V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie

Part 11

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Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibáñez eut sous ses ordres jusqu’à 600 individus, ramassis d’épaves des deux mondes, où dominaient, cependant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens et où, brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la première partie des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces hordes, qui n’étaient pas d’un maniement aisé. Il y avait là, abruti par l’alcool, un ancien baron allemand, naguère capitaine dans la Garde Impériale, tombé à l’ignominie de n’être plus que simple terrassier. Il y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la déchéance était non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l’eau-de-vie coulait à flot dans les campements de _peones_[63] et, fréquemment, par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant la _zamacueca_[64] nationale, crépitaient les coups de revolver de ces desesperados. Rare était la semaine où il n’y eût pas quelque mort, ainsi que plusieurs blessés. Il n’était pas un de ces infortunés qui ne travaillât en compagnie d’une arme à feu ou d’un poignard. Blasco, avec ses contremaîtres, ne se trouvait donc que faiblement protégé contre les entreprises de cette canaille. C’est ainsi qu’un matin, où son fidèle état-major était dispersé aux quatre coins de la colonie, surveillant les travaux, et où le patron se trouvait seul dans la baraque de bois qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes destinées à la prochaine paye, il aperçut soudain, au moment où il procédait, devant sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les femmes de ses fidèles employés accourir, parmi des cris d’angoisse et des gestes tragiques, précipitamment et en désordre, vers lui. Elles n’étaient pas encore à portée de sa voix que débouchait derrière cette phalange apeurée une masse sombre et silencieuse d’hommes de toute couleur et de tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case du maître. C’étaient les journaliers de l’un des campements, qui s’étaient déclarés en grève et, sous prétexte d’exposer leurs doléances, n’entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage, en tuant son gardien et propriétaire au premier geste d’opposition. On a suffisament insisté, dans les pages précédentes, sur l’une des qualités dominantes de Blasco Ibáñez, qui est celle d’être l’homme des foules. Dans une intuition que son expérience des multitudes rendait naturelle, il perçut immédiatement que la seule chance de salut qui s’offrait à lui consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa carrière de tribun, il en avait prises en face des plèbes hostiles, devançant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant la confusion chez quelques-uns, briserait l’élan coordonné, romprait l’unité de l’assaut, permettrait de gagner un temps d’autant plus précieux que c’était de lui que dépendait l’heureuse issue de cette tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu’à l’enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu’il ne les parla, quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. «Que voulaient-ils? Qu’ils parlassent! Leurs vœux seraient écoutés, dans la mesure du possible. Mais que personne ne s’avisât de violer le domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer était un homme mort...» Menace ridicule en pareil moment et qui n’en produisit pas moins comme un effet de surprise. Les révoltés s’arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco Ibáñez leur parlait. C’était cela qu’il avait voulu: les tenir sous l’emprise de son verbe. Que leur dit-il? Il m’a avoué être fort embarrassé aujourd’hui pour le répéter avec précision. En tout cas, il ne prononça jamais, dans toute sa carrière, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod disertos facit_, selon la définition de Quintilien, et si notre Boileau a ajouté que

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément,

Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait au fil de son verbe, dut, j’imagine, trouver les mots qui allèrent peu à peu réveiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, ces émotions dont la source semblait s’y être tarie pour jamais et qui transforment en un moment la brute insensible en être humain, attendri et tremblant. «Jamais--m’a-t-il déclaré littéralement--je ne prononçai de harangue plus tumultueuse, plus pathétique, plus bouillonnante. Ma main droite, crispée sur le rifle, m’interdisait toute autre gesticulation que le heurt saccadé d’une culasse d’acier sur le sol durci de l’allée. Le poing serré de ma main gauche traçait dans les airs des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c’était qu’en dépit de mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en franchissant isolément les fils de fer, l’exemple aux autres, médusés, auquel cas les moutons de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c’en eût été fait de moi. Dominant mon émotion, je m’efforçais cependant de suivre sur mon auditoire le progrès d’un lent travail intérieur de pensée, à mesure que je parlais. Mais si les faces de métis se détendaient peu à peu, c’est que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d’Européens blasés sur tout, sauf sur l’immédiate jouissance matérielle. Et c’étaient ceux-ci, l’âme du complot, qu’il importait de toucher. Je me surpassai en éloquence. J’évoquai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. Pour la première fois, ces hommes surent qui j’étais. Ils ne m’avaient vu jusqu’alors qu’à travers le nimbe déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que c’était l’ennemi. Ils me connurent comme leur égal, leur frère de souffrances et de luttes. J’en vis qui s’attendrissaient. D’autres, comme furieux de ce contretemps émotif, abandonnaient, la tête basse et l’air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que quelques irréductibles, au rictus grimaçant, au faciès de cannibales. Mais ils étaient désormais noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes, profitant de la trêve, avaient couru jusqu’aux campements des pacifiques, en avaient convoqué les meilleurs. L’insurrection était vaincue. Mes contremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, qui, aussitôt, se chargèrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois de plus, j’avais, comme le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les bêtes par ma musique...»

