Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 9

Chapter 93,673 wordsPublic domain

Ah! puisqu'il a des yeux, sans doute il la préfère. Mais vous vous louez fort aussi du roi son frère. 550 Ne me déguisez rien: a-t-il des qualités A se faire admirer ainsi de tous côtés? Est-ce une vérité que ce que j'entends dire, Ou si c'est sans raison que l'univers l'admire?

OCTAR.

Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous en a dit[133]; 555 Mais si pour l'admirer ce que j'ai vu suffit, Je l'ai vu dans la paix, je l'ai vu dans la guerre, Porter partout un front de maître de la terre. J'ai vu plus d'une fois de fières nations Désarmer son courroux par leurs soumissions[134]. 560 J'ai vu tous les plaisirs de son âme héroïque N'avoir rien que d'auguste et que de magnifique; Et ses illustres soins ouvrir à ses sujets L'école de la guerre au milieu de la paix[135]. Par ces délassements sa noble inquiétude 565 De ses justes desseins faisoit l'heureux prélude; Et si j'ose le dire, il doit nous être doux Que ce héros les tourne ailleurs que contre nous. Je l'ai vu, tout couvert de poudre et de fumée, Donner le grand exemple à toute son armée[136], 570 Semer par ses périls l'effroi de toutes parts, Bouleverser les murs d'un seul de ses regards, Et sur l'orgueil brisé des plus superbes têtes De sa course rapide entasser les conquêtes[137]. Ne me commandez point de peindre un si grand roi: 575 Ce que j'en ai vu passe un homme tel que moi; Mais je ne puis, Seigneur, m'empêcher de vous dire Combien son jeune prince est digne qu'on l'admire. Il montre un cœur si haut sous un front délicat Que dans son premier lustre il est déjà soldat: 580 Le corps attend les ans, mais l'âme est toute prête. D'un gros de cavaliers il se met à la tête, Et l'épée à la main, anime l'escadron Qu'enorgueillit l'honneur de marcher sous son nom. Tout ce qu'a d'éclatant la majesté du père, 585 Tout ce qu'ont de charmant les grâces de la mère, Tout brille sur ce front, dont l'aimable fierté Porte empreints et ce charme et cette majesté[138]. L'amour et le respect qu'un si jeune mérite.... Mais la Princesse vient, Seigneur, et je vous quitte. 590

SCÈNE VI.

ARDARIC, ILDIONE.

ILDIONE.

On vous a consulté, Seigneur; m'apprendrez-vous Comment votre Attila dispose enfin de nous?

ARDARIC.

Comment disposez-vous vous-même de mon âme? Attila va choisir; il faut parler, Madame: Si son choix est pour vous, que ferez-vous pour moi? 595

ILDIONE.

Tout ce que peut un cœur qu'engage ailleurs ma foi. C'est devers vous qu'il penche; et si je ne vous aime, Je vous plaindrai du moins à l'égal de moi-même: J'aurai mêmes ennuis, j'aurai mêmes douleurs; Mais je n'oublierai point que je me dois ailleurs. 600

ARDARIC.

Cette foi que peut-être on est près de vous rendre, Si vous aviez du cœur, vous sauriez la reprendre.

ILDIONE.

J'en ai, s'il faut me vaincre, autant qu'on peut avoir, Et n'en aurai jamais pour vaincre mon devoir.

ARDARIC.

Mais qui s'engage à deux dégage l'une et l'autre[139]. 605

ILDIONE.

Ce seroit ma pensée aussi bien que la vôtre; Et si je n'étois pas, Seigneur, ce que je suis, J'en prendrois quelque droit de finir mes ennuis; Mais l'esclavage fier d'une haute naissance, Où toute autre peut tout, me tient dans l'impuissance; 610 Et victime d'État, je dois sans reculer Attendre aveuglément qu'on me daigne immoler.

ARDARIC.

Attendre qu'Attila, l'objet de votre haine, Daigne vous immoler à la fierté romaine?

ILDIONE.

Qu'un pareil sacrifice auroit pour moi d'appas! 615 Et que je souffrirai s'il ne s'y résout pas!

ARDARIC.

Qu'il seroit glorieux de le faire vous-même, D'en épargner la honte à votre diadème! J'entends celui des Francs, qu'au lieu de maintenir....

ILDIONE.

C'est à mon frère alors de venger et punir; 620 Mais ce n'est point à moi de rompre une alliance Dont il vient d'attacher vos Huns avec sa France, Et me faire par là du gage de la paix Le flambeau d'une guerre à ne finir jamais. Il faut qu'Attila parle; et puisse être Honorie 625 La plus considérée, ou moi la moins chérie! Puisse-t-il se résoudre à me manquer de foi! C'est tout ce que je puis et pour vous et pour moi. S'il vous faut des souhaits, je n'en suis point avare; S'il vous faut des regrets, tout mon cœur s'y prépare, 630 Et veut bien....

ARDARIC.

Que feront d'inutiles souhaits Que laisser à tous deux d'inutiles regrets? Pouvez-vous espérer qu'Attila vous dédaigne?

ILDIONE.

Rome est encor puissante, il se peut qu'il la craigne.

ARDARIC.

A moins que pour appui Rome n'ait vos froideurs, 635 Vos yeux l'emporteront sur toutes ses grandeurs: Je le sens en moi-même, et ne vois point d'empire Qu'en mon cœur d'un regard ils ne puissent détruire. Armez-les de rigueurs, Madame, et par pitié D'un charme si funeste ôtez-leur la moitié: 640 C'en sera trop encore, et pour peu qu'ils éclatent, Il n'est aucun espoir dont mes désirs se flattent. Faites donc davantage: allez jusqu'au refus, Ou croyez qu'Ardaric déjà n'espère plus, Qu'il ne vit déjà plus, et que votre hyménée 645 A déjà par vos mains tranché sa destinée.

ILDIONE.

Ai-je si peu de part en de tels déplaisirs, Que pour m'y voir en prendre il faille vos soupirs? Me voulez-vous forcer à la honte des larmes?

ARDARIC.

Si contre tant de maux vous m'enviez leurs charmes, 650 Faites quelque autre grâce à mes sens alarmés, Madame, et pour le moins dites que vous m'aimez.

ILDIONE.

Ne vouloir pas m'en croire à moins d'un mot si rude, C'est pour une belle âme un peu d'ingratitude. De quelques traits pour vous que mon cœur soit frappé, 655 Ce grand mot jusqu'ici ne m'est point échappé; Mais haïr un rival, endurer d'être aimée, Comme vous de ce choix avoir l'âme alarmée, A votre espoir flottant donner tous mes souhaits, A votre espoir déçu donner tous mes regrets, 660 N'est-ce point dire trop ce qui sied mal à dire?

ARDARIC.

Mais vous épouserez Attila.

ILDIONE.

J'en soupire, Et mon cœur....

ARDARIC.

Que fait-il, ce cœur, que m'abuser, Si, même en n'osant rien, il craint de trop oser? Non, si vous en aviez, vous sauriez la reprendre, 665 Cette foi que peut-être on est prêt[140] de vous rendre. Je ne m'en dédis point, et ma juste douleur Ne peut vous dire assez que vous manquez de cœur.

ILDIONE.

Il faut donc qu'avec vous tout à fait je m'explique. Écoutez, et surtout, Seigneur, plus de réplique. 670 Je vous aime: ce mot me coûte à prononcer; Mais puisqu'il vous plaît tant, je veux bien m'y forcer. Permettez toutefois que je vous die[141] encore Que si votre Attila de ce grand choix m'honore, Je recevrai sa main d'un œil aussi content 675 Que si je me donnois ce que mon cœur prétend: Non que de son amour je ne prenne un tel gage Pour le dernier supplice et le dernier outrage, Et que le dur effort d'un si cruel moment Ne redouble ma haine et mon ressentiment; 680 Mais enfin mon devoir veut une déférence Où même il ne soupçonne aucune répugnance. Je l'épouserai donc, et réserve pour moi La gloire de répondre à ce que je me doi. J'ai ma part, comme un autre, à la haine publique 685 Qu'aime à semer partout son orgueil tyrannique; Et le hais d'autant plus, que son ambition A voulu s'asservir toute ma nation; Qu'en dépit des traités et de tout leur mystère Un tyran qui déjà s'est immolé son frère, 690 Si jamais sa fureur ne redoutoit plus rien, Auroit peut-être peine à faire grâce au mien. Si donc ce triste choix m'arrache à ce que j'aime, S'il me livre à l'horreur qu'il me fait de lui-même, S'il m'attache à la main qui veut tout saccager, 695 Voyez que d'intérêts, que de maux à venger! Mon amour, et ma haine, et la cause commune Crieront à la vengeance, en voudront trois pour une; Et comme j'aurai lors sa vie entre mes mains, Il a lieu de me craindre autant que je vous plains. 700 Assez d'autres tyrans ont péri par leurs femmes: Cette gloire aisément touche les grandes âmes, Et de ce même coup qui brisera mes fers, Il est beau que ma main venge tout l'univers[142]. Voilà quelle je suis, voilà ce que je pense, 705 Voilà ce que l'amour prépare à qui l'offense. Vous, faites-moi justice; et songez mieux, Seigneur, S'il faut me dire encor que je manque de cœur.

