Œuvres de Voltaire Tome XIX: Siècle de Louis XIV.—Tome I
Part 12
J’avais vécu une année entière avec Pope; je savais qu’il était incapable d’écrire en français, qu’il ne parlait point du tout notre langue, et qu’à peine il pouvait lire nos auteurs; c’était une chose publique en Angleterre. J’avertis Louis Racine que cette lettre était de Ramsay, et non de Pope. Je voulus lui faire sentir le ridicule de cette supercherie: j’en instruisis même le public dans un chapitre sur Pope[264], qui a été imprimé plusieurs fois du vivant de Pope même. Cependant, après sa mort, l’abbé Ladvocat a imprimé cette lettre, forgée par Ramsay, et l’a imputée à Pope, dans son _Dictionnaire historique portatif_, où il copie plusieurs articles des premières éditions de cette liste des écrivains du siècle de Louis XIV, mais où il insère des anecdotes entièrement fausses. Il est juste de faire connaître au public la vérité.
RANCÉ (Armand-Jean Le Bouthillier de), né en 1626, commença par traduire _Anacréon_, et institua la réforme effrayante de la Trappe, en 1664. Il se dispensa, comme législateur, de la loi qui force ceux qui vivent dans ce tombeau, à ignorer ce qui se passe sur la terre. Il écrivit avec éloquence. Quelle inconstance dans l’homme! Après avoir fondé et gouverné son institut, il se démit de sa place, et voulut la reprendre. Mort en 1700[265].
RAPIN (Réné), né à Tours, en 1621, jésuite, connu par le _Poëme des jardins_ en latin, et par beaucoup d’ouvrages de littérature. Mort en 1687.
RAPIN DE THOIRAS (Paul), né à Castres en 1661, réfugié en Angleterre, et long-temps officier. L’Angleterre lui fut long-temps redevable de la seule bonne histoire complète qu’on eût faite de ce royaume, et de la seule impartiale qu’on eût d’un pays où l’on n’écrivait que par esprit de parti; c’était même la seule histoire qu’on pût citer en Europe comme approchante de la perfection qu’on exige de ces ouvrages, jusqu’à ce qu’enfin on ait vu paraître celle du célèbre Hume, qui a su écrire l’histoire en philosophe. Mort à Vésel, en 1725.
RÉGIS (Pierre-Silvain), né en Agenois, en 1632. Ses livres de philosophie n’ont plus de cours depuis les grandes découvertes qu’on a faites. Mort en 1707.
REGNARD (Jean-François), né à Paris, en 1656[266]. Il eût été célèbre par ses seuls voyages. C’est le premier Français qui alla jusqu’en Laponie. Il grava sur un rocher ce vers:
«Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.»
Pris sur la mer de Provence par des corsaires, esclave à Alger, racheté, établi en France dans les charges de trésorier de France et de lieutenant des eaux et forêts, il vécut en voluptueux et en philosophe. Né avec un génie vif, gai, et vraiment comique, sa comédie du _Joueur_ est mise à côté de celles de Molière. Il faut se connaître peu aux talents et au génie des auteurs pour penser qu’il ait dérobé cette pièce à Dufresni. Il dédia la comédie des _Ménechmes_ à Despréaux, et ensuite il écrivit contre lui[267], parceque Boileau ne lui rendit pas assez de justice. Cet homme si gai mourut de chagrin[268] à cinquante-quatre ans. On prétend même qu’il avança ses jours. Mort en 1710.
REGNIER DESMARETS (François-Séraphin), né à Paris, en 1632. Il a rendu de grands services à la langue, et est auteur de quelques poésies françaises et italiennes. Il fit passer une de ses pièces italiennes pour être de _Pétrarque_. Il n’eût pas fait passer ses vers français sous le nom d’un grand poëte. Mort en 1713.
RENAUDOT (Théophraste), médecin, très savant en plus d’un genre, le premier auteur des gazettes en France[269]. Mort en 1658.
RENAUDOT (Eusèbe), né en 1646, très savant dans l’histoire, et dans les langues de l’Orient. On peut lui reprocher d’avoir empêché que le dictionnaire de Bayle ne fût imprimé en France. Mort en 1720.
RETZ. Voyez GONDI.
REYNAU (Charles-Réné), de l’Oratoire, de l’académie des sciences, né en 1656, auteur de l’_Analyse démontrée_, publiée en 1708. On l’appela l’Euclide de la haute géométrie. Mort en 1728.
RICHELET (César-Pierre), né en 1631, le premier qui ait donné un dictionnaire presque tout satirique, exemple plus dangereux qu’utile. Il est aussi le premier auteur des dictionnaires de rimes, tristes ouvrages, qui font voir combien il est peu de rimes nobles et riches dans notre poésie, et qui prouvent l’extrême difficulté de faire de bons vers dans notre langue. Mort en 1698.
RICHELIEU[270] (Armand-Jean Duplessis, cardinal de), né à Paris, en 1585. Puisque Louis XIV naquit pendant son ministère, on doit mettre parmi les écrivains de ce siècle illustre le fondateur de l’académie française, auteur lui-même de plusieurs ouvrages. Il fit la _Méthode des controverses_[271] dans son exil à Avignon, après l’assassinat du maréchal d’Ancre, et de la Galigaï, ses protecteurs. _Les principaux points de la Religion catholique défendus_, l’_Instruction du Chrétien_, et la _Perfection du Chrétien_, sont à peu près de ce temps-là. Il est bien sûr qu’il ne composait pas la _Perfection du Chrétien_ du temps qu’il fesait condamner à mort le maréchal de Marillac dans sa propre maison de Ruel, et qu’il était avec Marion Delorme dans un appartement, lorsque les commissaires prononcèrent l’arrêt de mort dicté par lui. On sait aussi qu’il y a beaucoup de vers de sa façon dans la tragi-comédie allégorique intitulée _Europe_, et dans la tragédie de _Mirame_. On sait qu’il donnait à cinq auteurs[272] les sujets des pièces représentées au palais-cardinal, et qu’il eût mieux fait de s’en tenir au seul Corneille, sans même lui fournir de sujet. Le plus beau de ses ouvrages est la digue de La Rochelle.
L’abbé Ladvocat, bibliothécaire de Sorbonne, prétend, dans son _Dictionnaire historique_, que le cardinal de Richelieu est l’auteur de ce testament[273] qui a fait tant de bruit, et qui est supposé. Il croit devoir ce respect à la mémoire du bienfaiteur de la Sorbonne; mais c’est rendre un mauvais service à sa mémoire, que de l’accuser d’avoir fait un livre où il n’y a que des erreurs et des fautes de toute espèce. Si malheureusement un ministre d’état avait pu composer un si mauvais ouvrage, tout ce qu’on en devrait conclure, c’est qu’on pourrait être un grand ministre, ou plutôt un ministre heureux, avec une grande ignorance des faits les plus communs, des erreurs grossières, et des projets ridicules. C’est donc venger la mémoire du cardinal de Richelieu, que de démontrer, comme on l’a fait, qu’il ne peut être l’auteur de ce testament qui, sans son nom, aurait été ignoré à jamais.
L’abbé Ladvocat, tout bibliothécaire qu’il était de la Sorbonne, s’est trompé en disant qu’on avait retrouvé dans cette bibliothèque un manuscrit de cet ouvrage apostillé de la main du cardinal. Le seul manuscrit apostillé ainsi est au dépôt des affaires étrangères; il n’y fut porté qu’en 1705. Ce n’est point le testament qui est apostillé, c’est une narration succincte composée par l’abbé de Bourzeis, à laquelle on avait, long-temps après, ajouté ce testament prétendu: et les notes marginales même, écrites de la main du cardinal, prouvent que cette narration succincte n’était pas de lui; elles indiquent les omissions de l’abbé de Bourzeis, et ce qu’il devait résoudre. Voyez la réponse à M. de Foncemagne[274].
On attribue encore au cardinal de Richelieu une _Histoire de la mère et du fils_; c’est un récit assez infidèle des malheureux démêlés de Louis XIII avec sa mère. Cette histoire faible et tronquée est probablement de Mézerai: mais dans la multitude des livres dont nous sommes accablés aujourd’hui, qu’importe de quelle main soit un ouvrage médiocre[275]? Mort en 1642.
ROHAULT (Jacques), né à Amiens, en 1620. Il abrégea et il exposa avec clarté et méthode la philosophie de Descartes: mais aujourd’hui cette philosophie, erronée presque en tout, n’a d’autre mérite que celui d’avoir été opposée aux erreurs anciennes. Mort en 1675.
