, où Blasco vit l’infortuné Mexique se débattre. L’incohérence de leurs jugements semble avoir contaminé jusqu’à M. Wilson, dont l’auteur du _Militarisme Mexicain_ qualifie la politique mexicaine de cette épithète même: _incohérence_, qui caractérise parfaitement toute l’attitude des masses américaines à l’endroit de voisins dont elles ignorent jusqu’à la situation géographique exacte... Tant que le Mexique n’aura pas à sa tête des gouvernants civils formés par un stage au dehors, il restera donc ce qu’il est présentement: la honte de l’Amérique latine. Remercions Blasco Ibáñez de bien l’avoir montré et souhaitons à son volume une prompte diffusion en notre langue[105]. Elle s’impose, en dépit des innombrables défenseurs de l’actuel Président du Mexique et de leurs proses, allant de l’exposé apologétique d’un Don Luis F. Seoane aux grotesques diatribes d’un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jésuitiques du quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: _La Tribuna_.»
IX
Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens, Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier.
L’œuvre de Blasco Ibáñez actuellement réunie en volumes et, par suite, accessible au public lettré se compose de contes, de romans, de récits de voyages et du recueil d’articles sur la situation du Mexique.
Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le recueil intitulé: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite nouvelle occupe les cent neuf premières pages.
Les romans peuvent être subdivisés en romans «valenciens», romans «espagnols», romans «américains» et romans de «guerre».
Des récits de voyages, il a été suffisamment parlé plus haut, ainsi que du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu’il soit permis de passer outre.
Les romans «valenciens» comprennent six volumes, composés de 1894 à 1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. Les romans «espagnols» en comprennent huit, composés de 1903 à 1908 et qui sont: _La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman «américain» jusqu’ici publié sont _Los Argonautas_, dont il a été dit que la composition en remonte à 1913-1914. Les romans de «guerre» ont vu le jour de 1916 à 1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_.
Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de l’existence même de Blasco, dont l’œuvre apparaît ainsi en fonction de la vie et se révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou moins capricieuses, de telles ou telles modes littéraires, le seul facteur véritablement efficace d’influence dont elle puisse se réclamer étant le facteur de l’ambiance. Lorsque Blasco Ibáñez vécut à Valence, il y composa ses romans valenciens, œuvres montées en couleurs, de la même nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une âme violente et simple, semblable à celle de ses protagonistes, une mentalité quelque peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid et qu’il eut pris l’habitude de courir le monde, une transformation radicale s’opéra en Blasco Ibáñez, transformation dont ses romans contiennent la trace manifeste. Il s’aperçut que l’art pour l’art impliquait un procédé d’écriture stérile et il convertit sa narration désintéressée, simplement satirique ou humoristique, d’antan, en une arme de propagande pour les idées politiques et sociales qu’il patronnait, s’efforçant de faire passer dans l’esprit du lecteur la même volonté de réforme, la même ardente prétention d’améliorer le sort des plèbes misérables d’Espagne. Puis, à la suite du premier voyage en Amérique, son esprit subit une modification nouvelle. Ses conceptions s’étant amplifiées, ses horizons s’étant dilatés, d’écrivain espagnol il passa à la catégorie d’auteur mondial, de «_novelista provinciano_» au rang de «_novelista humano_». La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de son évolution. Quels thèmes merveilleux n’offrait-elle pas à sa vision artistique rénovée, à sa puissance créatrice, rajeunie et comme refondue par cette rude épreuve! Il n’a pas failli, ici non plus, à sa tâche et le prodigieux succès qui a accueilli le triptyque de ses romans de «guerre» est là qui atteste l’exactitude de cette affirmation.