(Elle s'en va[143].)

ARDARIC.

Vous préserve le ciel de l'épreuve cruelle Où veut un cœur si grand mettre une âme si belle! 710 Et puisse Attila prendre un esprit assez doux Pour vouloir qu'on vous doive autant à lui qu'à vous!

FIN DU SECOND ACTE.

[125] Voyez plus haut, p. 121, la note 124 du vers 342.

[126] Voyez encore ci-dessus, p. 105 et la note 93.

[127] Voyez ci-dessus, p. 104, note 1.

[128] Malgré la rime, on lit ici _compte_, et non pas _conte_, dans l'édition de 1692. Il en est de même au vers 1001 (acte III, scène IV). Plus loin, dans le courant du vers 737 (acte III, scène I), l'édition originale porte _comte_, et les recueils de 1668, de 1682 et de 1692, _compte_.

[129] Lorsque Boileau, quelques années plus tard, traduisait ce vers d'Horace (_Art poétique_, vers 31):

_In vitium ducit culpæ fuga, si caret arte,_

par

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire

(_Art poétique_, chant I, vers 64),

il se rapprochait de Corneille au moins autant que de son modèle.

[130] Le genre du mot _insulte_ était encore douteux. Voyez le _Lexique_. Voltaire (1764) a ainsi modifié le vers:

Endure telle insulte au milieu de sa cour.

[131] Voyez tome IV, p. 190, la variante du vers 936 du _Menteur_, et le _Lexique_.--Voltaire (1764) a ajouté une syllabe:

Et bien que sur le choix il me semble hésiter.

[132] Voltaire (1764) donne _l'un et l'autre_. Voyez plus loin le vers 605.

[133] Dans ce portrait de Mérovée et de son fils, Corneille s'est appliqué à peindre Louis XIV et le grand Dauphin, qui, né en 1661, était alors effectivement «dans son premier lustre,» ou du moins en sortait à peine.

[134] Ce mot, dont l'orthographe ordinaire dans Corneille est _submissions_, est imprimé ici, dans toutes les éditions, avec un accent circonflexe: _soûmissions_.

[135] En 1666, il y avait eu à Compiègne et ailleurs de grandes revues, «pour préparer les troupes aux expéditions de l'année suivante.» (_Abrégé chronologique de l'Histoire de France_, par le président Hénault, année 1666.)

[136] Comparez les vers 277 et 278 du _Cid_ (tome III, p. 120).

[137] Il nous paraît à peu près certain que Corneille a composé postérieurement à la représentation, qui avait eu lieu, comme nous l'avons dit, au mois de mars 1667, ces vers où il fait évidemment allusion à la campagne de Flandre, et aux récentes conquêtes de Louis XIV, qui prit en personne, en juin, juillet et août 1667, les villes de Tournai, de Douai, de Lille. Au siége de cette dernière place, il s'exposa tellement que Turenne menaça de se retirer s'il ne se ménageait davantage. L'impression de la pièce, nous l'avons dit aussi, ne fut achevée que vers la fin de novembre 1667.

[138] Ici encore le poëte a en vue les exercices militaires de l'année 1666. Robinet, le continuateur de la _Muse historique_ de Loret, raconte, dans sa _Lettre à Madame_ du 14 février, que le lundi 8, «proche Conflans, dans la plaine,» le Roi fit la revue

Des troupes de son cher Dauphin.... Qui déjà l'amant de Bellone, En ce lieu parut en personne Dessus un petit Bucéphal, etc.

La _Gazette_, dans les numéros du 8 mai et du 10 juillet, parle de deux autres revues où le Dauphin figura soit à la tête de son régiment, soit à la tête de sa compagnie.

[139] Voyez plus haut, p. 127, la note du vers 461. Ici ce n'est pas seulement Voltaire (1764), mais encore l'édition de 1682 qui donnent: «l'un et l'autre.»

[140] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les anciennes éditions, et même dans celle de Voltaire (1764).

[141] Suivant son habitude, Thomas Corneille a corrigé _die_ en _dise_. Voltaire a fait de même.

[142] Voyez ci-dessus, p. 104.

[143] Voltaire a supprimé ces mots, et il a ensuite ajouté _seul_ au nom d'ARDARIC.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

ATTILA, OCTAR.

ATTILA.

Octar, as-tu pris soin de redoubler ma garde?

OCTAR.

Oui, Seigneur, et déjà chacun s'entre-regarde, S'entre-demande à quoi ces ordres que j'ai mis.... 715

ATTILA.

Quand on a deux rivaux, manque-t-on d'ennemis?

OCTAR.

Mais, Seigneur, jusqu'ici vous en doutez encore.

ATTILA.

Et pour bien éclaircir ce qu'en effet j'ignore, Je me mets à couvert de ce que de plus noir Inspire à leurs pareils l'amour au désespoir; 720 Et ne laissant pour arme à leur douleur pressante Qu'une haine sans force, une rage impuissante, Je m'assure un triomphe en ce glorieux jour Sur leurs ressentiments, comme sur leur amour. Qu'en disent nos deux rois?

OCTAR.

Leurs âmes, alarmées 725 De voir par ce renfort leurs tentes enfermées, Affectent de montrer une tranquillité....

ATTILA.

De leur tente à la mienne ils ont la liberté.

OCTAR.

Oui, mais seuls, et sans suite; et quant aux deux princesses, Que de leurs actions on laisse encor maîtresses, 730 On ne permet d'entrer chez elles qu'à leurs gens; Et j'en bannis par là ces rois et leurs agents. N'en ayez plus, Seigneur, aucune inquiétude: Je les fais observer avec exactitude; Et de quelque côté qu'elles tournent leurs pas, 735 J'ai des yeux tous[144] placés qui ne les manquent pas: On vous rendra bon compte et des deux rois et d'elles.

ATTILA.

Il suffit sur ce point: apprends d'autres nouvelles. Ce grand chef des Romains, l'illustre Aétius, Le seul que je craignois, Octar, il ne vit plus. 740

OCTAR.

Qui vous en a défait?

ATTILA.

Valentinian même. Craignant qu'il n'usurpât jusqu'à son diadème, Et pressé des soupçons où j'ai su l'engager, Lui-même, à ses yeux même, il l'a fait égorger[145]. Rome perd en lui seul plus de quatre batailles: 745 Je me vois l'accès libre au pied de ses murailles; Et si j'y fais paroître Honorie et ses droits, Contre un tel empereur j'aurai toutes les voix: Tant l'effroi de mon nom, et la haine publique Qu'attire sur sa tête une mort si tragique, 750 Sauront faire aisément, sans en venir aux mains, De l'époux d'une sœur un maître des Romains.

OCTAR.

Ainsi donc votre choix tombe sur Honorie?

ATTILA.

J'y fais ce que je puis, et ma gloire m'en prie; Mais d'ailleurs Ildione a pour moi tant d'attraits, 755 Que mon cœur étonné flotte plus que jamais. Je sens combattre encor dans ce cœur qui soupire Les droits de la beauté contre ceux de l'empire. L'effort de ma raison qui soutient mon orgueil Ne peut non plus que lui soutenir un coup d'œil; 760 Et quand de tout moi-même il m'a rendu le maître, Pour me rendre à mes fers elle n'a qu'à paroître. O beauté, qui te fais adorer en tous lieux, Cruel poison de l'âme, et doux charme des yeux, Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême, 765 Si tu prends malgré moi l'empire de moi-même, Et si cette fierté qui fait partout la loi Ne peut me garantir de la prendre de toi? Va la trouver pour moi, cette beauté charmante; Du plus utile choix donne-lui l'épouvante; 770 Pour l'obliger à fuir, peins-lui bien tout l'affront Que va mon hyménée imprimer sur son front. Ose plus: fais-lui peur d'une prison sévère Qui me réponde ici du courroux de son frère, Et retienne tous ceux que l'espoir de sa foi 775 Pourroit en un moment soulever contre moi. Mais quelle âme en effet n'en seroit pas séduite? Je vois trop de périls, Octar, en cette fuite: Ses yeux, mes souverains, à qui tout est soumis, Me sauroient d'un coup d'œil faire trop d'ennemis. 780 Pour en sauver mon cœur prends une autre manière. Fais-m'en haïr, peins-moi d'une humeur noire et fière; Dis-lui que j'aime ailleurs; et fais-lui prévenir La gloire qu'Honorie est prête d'obtenir. Fais qu'elle me dédaigne, et me préfère un autre 785 Qui n'ait pour tout pouvoir qu'un foible emprunt du nôtre: Ardaric, Valamir, ne m'importe des deux. Mais voir en d'autres bras l'objet de tous mes vœux! Vouloir qu'à mes yeux même un autre le possède[146]! Ah! le mal est encor plus doux que le remède. 790 Dis-lui, fais-lui savoir....

OCTAR.

Quoi, Seigneur?

ATTILA.

Je ne sai: Tout ce que j'imagine est d'un fâcheux essai.

OCTAR.

A quand remettez-vous, après tout, d'en résoudre?

ATTILA.

Octar, je l'aperçois. Quel nouveau coup de foudre! O raison confondue, orgueil presque étouffé, 795 Avant ce coup fatal que n'as-tu triomphé!

SCÈNE II.

ATTILA, ILDIONE, OCTAR.

ATTILA.

Venir jusqu'en ma tente enlever mes hommages, Madame, c'est trop loin pousser vos avantages: Ne vous suffit-il point que le cœur soit à vous?

ILDIONE.

C'est de quoi faire naître un espoir assez doux. 800 Ce n'est pas toutefois, Seigneur, ce qui m'amène: Ce sont des nouveautés dont j'ai lieu d'être en peine. Votre garde est doublée, et par un ordre exprès Je vois ici deux rois observés de fort près.

ATTILA.

Prenez-vous intérêt ou pour l'un ou pour l'autre? 805

ILDIONE.

Mon intérêt, Seigneur, c'est d'avoir part au vôtre: J'ai droit en vos périls de m'en mettre en souci, Et de plus, je me trompe, ou l'on m'observe aussi. Vous serois-je suspecte? Et de quoi?

ATTILA.

D'être aimée. Madame, vos attraits, dont j'ai l'âme charmée, 810 Si j'en crois l'apparence, ont blessé plus d'un roi; D'autres ont un cœur tendre et des yeux, comme moi; Et pour vous et pour moi j'en préviens l'insolence, Qui pourroit sur vous-même user de violence.

ILDIONE.

Il en est des moyens plus doux et plus aisés, 815 Si je vous charme autant que vous m'en accusez.

ATTILA.

Ah! vous me charmez trop, moi de qui l'âme altière Cherche à voir sous mes pas trembler la terre entière[147]: Moi qui veux pouvoir tout, sitôt que je vous voi, Malgré tout cet orgueil, je ne puis rien sur moi. 820 Je veux, je tâche en vain d'éviter par la fuite Ce charme dominant qui marche à votre suite: Mes plus heureux succès ne font qu'enfoncer mieux L'inévitable trait dont me percent vos yeux. Un regard imprévu leur fait une victoire; 825 Leur moindre souvenir l'emporte sur ma gloire: Il s'empare et du cœur et des soins les plus doux; Et j'oublie Attila, dès que je pense à vous. Que pourrai-je, Madame, après que l'hyménée Aura mis sous vos lois toute ma destinée? 830 Quand je voudrai punir, vous saurez pardonner; Vous refuserez grâce où j'en voudrai donner; Vous envoirez la paix où je voudrai la guerre; Vous saurez par mes mains conduire le tonnerre; Et tout mon amour tremble à s'accorder un bien 835 Qui me met en état de ne pouvoir plus rien. Attentez un peu moins sur ce pouvoir suprême, Madame, et pour un jour cessez d'être vous-même; Cessez d'être adorable, et laissez-moi choisir Un objet qui m'en laisse aisément ressaisir. 840 Défendez à vos yeux cet éclat invincible Avec qui ma fierté devient incompatible; Prêtez-moi des refus, prêtez-moi des mépris, Et rendez-moi vous-même à moi-même à ce prix.

