V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie
Part 10
Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois. «J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso, avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et, pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois l’éloquence du célèbre propagandiste républicain. Cette fête de la parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci, en guise d’exorde, avait déclaré--seul sur une scène immense, où l’on jouait chaque jour des opéras à grand orchestre--que, puisque son auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de résumer toute l’histoire du XIXe siècle espagnol, période qui est aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un véritable colisée--puisque le vocable, de par son étymologie, signifie un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une salle de spectacles--et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien différentes--que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée, brutalement posé la question: «_Alors, combien ça fait-il?_» Car le digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_! Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite. L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon d’or--car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y Arena_. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était aussi bien payée en Amérique--car _tras los montes_, ce point n’est pas douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs--que la tauromachie, apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dépassait jamais 10.000 pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois, battu un record non plus international, _national_, et, naturellement, hors de sa patrie.
En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore, compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres, le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli, comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à l’orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il s’attardait à observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les mœurs des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres?
Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables: c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres, enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide. On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui, malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents travaux français sur l’Argentine--dont une thèse de doctorat ès lettres, parue en 1920--eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Española Americana_, par J. Blass et Cie, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin, c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus Grandezas_[58] et le caractère géographico-historique de la description n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’_ingenio_[59] de San Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La division générale de l’œuvre est la suivante: _Iº Le pays Argentin; IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy, Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires Nationaux_.
Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique. Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres romanciers--dont le moins illustre n’est pas Balzac--, il existe une double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires. Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses fantaisies, dont celle de la
colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail. Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux. L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et toujours de l’avant. C’est le _timeo hominem unius libri_ de l’adage attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu, même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il écrivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement mutilée,--comme, déjà, celle des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, pour de soi-disant «raisons éditoriales»--a commencé de paraître dans la _Revue de Paris_ du Ier Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_. Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’_Université des Annales_, célébrer les prouesses en quelques périodes--qui s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine--de sa conférence: _L’Âme Nouvelle de l’Amérique_, qui est de Mars 1918[60]. Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier.
Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin, rédacteur à la _Nación_, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836, cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où devait naître le livre de 1859 sur l’_Origine des Espèces par voie de sélection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibáñez était situé sur la rive gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la _Gobernación_[61] de Río Negro, peuplée--au moment où s’y établissait le colonisateur--d’une dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession, il n’en connaissait guère l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main.
Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux. Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire, étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires à la piqûre lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin--la bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert--, le véhicule qui le portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse, sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin d’éloigner du patient, enveloppé dans son _poncho_ et qu’entourait ce cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux: la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville, de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques, s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traçait-il le futur emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont une gare, la _Estación Cervantes_, assurerait l’accès. En Argentine, les chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à l’endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mètres, et les places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce _pueblo_, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en Espagne--outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de Tolède, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s’appelle ainsi que par une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol Servando--un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le patronymique de l’auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres humains, quel qu’il fût. Et, dans les répertoires techniques où sont cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous «cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la _Colonia Cervantes_, devrait avoir sa place de droit.