A l’origine de la carrière littéraire de Blasco, l’on trouve une erreur d’appréciation qui, formulée maladroitement dans une intention d’apologie, s’est muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l’inopportune popularité n’a servi qu’à bouleverser les critères et à brouiller fâcheusement les idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894, Emile Zola jouissait de la plénitude de sa célébrité et était universellement reconnu comme le père du roman naturaliste. En Espagne, à la bonne époque de 1880 où Madame Pardo Bazán, Pérez Galdós et Palacio Valdés avaient donné à un public lettré malheureusement très clairsemé ses premières émotions réalistes, avait succédé une ère de discussions et de polémiques sur la théorie du naturalisme. Cette longue et curieuse querelle où, après beaucoup de papier noirci, les adversaires restèrent sur leurs positions, avait laissé Pérez Galdós continuant à écrire sans nerf, Pereda s’obstinant dans son rance classicisme, Palacio Valdés pratiquant, en dépit du _prologue_ de 1889 à _La Hermana de San Sulpicio_, ses coutumières négligences. D. Juan Valera cultivant sa vieille manière académique et Madame Pardo Bazán n’adoptant du naturalisme que ce qu’elle estimait devoir s’adapter à la morale catholique, ou, si l’on préfère, ne point blesser trop grièvement les sentiments traditionalistes d’une clientèle choisie. En face de ces maîtres, dont la formule était définitivement fixée, Blasco, énergique et personnel, ignorant l’artifice des demi-teintes, doué de «fibre», violent même, fut tout de suite classé comme vivant contraste et il était naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exercée par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payât de la louange de «futur» Zola espagnol le mérite, ou le crime, d’être, en même temps qu’un écrivain sincère, un homme politique partisan du plus foncier radicalisme. A la rigueur, l’on pouvait, à pareille date, rapprocher, sans trop d’accrocs à la vérité historique, le nom du maître de Médan du nom de Blasco Ibáñez. Celui-ci, grand admirateur de Zola, dont il a donné, chez son éditeur de Valence, en collaboration avec Paul Alexis et feu Luis Bonafoux, une étude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus Obras_[107], ne songeait pas à nier une familiarité ancienne avec la doctrine naturaliste. Qu’en outre il ait été l’ami personnel de Zola, c’est ce que les épisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus permirent de constater, quand, à l’appel du Directeur de _El Pueblo_, les colonnes de ce journal s’emplirent de signatures des admirateurs espagnols de l’auteur de _J’accuse_ et qu’enfin, cette amitié ait survécu à la mort du romancier français, c’est ce dont fait foi le souci qu’a Blasco Ibáñez de toujours placer sur sa table de travail, en quelque résidence qu’il la fixe, certaine photographie avec dédicace autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l’avait, en signe de bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir accepter. Mais l’influence exercée sur Blasco Ibáñez par l’œuvre d’Emile Zola constitue un problème que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour ce qui est d’_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prévenu y notera sans peine plus d’un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la façon dont est décrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du _Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de Navidad_[108] valencien--soit, de façon plus générale, de la manière zolesque, par la prépondérance accordée à la description du milieu, que l’art classique se faisait un scrupule d’à peine ébaucher, ainsi que par les procédés d’un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant de répétitions fréquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie à Valence. Toutefois, dès le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette influence de Zola a, à peu près, disparu--tant de la conception de l’œuvre que du style, qui s’avèrent, l’un et l’autre, à tel point propriété personnelle de l’auteur que M. William Ritter, qui a finement analysé ce volume dans son livre de 1906, concluera à sa totale originalité, en ces termes: «Ce livre est décidément un coup de maître et l’homme de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas penseur ni poète, mais peintre réaliste de la littérature d’aujourd’hui»[109]. _La Barraca_, troisième roman de Blasco, ne souffre plus la moindre comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s’il évoque le faire de quelque devancier, ce serait plutôt, par le procédé de composition égotiste et l’exaltation exclusive que l’on y trouve d’un seul personnage, au D’Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j’y constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol qui--je l’ai démontré en 1920 dans une note de la _Revue des Langues Romanes_[110]--s’est envolé d’un récit de Maupassant intitulé: _Une partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de _L’Innocente_--traduit en 1893 par M. Hérelle sous le titre: _L’Intrus_--d’où l’écho de ses trilles et roulades est allé émouvoir la solitude nocturne de l’île du Júcar où se pâment les deux amants de Blasco, dont il n’est pas jusqu’au style qui ne se nuance, à plus d’une reprise, de ces teintes morbides que l’on trouve dans les artificielles narrations du décadent italien. Mais l’étiquette zolesque, appendue aux romans de Blasco Ibáñez, correspondait trop bien aux préjugés que la petite élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait à l’endroit de l’écrivain non conformiste de Valence, pour que, du «futur» Zola espagnol, l’on ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du roman transpyrénaïque. Et c’est bien ainsi que le définira l’_Enciclopedia Espasa_: «_Las huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han valido el título de «el Zola español_»...»[111]. De ce que je viens de dire, il ne s’en suit pas que le prêtre D. Julio Cejador n’ait pas eu raison, dans un certain sens, d’associer le nom de Zola à ceux de Maupassant, d’Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu’il qualifie la manière de Blasco dans les romans de sa seconde époque, sociologique et doctrinaire, qui va de _La Catedral_ à _La Horda_. Mais ce qui importait, c’était de ne pas laisser passer sans la réfuter une imputation aussi généralisée que dénuée de fondements, et, puisque Blasco Ibáñez a bien voulu s’en défendre lui-même, je traduirai le passage de sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de l’_Historia_ de M. Cejador, passage où il repousse cette filiation zolesque, globale et sans distinguo: