Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 8
L'empire, je l'avoue, est encor quelque chose; Mais nous ne sommes plus au temps de Théodose; 190 Et comme dans sa race il ne revit pas bien, L'empire est quelque chose, et l'Empereur n'est rien. Ses deux fils[110] n'ont rempli les trônes des deux Romes Que d'idoles pompeux[111], que d'ombres au lieu d'hommes. L'imbécile fierté de ces faux souverains, 195 Qui n'osoit à son aide appeler des Romains[112], Parmi des nations qu'ils traitoient de barbares Empruntoit pour régner des personnes plus rares; Et d'un côté Gainas, de l'autre Stilicon, A ces deux majestés ne laissant que le nom, 200 On voyoit dominer d'une hauteur égale Un Goth dans un empire, et dans l'autre un Vandale[113]. Comme de tous côtés on s'en est indigné, De tous côtés aussi pour eux on a régné. Le second Théodose[114] avoit pris leur modèle: 205 Sa sœur à cinquante ans le tenoit en tutelle, Et fut, tant qu'il régna, l'âme de ce grand corps, Dont elle fait encor mouvoir tous les ressorts. Pour Valentinian[115], tant qu'a vécu sa mère, Il a semblé répondre à ce grand caractère: 210 Il a paru régner; mais on voit aujourd'hui Qu'il régnoit par sa mère, ou sa mère pour lui; Et depuis son trépas il a trop fait connoître Que s'il est empereur, Aétius est maître; Et c'en seroit la sœur qu'il faudroit obtenir, 215 Si jamais aux Romains vous vouliez vous unir: Au reste, un prince foible, envieux, mol, stupide, Qu'un heureux succès enfle, un douteux intimide, Qui pour unique emploi s'attache à son plaisir, Et laisse le pouvoir à qui s'en peut saisir. 220 Mais le grand Mérouée est un roi magnanime, Amoureux de la gloire, ardent après l'estime, Qui ne permet aux siens d'emploi ni de pouvoir, Qu'autant que par son ordre ils en doivent avoir. Il sait vaincre et régner; et depuis sa victoire, 225 S'il a déjà soumis et la Seine et la Loire, Quand vous voudrez aux siens joindre vos combattants, La Garomne et l'Arar[116] ne tiendront pas longtemps. Alors ces mêmes champs, témoins de notre honte, En verront la vengeance et plus haute et plus prompte; 230 Et pour glorieux prix d'avoir su nous venger, Vous aurez avec lui la Gaule à partager, D'où vous ferez savoir à toute l'Italie Qu'alors que[117] la prudence à la valeur s'allie, Il n'est rien à l'épreuve, et qu'il est temps qu'enfin 235 Et du Tibre et du Pô vous fassiez le destin.
ARDARIC.
Prenez-en donc le droit des mains d'une princesse Qui l'apporte pour dot à l'ardeur qui vous presse; Et paroissez plutôt vous saisir de son bien, Qu'usurper des États sur qui ne vous doit rien. 240 Sa mère eut tant de part à la toute-puissance, Qu'elle fit à l'empire associer Constance[118]; Et si ce même empire a quelque attrait pour vous, La fille a même droit en faveur d'un époux. Allez, la force en main, demander ce partage 245 Que d'un père mourant lui laissa le suffrage[119]: Sous ce prétexte heureux vous verrez des Romains Se détacher de Rome, et vous tendre les mains. Aétius n'est pas si maître qu'on veut croire: Il a jusque chez lui des jaloux de sa gloire; 250 Et vous aurez pour vous tous ceux qui dans le cœur Sont mécontents du prince, ou las du gouverneur. Le débris[120] de l'empire a de belles ruines: S'il n'a plus de héros, il a des héroïnes. Rome vous en offre une, et part à ce débris: 255 Pourriez-vous refuser votre main à ce prix? Ildione n'apporte ici que sa personne: Sa dot ne peut s'étendre aux droits d'une couronne, Ses Francs n'admettent point de femme à dominer; Mais les droits d'Honorie ont de quoi tout donner. 260 Attachez-les, Seigneur, à vous, à votre race; Du fameux Théodose assurez-vous la place: Rome adore la sœur, le frère est sans pouvoir; On hait Aétius: vous n'avez qu'à vouloir.
ATTILA.
Est-ce comme il me faut tirer d'inquiétude, 265 Que de plonger mon âme en plus d'incertitude? Et pour vous prévaloir de mes perplexités, Choisissez-vous exprès ces contrariétés? Plus j'entends raisonner, et moins on détermine: Chacun dans sa pensée également s'obstine; 270 Et quand par vous[121] je cherche à ne plus balancer, Vous cherchez l'un et l'autre à mieux m'embarrasser! Je ne demande point de si diverses routes: Il me faut des clartés, et non de nouveaux doutes; Et quand je vous confie un sort tel que le mien, 275 C'est m'offenser tous deux que ne résoudre rien[122].