ROLLIN (Charles), né à Paris, en 1661, recteur de l’université. Le premier de ce corps qui a écrit en français avec pureté et noblesse. Quoique les derniers tomes de son _Histoire ancienne_, faits trop à la hâte, ne répondent pas aux premiers, c’est encore la meilleure compilation qu’on ait en aucune langue, parceque les compilateurs sont rarement éloquents, et que Rollin l’était. Son livre vaudrait beaucoup mieux si l’auteur avait été philosophe. Il y a beaucoup d’histoires anciennes; il n’y en a aucune dans laquelle on aperçoive cet esprit philosophique qui distingue le faux du vrai, l’incroyable du vraisemblable, et qui sacrifie l’inutile. Mort en 1740.
ROTROU (Jean), né en 1609, le fondateur du théâtre. La première scène et une partie du quatrième acte de _Venceslas_ sont des chefs-d’œuvre. Corneille l’appelait son père. On sait combien le père fut surpassé par le fils. _Venceslas_ ne fut composé qu’après _le Cid_; il est tiré entièrement, comme _le Cid_, d’une tragédie espagnole. Mort en 1650.
ROUSSEAU (Jean-Baptiste), né à Paris en 1669[276]. De beaux vers, de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très fameux. Il faut, ou lui imputer les couplets qui le firent bannir, couplets semblables à plusieurs qu’il avait avoués, ou flétrir deux tribunaux qui prononcèrent contre lui. Ce n’est pas que deux tribunaux, et même des corps plus nombreux, ne puissent commettre unanimement de très violentes injustices, quand l’esprit de parti domine. Il y avait un parti furieux acharné contre Rousseau. Peu d’hommes ont autant excité et senti la haine. Tout le public fut soulevé contre lui jusqu’à son bannissement, et même encore quelques années après; mais enfin les succès de La Motte, son rival, l’accueil qu’on lui fesait, sa réputation qu’on croyait usurpée, l’art qu’il avait eu de s’établir une espèce d’empire dans la littérature, révoltèrent contre lui tous les gens de lettres, et les ramenèrent à Rousseau, qu’ils ne craignaient plus. Ils lui rendirent presque tout le public. La Motte leur parut trop heureux, parcequ’il était riche et accueilli. Ils oubliaient que cet homme était aveugle et accablé de maladies. Ils voyaient dans Rousseau un banni infortuné, sans songer qu’il est plus triste d’être aveugle et malade que de vivre à Vienne et à Bruxelles. Tous deux étaient en effet très malheureux; l’un par la nature, l’autre par l’aventure funeste qui le fit condamner. Tous deux servent à faire voir combien les hommes sont injustes, combien ils varient dans leurs jugements, et qu’il y a de la folie à se tourmenter pour arracher leurs suffrages. Mort à Bruxelles, en 1740[277].
Rousseau eut rarement dans ses ouvrages de l’aménité, des graces, du sentiment, de l’invention; il savait très bien tourner une épigramme licencieuse et une stance. Ses épîtres sont écrites avec une plume de fer trempée dans le fiel le plus dégoûtant. Il appelle mesdemoiselles Louvancourt, qui étaient trois sœurs très aimables, _trio de louves acharnées_[278]: il appelle le conseiller d’état Rouillé _tabarin mordant, caustique et rustre_, après lui avoir prodigué des louanges dans une ode assez médiocre[279]. Les mots de _maroufles_, de _bélîtres_, salissent ses épîtres. Il faut, sans doute, opposer une noble fierté à ses ennemis; mais ces basses injures sans gaîté, sans agréments, sont le contraire d’une ame noble.
Quant aux couplets qui le firent bannir, _voyez_ les articles LA MOTTE et SAURIN.
On se contentera de remarquer ici que Rousseau ayant avoué qu’il avait fait cinq de ces malheureux couplets, il était coupable de tous les autres au tribunal de tous les juges et de tous les honnêtes gens. Sa conduite après sa condamnation n’est nullement une preuve en sa faveur; on a entre les mains des lettres du sieur Médine[280] de Bruxelles, du 7 mai 1737, conçues en ces termes: «Rousseau n’avait d’autre table que la mienne, d’autre asile que chez moi; il m’avait baisé et embrassé cent fois le jour qu’il força mes créanciers à me faire arrêter.»
