V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 13

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M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient, les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant devenues que beaucoup plus tard une institution permanente à l’usage de héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même. Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre, les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne, alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats. Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs, suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre, dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un «étonnement profond», une «piqûre d’amour-propre»[81]. A cette époque, cet officier supérieur ne commandait encore que la V^{ème} Armée et avait installé son Quartier Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, écrits de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient, chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille presse qui tirait _El Pueblo_. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro: boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse, comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum... boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance dans la nuit un journal d’acier aux caractères de cendre qu’écrirait la Mort...» Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait été composé, je l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: _Soi-même_, où il a été inséré dans le nº 10 de la _I^{ère} Année_, correspondant au 15 Novembre 1917.

L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles: l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre, repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient, dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco toute communication directe avec le public, sous quelque forme d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons, Blasco s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages de _Mare Nostrum_ où il est fait allusion aux menées des sujets de Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que _Herr_ August H. Hofer éditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de tracts, que s’imprimait _La Vérité_ et que l’attaché naval à Madrid, Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis Almerich faisait gémir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du _Correo Catalán_ rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du _Correo Español_, où Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se trouvait le centre de résistance de ce «_gigantic No Man’s Land_...,--comme s’exprimait un journaliste anglais[83]--_where the Allies were all the time fighting the Huns_»[84]. Barcelone, qui ne comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco Ibáñez comme seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées, insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore qu’une neutralité de façade.

Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui, résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait, le revolver sur le genou pour être prêt à la riposte en cas d’attaque, cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver, auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre. Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime. Et telle fut ce que l’_Heraldo de Hamburgo_, rédigé par un prêtre défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La Vanguardia_ de Barcelone et de l’_A B C_ de Madrid, MM. Domínguez Rodiño et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appelé «_su fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día..._»[85]

A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon, manque de denrées alimentaires, et, _last not least_, manque d’argent. Même les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{ème} Arrondissement, à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre, tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite, d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait d’une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible, avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés qui refusaient de tenir la plume.

Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme de 300--trois cents--dollars pour lancer à New York la version anglaise des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Je crois bien que, même si la traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le succès du livre outre-mer. «_Business is bussines_»[86], d’abord. Et, aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine d’un ouvrage qui--au dire d’organes de langue anglaise, et, tout récemment, _The Illustrated London News_ le répétaient encore--«_is said to have been more widely read than any printed work, with the exception of the Bible_»[87]. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de Blasco Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire, jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante _Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis de la Femme_, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d’un effort suprême, ces mots magiques: «_¡Es para Francia, es para la patria de Victor Hugo!_»[88] et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore.

VIII

L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman vendu 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur «_rara avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. Blasco Ibáñez revient en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y la Serpiente_, roman mexicain.

Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a exposé plus haut comment ce séjour lui avait été imposé par les médecins--Blasco y reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire, oublié Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre Cavaliers_, ne pensant qu’à son nouveau roman: _Les Ennemis de la Femme_, écrit à Monte-Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres, cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son destinataire stupéfait, émanait d’un pasteur protestant, Révérend d’une des nombreuses sectes évangéliques américaines, qui s’adressait à lui, comme à un exégète de marque, et recourait à son érudition biblique au sujet de doutes anciens qu’il nourrissait touchant divers passages de l’Apocalypse. La première impression de Blasco fut qu’il était mystifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait lui jouer un tour de sa façon, en se payant, comme on dit, sa tête. Cependant Blasco continuait à dépouiller le volumineux courrier. Son examen le convainquit bien vite que nul n’avait eu l’idée de se jouer de sa personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux révélaient un sérieux profond. Les femmes, en particulier, n’entendaient pas plaisanterie et c’étaient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes. Beaucoup ne réclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un quelconque autographe, une phrase qu’elles pussent ensuite exhiber triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de Philadelphie, comme aussi d’autres coins inconnus de l’immense République Fédérale. Car l’auteur de _The Four Horsemen of the Apocalypse_ était devenu, à une telle date, célébrité des Etats-Unis sans qu’il en eût eu la moindre idée. Il s’en était aperçu à la lecture des journaux adjoints à cet envoi inattendu. L’on n’y tarrissait pas sur l’éloge du romancier. L’on avait recherché partout son portrait et fini par découvrir, au musée de _The Hispanic Society of America, 551 W. 175th. Street_, à New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette œuvre, qui possède une valeur pictoriale considérable, n’offre malheureusement qu’une ressemblance assez lointaine avec son modèle, du moins sous sa figure présente, et mieux eût valu, comme on l’a fait depuis, un peu partout, reproduire l’effigie insérée en 1917 dans le livret explicatif du roman cinématographique _Arènes Sanglantes_, œuvre rédigée en français et richement illustrée, que publia la firme _Prometeo_ et où Blasco apparaît dans la vérité de son aspect physique actuel.