V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 14
Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d’imprimés consécutifs, si elles achevèrent de persuader Blasco Ibáñez qu’il jouissait, outre-mer, d’une popularité immense et que la fortune de son roman y était égale, sinon supérieure, à celle qu’avait connue, à plus de deux tiers de siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, dont la _Case de l’Oncle Tom_ avait dépassé le tirage d’un million d’exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque mélancolie, voire de le déconcerter. Les gros tirages de livres sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d’habitants, sont, en somme, chose naturelle et nul n’ignore que nos critères européens ne régissent pas les choses américaines. Mais quand, dans les extraits de presse qu’il recevait, Blasco lut que peu de jours après la publication des _Four Horsemen_, il s’en était vendu 100.000 copies; que cinq semaines plus tard, ce chiffre était doublé; qu’après six mois, il montait à trois cent mille; qu’un peu plus tard, il se haussait au demi million; quand il apprit que, d’un bout à l’autre de l’Union, le volume édité par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans toutes les mains; qu’il n’était pas rare que, dans les cirques, les clowns et, dans les revues populaires, les étoiles réglassent leurs _puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand, enfin, il sut que d’habiles fabricants de produits industriels: cigares, toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mêmes _Four Horsemen_ parce qu’ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait couvrir les plus hétéroclites marchandises: alors, le «grand Espagnol», l’auteur du «merveilleux roman de guerre», se mit à songer et considéra que cette «_record sale_»[90], si elle lui faisait le plus légitime honneur, n’apportait pas un rouge liard à sa bourse. Et, quelque artiste que l’on soit, quelque Don Quichotte que l’on s’avère, il est difficile de ne pas ressentir un certain dépit à l’idée que, du fruit de son propre travail, ce sont les autres qui s’enrichissent, en ne vous laissant pour tout potage que les vaines fumées de la gloire. Aussi Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l’A. E. F. venaient, en toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces fabuleux _lots of money_[91] qu’indubitablement lui procuraient le débit formidable, l’intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais comment leur avouer, à ces braves Yankees, qu’il n’avait touché, en tout et pour tout, que 300 misérables dollars? Il fût tombé immédiatement au-dessous de rien dans l’estime de ces joyeux garçons qui, en citoyens de leur pays, n’appréciaient les hommes que d’après leur valeur commerciale. D’ailleurs, j’ai dit que la traductrice américaine était couverte par un marché en bonne et due forme. Légalement, Blasco n’était pas l’auteur du livre mis en costume anglais. L’auteur, c’était Miss Charlotte Brewster Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement inondé son escarcelle, l’inonderait jusqu’à la fin des temps sans que Blasco pût formuler devant Thémis la moindre réclamation.
Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spécifiquement américain. Si, dans l’antiquité, la catastrophe finale s’obtenait assez souvent par l’apparition d’un Dieu qui descendait de l’empyrée sur le scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l’espèce Blasco vit non moins merveilleusement intervenir un personnage dont l’apparition, pour les auteurs du vieux monde, n’est que fort rarement synonyme d’offre spontanée d’espèces sonnantes et trébuchantes: j’ai nommé l’éditeur. Mister Macrae, vice-président de la firme susmentionnée, établie à New York sur la _Cinquième Avenue_, ne put donc tolérer plus longtemps une situation qu’il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la maison Dutton and Company, simple intermédiaire matériel, réalisât des gains formidables sur la vente d’un ouvrage dont le producteur effectif avait perçu la misérable aumône de 300 dollars une fois pour toutes. Comme quoi la morale n’existerait point seulement à la fin des fables pour la jeunesse, en Amérique du moins. Et, qui sait? Peut-être mister Macrae avait-il appris à connaître ailleurs que dans la Bible cette vérité, hélas! si fort controversée dans la pratique de la vie commune et que notre immortel fabuliste a revêtue de la défroque de quelques vers bonhommes:
Il est bon d’être charitable; Mais envers qui? C’est là le point. Quand aux ingrats, il n’en est point Qui ne meure enfin misérable.[92]
Toujours est-il qu’un câblogramme imprévu apprit
un beau jour à Blasco que les éditeurs new yorkais des _Quatre Cavaliers_ le priaient de consentir à accepter d’eux, à titre de compensation et sans que, par ailleurs, il s’engageât en quoi que ce fût à leur endroit, une certaine somme de dollars bien supérieure à celle payée naguère par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don généreux a été répété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il d’être contagieux, à Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop l’espérer.