Qu’on joigne à cela un pélerinage fait par Rousseau à Notre-Dame de Hall, et qu’on juge s’il doit en être cru sur sa parole dans l’affaire des couplets[281].
RUINART (Thierri), bénédictin, né en 1657, laborieux critique. Il a soutenu contre Dodwell[282] l’opinion que l’_Église eut dans les premiers temps une foule prodigieuse de martyrs_. Peut-être n’a-t-il pas assez distingué les martyrs et les morts ordinaires; les persécutions pour cause de religion, et les persécutions politiques. Quoi qu’il en soit, il est au nombre des savants hommes du temps. C’est principalement dans ce siècle que les bénédictins ont fait les plus profondes recherches, comme Martène[283] sur les anciens rites de l’Église. Thuillier[284] et tant d’autres ont achevé de tirer de dessous terre les décombres du moyen âge. C’est encore un genre nouveau qui n’appartient qu’au siècle de Louis XIV; et ce n’est qu’en France que les bénédictins y ont excellé. Mort en 1709.
SABLIÈRE (Antoine Rambouillet de La). Ses madrigaux sont écrits avec une finesse qui n’exclut pas le naturel. Mort en 1680.
SACI (Louis-Isaac Le Maistre de), né en 1613, l’un des bons écrivains de Port-Royal. C’est de lui qu’est la _Bible de Royaumont_[285], et une traduction des comédies de Térence. Mort en 1684. Son frère, Antoine Le Maistre[286], se retira comme lui à Port-Royal. Il avait été avocat; on le croyait un homme très éloquent, mais on ne le crut plus dès qu’il eut cédé à la vanité de faire imprimer ses plaidoyers. Un autre Saci[287], avocat, et de l’académie française, mais d’une autre famille, a donné une traduction estimée des _Lettres de Pline_, en 1701.
SAINT-AULAIRE (François-Joseph de Beaupoil, marquis de). C’est une chose très singulière que les plus jolis vers qu’on ait de lui aient été faits lorsqu’il était plus que nonagénaire. Il ne cultiva guère le talent de la poésie qu’à l’âge de plus de soixante ans, comme le marquis de La Fare. Dans les premiers vers qu’on connut de lui, on trouve ceux-ci qu’on attribua à La Fare:
O muse légère et facile, Qui, sur le coteau d’Hélicon, Vîntes offrir au vieil Anacréon Cet art charmant, cet art utile Qui sait rendre douce et tranquille La plus incommode saison; Vous qui de tant de fleurs sur le Parnasse écloses, Orniez à ses côtés les Graces et les Ris, Et qui cachiez ses cheveux gris Sous tant de couronnes de roses, etc.
Ce fut sur cette pièce qu’il fut reçu à l’académie; et Boileau alléguait cette même pièce pour lui refuser son suffrage. Il est mort en 1742, à près de cent ans, d’autres disent à cent deux. Un jour, à l’âge de plus de quatre-vingt-quinze ans, il soupait avec madame la duchesse du Maine: elle l’appelait Apollon, et lui demandait je ne sais quel secret; il lui répondit:
La divinité qui s’amuse A me demander mon secret, Si j’étais Apollon ne serait point ma muse, Elle serait Thétis, et le jour finirait.
Anacréon moins vieux fit de bien moins jolies choses. Si les Grecs avaient eu des écrivains tels que nos bons auteurs, ils auraient été encore plus vains; nous leur applaudirions aujourd’hui avec encore plus de raison.
SAINTE-MARTHE (Gaucher de). Cette famille a été pendant plus de cent années féconde en savants. Le premier Gaucher de Sainte-Marthe fut Charles, qui fut éloquent pour son temps. Mort en 1555.
Scévole, neveu de Charles, se distingua dans les lettres et dans les affaires. Ce fut lui qui réduisit Poitiers sous l’obéissance de Henri IV. Il mourut à Loudun, en 1623, et le fameux Urbain Grandier prononça son oraison funèbre.
Abel de Sainte-Marthe, son fils, cultiva les lettres comme son père, et mourut en 1652. Son fils, nommé Abel comme lui, marcha sur ses traces: mort en 1706.
Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, fils du premier Scévole, enterrés tous deux à Paris, dans le même tombeau, à Saint-Severin, furent illustres par leur savoir. Ils composèrent ensemble le _Gallia christiana_. Scévole, mort en 1650; Louis, mort en 1656.
Denys de Sainte-Marthe[288], leur cousin, acheva cet ouvrage[289]. Mort à Paris, en 1725.
Pierre-Scévole de Sainte-Marthe, frère aîné[290] du dernier Scévole, fut historiographe de France. Mort en 1690.
SAINT-ÉVREMOND (Charles de Saint-Denys, de), né en Normandie, en 1613. Une morale voluptueuse, des lettres écrites à des gens de cour, dans un temps où ce mot de cour était prononcé avec emphase par tout le monde, des vers médiocres, qu’on appelle vers de _société_, faits dans des sociétés illustres, tout cela avec beaucoup d’esprit contribua à la réputation de ses ouvrages. Un nommé Des-Maizeaux les a fait imprimer, avec une vie de l’auteur, qui contient seule un gros volume; et dans ce gros volume il n’y a pas quatre pages intéressantes. Il n’est grossi que des mêmes choses qu’on trouve dans les _Œuvres_ de Saint-Évremond[291]: c’est un artifice du libraire, un abus du métier d’éditeur. C’est par de tels artifices qu’on a trouvé le secret de multiplier les livres à l’infini, sans multiplier les connaissances. On connaît son exil, sa philosophie, et ses ouvrages. Quand on lui demanda, à sa mort, s’il voulait se _réconcilier_, il répondit: «Je voudrais me réconcilier avec l’appétit.» Il est enterré à Westminster, avec les rois et les hommes illustres d’Angleterre. Mort en 1703.
SAINT-PAVIN (Denys Sanguin de). Il était au nombre des hommes de mérite que Despréaux confondit dans ses satires avec les mauvais écrivains[292]. Le peu qu’on a de lui passe pour être d’un goût délicat. On peut connaître son mérite personnel par cette épitaphe, que fit pour lui Fieubet[293], le maître des requêtes, l’un des esprits les plus polis de ce siècle:
Sous ce tombeau gît Saint-Pavin; Donne des larmes à sa fin. Tu fus de ses amis peut-être? Pleure sur ton sort et le sien: Tu n’en fus pas? pleure le tien, Passant, d’avoir manqué d’en être.
Mort en 1670.
SAINT-PIERRE (Charles-Irénée Castel, abbé de), né en 1658, gentilhomme de Normandie[294], n’ayant qu’une fortune médiocre, la partagea quelque temps avec les célèbres Varignon et Fontenelle. Il écrivit beaucoup sur la politique. La meilleure définition qu’on ait faite en général de ses ouvrages, est ce qu’en disait le cardinal Dubois, que c’étaient les rêves d’un bon citoyen. Il avait la simplicité de rebattre, dans ses livres, les vérités les plus triviales de la morale, et par une autre simplicité, il proposait presque toujours des choses impossibles comme praticables. Il ne cessa d’insister sur le projet d’une paix perpétuelle, et d’une espèce de parlement de l’Europe, qu’il appelle _la diète europaine_. On avait imputé une partie de ce projet chimérique au roi Henri IV, et l’abbé de Saint-Pierre, pour appuyer ses idées, prétendait que cette _diète europaine_ avait été approuvée et rédigée par le dauphin, duc de Bourgogne, et qu’on en avait trouvé le plan dans les papiers de ce prince. Il se permettait cette fiction pour mieux faire goûter son projet. Il rapporte, avec bonne foi, la lettre par laquelle le cardinal de Fleury répondit à ses propositions: «Vous avez oublié, monsieur, pour article préliminaire, de commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit des princes.» Cependant l’abbé de Saint-Pierre ne laissa pas enfin d’être très utile. Il travailla beaucoup pour délivrer la France de la tyrannie de la taille arbitraire; il écrivit et il agit en homme d’état sur cette seule matière. Il fut unanimement exclu de l’académie française, pour avoir, sous la régence du duc d’Orléans, préféré un peu durement, dans sa _Polisynodie_, l’établissement des conseils, à la manière de gouverner de Louis XIV, protecteur de l’académie[295]. Ce fut le cardinal de Polignac qui fit une brigue pour l’exclure, et qui en vint à bout. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, dans ce temps-là même, le cardinal de Polignac conspirait contre le régent, et que ce prince, qui donnait un logement au Palais-Royal à Saint-Pierre, et qui avait toute sa famille à son service, souffrit cette exclusion. L’abbé de Saint-Pierre ne se plaignit point. Il continua de vivre en philosophe avec ceux mêmes qui l’avaient exclu. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, son confrère, empêcha qu’à sa mort on ne prononçât son éloge à l’académie, selon la coutume. Ces vaines fleurs qu’on jette sur le tombeau d’un académicien n’ajoutent rien ni à sa réputation ni à son mérite; mais le refus fut un outrage; et les services que l’abbé de Saint-Pierre avait rendus, sa probité, et sa douceur, méritaient un autre traitement. Il mourut en 1743, âgé de quatre-vingt-six ans. Je lui demandai, quelques jours avant sa mort, comment il regardait ce passage; il me répondit: «Comme un voyage à la campagne.»