Comme si de telles expériences n’eussent pas suffi à refroidir son ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modérer son élan, ou même de mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l’inspiration le brûle, s’était engagé dans une seconde entreprise et avait fondé, non plus dans l’Argentine australienne, mais à son extrême Nord, sur les frontières de l’Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau _settlement_, qu’il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa cité natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure 84.402 kilomètres carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa capitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une vingtaine de mille âmes. Située au bord du Paraná--fleuve dont la jonction avec l’Uruguay donne naissance à cet immense estuaire dont l’ouverture n’a pas moins de 230 kilomètres et que l’on dénomme Río de la Plata--, elle vit surtout de l’industrie des bois et des peaux et l’on sait qu’elle exporte aussi annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l’Uruguay, une quantité considérable de bétail bovin. Si Blasco Ibáñez vit assez pour réaliser son cycle de romans américains, nous pouvons compter, quelque jour, sur de merveilleuses descriptions de ces régions si peu connues du public français instruit. _Nueva Valencia_--d’une contenance totale de 5.000 hectares de terres fertiles et généreuses, où l’oranger poussait comme dans la _Huerta_, où le riz, dans les lagunes et estuaires d’Iberá et Maloya, eût pu rivaliser avec celui de l’Albuféra--était à une distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui sépare Paris de Pétrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des températures hivernales de 18° au-dessous de zéro. Celle de _Nueva Valencia_ était sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits de railway pour se rendre de l’une à l’autre. Ce voyage, combien de fois Blasco l’a-t-il réalisé? Il lui serait, sans doute, difficile de l’évaluer avec exactitude. Je sais seulement qu’il m’a conté l’avoir fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes: arrivé le matin à _Cervantes_, il en repartait l’après-midi pour _Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de fer! On s’étonne, et il y a lieu de s’en étonner, que sa santé ait pu résister à de pareils voyages, non seulement à cause de la fatigue qu’ils impliquaient, mais par le brusque saut qu’ils comportaient dans deux températures opposées. Il lui arriva plus d’une fois de débarquer à _Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le léger appareil du _poncho_ tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces solitudes désertiques, ou, à l’inverse, de descendre en _Valencia_, à la température paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété prodigieuse d’impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au cours de telles randonnées! Sa colonie du Nord avait, en face d’elle, le célèbre _Gran Chaco_, vaste région comprise entre les Andes de Bolivie à l’ouest, le fleuve Paraguay à l’est, le plateau du Matto-Grosso au nord et le fleuve Salado au sud. Inondée périodiquement par ses cours d’eau et des pluies torrentielles, elle est encore habitée d’Indiens _Lenguas_ et _Tobas_, à peine touchés par notre civilisation. Blasco s’y rendit à plusieurs reprises, en expédition scientifique, pour y étudier sur place les mœurs de ces tribus errantes. Tout n’était donc pas, dans cette vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme Blasco Ibáñez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la réalité, même la plus ardue? Lorsque l’étude de ses machines d’irrigation--car, à _Nueva Valencia_ comme à _Cervantes_, tout était à faire--ou la nécessité d’une ouverture de crédits l’appelaient à Buenos Aires--et j’ai déjà mentionné ses fugues, plus ou moins passionnelles, en Europe--, il apprit à connaître l’émoi des grands manieurs de capitaux, perdant et gagnant de considérables sommes avec son éternelle sérénité de surhomme. Un mot de lui à ce sujet restera légendaire. Il y a quelques années, à un journaliste, qui, au cours d’une interview, lui demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu’il avait signée avec le plus d’émotion, il fit cette lapidaire réponse: «_Certain chèque de 800.000 francs._» Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A une saison passée au milieu du confort raffiné d’un palace de la capitale argentine, succédait un séjour dans la case de bois de Río Negro, pour, lorsqu’il n’y tremblait pas de froid, galoper parmi les tourbillons de poussière soulevés par l’ouragan patagonien qui, fréquemment, désarçonne les cavaliers les plus adroits. D’autres fois, au contraire, il s’endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, où, avant de clore les paupières, il voyait scintiller l’embrasement sidéral d’un ciel de tropique à travers les troncs d’arbres bruts servant de murs à son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il entendait au dehors, à quelques pas seulement, les rats hurler d’effroi au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents.