Naturellement, le succès du premier roman de «guerre» de Blasco Ibáñez avait eu pour conséquence un regain de popularité de ses romans déjà traduits en anglais, et la version en cette langue d’autres de ses romans qui n’étaient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare Nostrum_, qui n’attendra plus guère sa traduction en notre langue, mis en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait suivi immédiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages. Une telle popularité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord de l’Amérique, dont la comparaison avec ceux de l’Hispano-Amérique s’imposait à son esprit, décidèrent Blasco Ibáñez à entreprendre un voyage au pays de l’Oncle Sam. La _Société Hispanique_, que préside M. Huntington, et dont il a été question plus haut, l’ayant convié à venir se faire entendre à la _Columbia University_, à New York, Blasco accepta l’offre, qui se trouvait être concomitante avec celle d’un entrepreneur de tournées de conférences d’hommes illustres à travers les Etats-Unis. Parti en Octobre 1919 avec l’intention de n’y pas prolonger son séjour au-delà d’un trimestre, il est resté outre-mer jusqu’en Juillet 1920. Ces dix mois d’existence fiévreuse lui permirent d’enrichir considérablement le trésor déjà si copieux de ses expériences humaines, et, aussi, de refaire complètement ses finances. Pour si cosmopolite que soit l’Européen qui débarque pour la première fois sur la terre américaine, celui-ci ne laisse pas d’y éprouver aussitôt cette sensation unique: que, la-bas, il lui faudra se défaire des conceptions étroites propres à son petit continent, morcelé par la nature et par l’histoire. Les territoires de l’Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont, chacun pris à part, à peu près aussi grands que l’Europe entière. 15 pays comme le nôtre trouveraient place dans les frontières de l’Union Yankee. Cette immensité de l’espace entraîne avec soi d’autres possibilités qu’en Europe, dont la première est, sans doute, que les populations peuvent s’y développer en paix et y exploiter à l’aise les trésors d’un sol d’une grandeur continentale. Telle est la cause principale, non seulement du rapide développement des richesses, mais encore de l’esprit d’initiative, hardi et plein de confiance, de l’Américain, qui stupéfia, durant les deux dernières années de la Grande Guerre, la routine de notre France, hélas! sans effet de contagion immédiate pour l’avenir. L’ampleur des conceptions, le regard tourné, de tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, d’autre part, aux projets et aux actes politiques américains une vigueur, un essor qui apparaissent aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on tente, chez nous, de rétablir l’équilibre européen sur la base de concepts périmés et de calculs archaïques. Au point de vue économique, cet immense espace engage à l’exploitation rapide de vastes surfaces, laissant aux générations futures le soin de diviser le travail, pour ne produire, avec une uniformité grandiose, que ce qui peut être obtenu avec le moins de peine sur la plus vaste échelle. Blasco ne se sera pas plongé en vain dans cette fontaine de Jouvence qu’est, pour l’Européen, la vie américaine. La longue série de ses conférences le conduisit aux quatre coins de l’Union, où il parla dans les lieux les plus hétéroclites: Universités, temples évangéliques, synagogues, temples maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de concerts, parfois installées au troisième étage d’un gratte-ciel, cirques et cinématographes. Les principaux établissements d’enseignement, y compris les deux plus fameuses Universités féminines, l’entendirent. L’Ecole Militaire de West Point, à 52 milles de New York, académie technique où sont formés les officiers de carrière de l’armée américaine, lui fit également l’honneur de lui demander d’y prononcer un «_address_»[93]. Détail intéressant et qui surprendra le lecteur français: tout au long de ces tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S’il n’est que juste d’ajouter qu’il fallut, le plus souvent, que, sa conférence prononcée, un interprète la répétât en anglais, il ne le sera pas moins d’observer qu’en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New Mexico et le territoire d’Arizona--l’espagnol était parfaitement compris et accueilli avec enthousiasme par d’immenses auditoires, auxquels cet idiome est resté familier. Mais, même dans les Etats du plus extrême Nord, la langue castillane était écoutée avec une grande sympathie. Ecrivant, il y a quinze ans, une étude sur cette question si importante[94], je remarquais que «la guerre de Cuba aura du moins eu cela de bon, du seul point de vue littéraire, qu’elle aura contribué à populariser au pays de Roosevelt l’étude officielle et scientifique de l’idiome espagnol» et j’analysais le détail des principales publications de librairie ayant trait à l’enseignement américain de cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s’adonnant à cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: «J’aurais fort envie de conclure cette communication par une mélancolique comparaison entre l’état de l’enseignement de l’espagnol en France, où cependant tant de bons résultats ont été atteints durant ces dernières années, mais où tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits parler leur langage éloquent, et, je l’espère, persuasif...» Aujourd’hui, les choses ont considérablement progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent écrit[95], M. F. de Onis, professeur à cette même _Columbia University_, nous apprend qu’en 1919 «il y avait dans les seules écoles de New York, plus de 25.000 étudiants d’espagnol et, dans tout le pays, on en comptait plus de 200.000; des Collèges et des Universités où, jusqu’alors, on n’enseignait pas l’espagnol, comptent présentement des milliers d’étudiants et les centres d’instruction où cette langue était déjà enseignée, ont vu se multiplier élèves et professeurs; l’espagnol jouit maintenant, officiellement, de la même estime que les autres langues modernes...» J’ajouterai que, parmi les livres d’enseignement et de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane, celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920 chez Ginn and Company, édité par miss Marcial Dorado, combine des extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec des morceaux spécialement écrits pour le volume par Blasco Ibáñez.