Le traité le plus singulier qu’on trouve dans ses ouvrages est l’anéantissement futur du mahométisme. Il assure qu’un temps viendra où la raison l’emportera chez les hommes sur la superstition. Les hommes comprendront, dit-il, qu’il suffit de la patience, de la politesse, et de la bienfesance, pour plaire à Dieu. Il est impossible, dit-il encore, qu’un livre où l’on trouve des propositions fausses données comme vraies, des choses absurdes opposées au sens commun, des louanges données à des actions injustes, ait été révélé par un être parfait. Il prétend que dans cinq cents ans tous les esprits, jusqu’aux plus grossiers, seront éclairés sur ce livre: que le grand muphti même et les cadis verront qu’il est de leur intérêt de détromper la multitude, et de se rendre plus nécessaires et plus respectés en rendant la religion plus simple. Ce traité est curieux[296]. Dans ses _Annales_ de Louis XIV, il dit que l’état devrait bâtir des loges aux Petites-Maisons pour les théologiens intolérants, et qu’il serait à propos de jouer ces espèces de fous sur le théâtre. [297] C’est ici l’occasion d’observer que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ n’a donné cette liste des écrivains et des artistes qui ont fleuri sous Louis XIV, qu’après avoir vu leurs ouvrages, et souvent connu leurs personnes, recherchant tous les moyens de s’instruire sur ce siècle célèbre, depuis qu’il fut nommé historiographe de France. Il ne pouvait, dans cette liste, parler des _Annales politiques_[298] de l’abbé de Saint-Pierre sous Louis XIV, puisque le _Siècle_ fut imprimé en 1752 pour la première fois, et que les _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre ne parurent qu’en 1758, ayant été imprimées en 1757. Ces _Annales_, il le faut avouer, sont une satire continuelle du gouvernement de ce monarque qui méritait plus d’estime; et cette satire n’est pas assez bien écrite pour faire pardonner son injustice. La famille de l’abbé, sentant quel dangereux effet cet ouvrage pouvait produire, engagea son auteur à le dérober au public: il ne fut imprimé qu’après sa mort. Comment donc l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui a donné depuis la liste des écrivains de _Trois siècles_[299], a-t-il pu dire «que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ en a puisé l’idée mal remplie dans ces _Annales politiques_ qui offrent un tableau frappant des progrès de l’esprit chez notre nation?»
Premièrement, il est impossible que l’auteur du _Siècle_ ait pu rien prendre des _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre, qu’il ne pouvait connaître[300], et desquelles il a vengé la mémoire de Louis XIV, dès qu’il les a connues. Secondement, il est très faux que l’abbé de Saint-Pierre se soit étendu dans son livre sur les progrès de l’esprit humain chez notre nation. A peine en dit-il quelques mots; et quand il parle des beaux-arts, c’est pour les avilir.
Voici comme il s’explique, page 155: «La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, l’architecture, prouvent le nombre des fainéants, leur goût pour la fainéantise, qui suffit à nourrir et à entretenir d’autres espèces de fainéants, gens qui se piquent d’esprit agréable, mais non pas d’esprit utile, etc.»
Il est rare, sans doute, d’entendre un académicien dire que des arts qui exigent le travail le plus assidu sont des occupations de fainéants.