ILDIONE.

Je croyois qu'on me dût préférer Honorie 845 Avec moins de douceurs et de galanterie; Et je n'attendois pas une civilité Qui malgré cette honte enflât ma vanité. Ses honneurs près des miens ne sont qu'honneurs frivoles, Ils n'ont que des effets, j'ai les belles paroles; 850 Et si de son côté vous tournez tous vos soins, C'est qu'elle a moins d'attraits, et se fait craindre moins. L'auroit-on jamais cru, qu'un Attila pût craindre? Qu'un si léger éclat eût de quoi l'y contraindre, Et que de ce grand nom qui remplit tout d'effroi 855 Il n'osât hasarder tout l'orgueil contre moi? Avant qu'il porte ailleurs ces timides hommages Que jusqu'ici j'enlève avec tant d'avantages, Apprenez-moi, Seigneur, pour suivre vos desseins, Comme il faut dédaigner le plus grand des humains; 860 Dites-moi quels mépris peuvent le satisfaire. Ah! si je lui déplais à force de lui plaire, Si de son trop d'amour sa haine est tout le fruit, Alors qu'on la mérite, où se voit-on réduit? Allez, Seigneur, allez où tant d'orgueil aspire. 865 Honorie a pour dot la moitié de l'empire; D'un mérite penchant c'est un ferme soutien; Et cet heureux éclat efface tout le mien: Je n'ai que ma personne.

ATTILA.

Et c'est plus que l'empire, Plus qu'un droit souverain sur tout ce qui respire. 870 Tout ce qu'a cet empire ou de grand ou de doux, Je veux mettre ma gloire à le tenir de vous. Faites-moi l'accepter, et pour reconnoissance Quels climats voulez-vous sous votre obéissance? Si la Gaule vous plaît, vous la partagerez: 875 J'en offre la conquête à vos yeux adorés; Et mon amour....

ILDIONE.

A quoi que cet amour s'apprête, La main du conquérant vaut mieux que sa conquête.

ATTILA.

Quoi? vous pourriez m'aimer, Madame, à votre tour? Qui sème tant d'horreurs fait naître peu d'amour. 880 Qu'aimeriez-vous en moi? Je suis cruel, barbare; Je n'ai que ma fierté, que ma fureur de rare: On me craint, on me hait; on me nomme en tout lieu La terreur des mortels et le fléau de Dieu[148]. Aux refus que je veux c'est là trop de matière; 885 Et si ce n'est assez d'y joindre la prière, Si rien ne vous résout à dédaigner ma foi, Appréhendez pour vous comme je fais pour moi. Si vos tyrans d'appas retiennent ma franchise, Je puis l'être comme eux de qui me tyrannise. 890 Souvenez-vous enfin que je suis Attila, Et que c'est dire tout que d'aller jusque-là.

ILDIONE.

Il faut donc me résoudre? Eh bien! j'ose.... De grâce[149], Dispensez-moi du reste, il y faut trop d'audace. Je tremble comme un autre à l'aspect d'Attila, 895 Et ne me puis, Seigneur, oublier jusque-là. J'obéis: ce mot seul dit tout ce qu'il souhaite; Si c'est m'expliquer mal, qu'il en soit l'interprète. J'ai tous les sentiments qu'il lui plaît m'ordonner; J'accepte cette dot qu'il vient de me donner; 900 Je partage déjà la Gaule avec mon frère, Et veux tout ce qu'il faut pour ne vous plus déplaire. Mais ne puis-je savoir, pour ne manquer à rien, A qui vous me donnez, quand j'obéis si bien?

ATTILA.