A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l’Union, Blasco reçut à Washington l’honneur le plus haut que la démocratie américaine confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui la visitent. L’Université George Washington lui concéda, en séance solennelle à laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur ès lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait conféré ce même titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au Cardinal Mercier, à l’occasion d’une semblable visite. Blasco reçut le sien en même temps que le Général Pershing, commandant en chef des Corps Expéditionnaires américains sur le front d’Europe. Le recteur de l’Université George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien ambassadeur des Etats-Unis à Madrid. Dans le discours qu’il lut, en anglais et en espagnol, il se livra à une étude fouillée de la personne et de l’œuvre du récipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce romancier social du «_common people_» et du «_self-made man_», mort alors que Blasco prononçait ses conférences américaines dans l’hiver de 1920, avait déclaré le successeur immédiat de Tolstoï, selon le témoignage qu’en a consigné, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant à Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, brillamment sur _Le plus grand roman du monde_. On devine que c’est du _Don Quichotte_ qu’il s’agissait. Ce séjour à Washington fut d’ailleurs marqué par d’autres solennités encore. L’Ambassadeur de France, fin lettré lui-même, M. Jusserand, offrit un banquet en l’honneur de celui dont les _Four Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l’opinion américaine. L’Ambassadeur d’Espagne, D. Juan Riaño y Gayangos, donna, de son côté, un autre banquet et une réception élégante dont Blasco fut l’hôte. La visite que celui-ci avait rendue aux représentants de la Nation dans leur _Hall_ du Capitole fut cause, d’autre part, d’un curieux incident, que je m’en voudrais de ne pas relater, d’autant plus qu’il est déjà passé à l’Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, nº 63, mardi 24 Février 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait, d’une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42 mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du Congrès, dont les délibérations ressemblent assez à celles des Chambres françaises, avec cette différence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont encore plus grands et que le Président ne parvient pas toujours facilement à attirer sur lui l’attention de la salle, dont les républicains occupent l’un des côtés, et les démocrates l’autre. Un député célèbre, l’ancien juge Towner, Président de la Commission des Affaires Etrangères, ayant demandé à l’Assemblée de faire «_a short statement_»[97] et ayant reçu l’«_unanimous consent_»[98] de rigueur, s’était exprimé en ces termes: «_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we have visiting us to-day Blasco Ibáñez, whom you all know is the foremost writer of Spanish in the world, the author of the «Four Horsemen of the Apocalypse» and other works with which we are all familiar. It will perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibáñez has also been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament; that he has always been a republican..._»[99]. Mais à peine le mot fatal de «Républicain» était-il proféré, que les députés de ce parti applaudissaient à tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue et se hâta de préciser: il n’entendait pas exalter en Blasco le républicain en tant que membre d’un parti opposé au parti démocratique, «_but a republican as against a monarchical system_», soit donc le simple ennemi du système monarchiste. Cette équivoque dissipée, parmi ce que le _Congressional Record_ qualifie de «rires et applaudissements», l’honorable représentant de l’Etat d’Iowa put continuer son exposé, qu’il termina sur l’annonce que Blasco serait «_in the speaker’s room after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us to meet so distinguished a representative of that which is best in European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire and know better because of his republican and democratic principles_»[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement république et démocratie, déchaîna d’unanimes applaudissements des deux côtés du _Hall_. Le président du Sénat avait, d’ailleurs, convié également Blasco dans ses salons et nul n’ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est aussi président d’office du Sénat. Ce dignitaire républicain présenta le romancier à un grand nombre de sénateurs distingués, heureux qu’ils étaient tous de serrer la main d’un écrivain espagnol pensant à la moderne et, pour avoir pensé de la sorte, si longtemps en proie aux persécutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Président Wilson n’en eût alors été empêché par son état de santé précaire, il est certain que Blasco eût eu aussi l’honneur d’être reçu par ce grand homme. Du moins, lui manda-t-il l’un de ses secrétaires, qui l’assura que M. Wilson, l’un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four Horsemen_, aurait une joie véritable à le voir, si, plus tard, à l’occasion d’un autre séjour à Washington, sa présence coïncidait avec le retour à la santé de l’illustre père de la Société des Nations, ce rêve d’un cœur généreux et d’un puissant cerveau. Blasco eut, du moins, le plaisir de connaître diverses personnes de la famille du Président, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington l’avaient prié de les entretenir au _Club parlementaire féminin_, où elles lui offrirent un thé de gala. C’est là qu’en présence de la fine fleur de l’intelligence féminine américaine--femmes et filles de ministres, de sénateurs et de députés--Blasco Ibáñez laissa couler les flots d’une éloquence entraînante, en un discours aussitôt traduit par l’épouse de l’un des députés des îles Philippines. A Philadelphie, il éprouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les libraires et éditeurs américains, qui y étaient réunis en
congrès, l’invitèrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette manifestation professionnelle et ce fut à la droite de leur Président qu’ils le contraignirent de s’asseoir, de même qu’ils le forcèrent aussi de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu’il eût été difficile d’adresser, sans encourir le reproche de vile adulation, à certains éditeurs d’Europe.