Il faut, puisque de serpents il s’agit, que je conte ici une anecdote qui, précisément, a trait à Corrientes et à la variété la moins sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa période de colonisation, s’était fait construire à _Nueva Valencia_ une belle maison de briques aux spacieuses vérandahs. Il arrivait de Buenos Aires pour en prendre possession et était occupé à en faire le tour du propriétaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets luisants--extrême luxe dans ces contrées--, lorsqu’étant entré dans la salle qu’il destinait à sa bibliothèque, l’amour des livres fut cause qu’oubliant tout le reste, il se mît{mit} à procéder à l’ouverture d’une des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des meubles qui garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le premier de ces volumes--l’un des tomes français de l’_Histoire Générale_ de Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attirée soudain par une cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pièce. Ces couleurs, qui n’étaient pas celles qu’affectionne Blasco, comme aussi l’étrange position de l’objet, le décidèrent à interrompre un instant la tâche commencée, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont la présence en cette bibliothèque ne laissait pas de l’intriguer vivement. Mais au moment où, sans défiance, il se disposait à porter la main sur elle, la cravate, comme sous le déclic d’un puissant ressort d’acier, s’érigea dans l’espace et dardant sur l’adversaire un regard qui n’était pas le regard de sa congénère Sancha dans _Cañas y Barro_, lui eût donné le baiser de mort, si l’_Histoire Générale_, projetée à temps, n’avait arrêté son bond meurtrier et permis à Blasco d’achever ce serpent à sonnette--car c’en était un--dont l’appendice caudal bruissait dans l’excitation de sa grande colère. Le tome de Lavisse et Rambaud, avec sa reliure brisée, subsiste, muet témoin de cette scène horrifique. Il faut, d’ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes, de peur qu’elles n’abritent quelque hôte importun, insecte ou reptile venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette précaution, pour Blasco, était superflue. Car, au lieu de dormir sur un grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mère commune à tous, cette terre nourricière et indifférente qui, nous ayant produit sans effort, nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je me souviens d’avoir, à propos de ses multiples avatars d’alors, entendu Blasco raconter comment, un jour où il était allé étudier un territoire de colonisation lointain, il se vit obligé de peler lui-même les pommes de terre, pendant que son compagnon s’occupait à allumer le brasier où allait rôtir le quartier de viande apporté à l’arçon de la selle. «_Y pensé_--concluait-il philosophiquement--_que treinta días antes, estaba comiendo en el Bosque de Bolonia, ¡en el restaurant de Armenonville_!»[67]. C’est la vie et d’elle comme de la Nature, l’on peut dire, avec les Italiens, qu’elle n’est belle que «_per troppo variar_»[68].

Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci décisif, sur la piste de cette course à l’étoile. Son enthousiasme de colonisateur étant mort, Blasco décida de laisser là _Cervantes_ et _Valencia_ et de revenir à la littérature. Il faut, pour bien s’expliquer un tel changement, se rappeler que, cette année-là, la République Argentine avait souffert d’une de ces crises financières qui, périodiquement, viennent bouleverser--maladies d’un organisme qui se développe trop vite--sa vie économique. Bien que moins grave que de précédentes, dont on gardera longtemps le souvenir là-bas, cette crise de 1913 occasionna maintes faillites et bien des banques fermèrent leurs guichets, non sans exiger au préalable le remboursement de leurs créances, d’où naquit une énorme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibáñez eût lutté avec une énergie centuplée, excité par l’obstacle, selon une loi de son tempérament. Mais, cette fois, il se sentait sans volonté pour reprendre la bataille et, depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude inquiétante et constante. C’est que, depuis près de cinq années, il n’avait pas touché à sa plume, si ce n’est pour aligner des chiffres, ou rédiger de fastidieux bilans. Cette trahison à la littérature le rendait nerveux et triste, comme ces malades en proie à des maux mystérieux que nul homme de l’art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confession qu’il m’a faite, lorsque, au cours d’une conversation amicale, j’évoquais cette année climatérique de son existence: «Un matin, à l’heure où l’on voit les choses sous leur aspect véritable, avec tout leur relief, leurs contours et leurs formes, j’eus honte de ma situation. Gagner une fortune, c’est affaire de toute une vie. De braves gens s’imaginent que c’est là chose aisée. Erreur profonde! Une chance à la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels s’enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par l’industrie ou dans l’agriculture, en un mot par son travail, c’est, je le répète, question d’années et d’application tenace. J’étais en train de devenir un précurseur, comme il y en a à l’origine de chaque famille de millionnaires, en Amérique. Mon sacrifice valait-il d’être fait? Dussé-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n’en

méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs... Non, non, il fallait en finir!»

Blasco vendit donc _Cervantes_ à une société de colonisation. Il la vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent liquide. «Vous allez voir--disait-il à ses intimes--que je partirai sans le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait, tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de sa colonie de _Nueva Valencia_ fut plus laborieuse. Un banquier s’en chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco, croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique: _Los Argonautas_. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le banquier qui gérait _Nueva Valencia_, venait de faire faillite. Il dut repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la colonisation de _Nueva Valencia_ et récupérer sa part, il fallait qu’au préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du _Banco Popular Español_ à Buenos Aires et du _Banco de la Provincia de Corrientes_. Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du _Banco Popular Español_ avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument distinct, relatifs à la transmission de _Nueva Valencia_, ils en ont fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème, fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis les attaques de _Heraldo de Hamburgo_,--feuille de diffamation hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes renégats--en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr. Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en ces derniers temps. Mais déjà le _Heraldo_ hambourgeois avait eu le courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «_empleado últimamente su talento en denigrar á Alemania_»[69]. Il en va donc, ici, comme à propos du livre sur le _Militarisme Mexicain_, qui a déchaîné la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de frelons,

Le Dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs...

De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier _Los Argonautas_. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit pleinement que ce mal--qui allait changer la face de la terre et bouleverser le cours de sa propre existence--, c’était la guerre.

VII

La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.--Son antigermanisme systématique.--Son immense labeur au cours des hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de 1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations des germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Víctor Hugo_».