VALAMIR.
Seigneur, chacun de nous vous parle comme il pense, Chacun de ce grand choix vous fait voir l'importance; Mais nous ne sommes point jaloux de nos avis. Croyez-le, croyez-moi, nous en serons ravis; 280 Ils sont les purs effets d'une amitié fidèle, De qui le zèle ardent....
ATTILA.
Unissez donc ce zèle, Et ne me forcez point à voir dans vos débats Plus que je ne veux voir, et.... Je n'achève pas. Dites-moi seulement ce qui vous intéresse 285 A protéger ici l'une et l'autre princesse. Leurs frères vous ont-ils, à force de présents, Chacun de son côté rendus leurs partisans? Est-ce amitié pour l'une, est-ce haine pour l'autre, Qui forme auprès de moi son avis et le vôtre? 290 Par quel dessein de plaire ou de vous agrandir.... Mais derechef je veux ne rien approfondir, Et croire qu'où je suis on n'a pas tant d'audace. Vous, si vous vous aimez, faites-vous une grâce: Accordez-vous ensemble, et ne contestez plus, 295 Ou de l'une des deux ménagez un refus, Afin que nous puissions en cette conjoncture A son aversion imputer la rupture. Employez-y tous deux ce zèle et cette ardeur Que vous dites avoir tous deux pour ma grandeur: 300 J'en croirai les efforts qu'on fera pour me plaire, Et veux bien jusque-là suspendre ma colère.
SCÈNE III.
ARDARIC, VALAMIR.
ARDARIC.
En serons-nous toujours les malheureux objets? Et verrons-nous toujours qu'il nous traite en sujets?
VALAMIR.
Fermons les yeux, Seigneur, sur de telles disgrâces: 305 Le ciel en doit un jour effacer jusqu'aux traces; Mes devins me l'ont dit; et s'il en est besoin, Je dirai que ce jour peut-être n'est pas loin: Ils en ont, disent-ils, un assuré présage. Je vous confierai plus: ils m'ont dit davantage, 310 Et qu'un Théodoric qui doit sortir de moi Commandera dans Rome, et s'en fera le roi[123]; Et c'est ce qui m'oblige à parler pour la France, A presser Attila d'en choisir l'alliance, D'épouser Ildione, afin que par ce choix 315 Il laisse à mon hymen Honorie et ses droits. Ne vous opposez plus aux grandeurs d'Ildione, Souffrez en ma faveur qu'elle monte à ce trône; Et si jamais pour vous je puis en faire autant....
ARDARIC.
Vous le pouvez, Seigneur, et dès ce même instant. 320 Souffrez qu'à votre exemple en deux mots je m'explique. Vous aimez; mais ce n'est qu'un amour politique; Et puisque je vous dois confidence à mon tour, J'ai pour l'autre princesse un véritable amour; Et c'est ce qui m'oblige à parler pour l'empire, 325 Afin qu'on m'abandonne un objet où j'aspire. Une étroite amitié l'un à l'autre nous joint; Mais enfin nos désirs ne compatissent point. Voyons qui se doit vaincre, et s'il faut que mon âme A votre ambition immole cette flamme; 330 Ou s'il n'est point plus beau que votre ambition Elle-même s'immole à cette passion.
VALAMIR.
Ce seroit pour mon cœur un cruel sacrifice.
ARDARIC.
Et l'autre pour le mien seroit un dur supplice. Vous aime-t-on?
VALAMIR.
Du moins j'ai lieu de m'en flatter. 335 Et vous, Seigneur?
ARDARIC.
Du moins on me daigne écouter.
VALAMIR.
Qu'un mutuel amour est un triste avantage, Quand ce que nous aimons d'un autre est le partage!
ARDARIC.
Cependant le tyran prendra pour attentat Cet amour qui fait seul tant de raisons d'État. 340 Nous n'avons que trop vu jusqu'où va sa colère, Qui n'a pas épargné le sang même d'un frère[124], Et combien après lui de rois ses alliés A son orgueil barbare il a sacrifiés.
VALAMIR.
Les peuples qui suivoient ces illustres victimes 345 Suivent encor sous lui l'impunité des crimes; Et ce ravage affreux qu'il permet aux soldats Lui gagne tant de cœurs, lui donne tant de bras, Que nos propres sujets sortis de nos provinces Sont en dépit de nous plus à lui qu'à leurs princes. 350
ARDARIC.
Il semble à ses discours déjà nous soupçonner, Et ce sont des soupçons qu'il nous faut détourner. A ce refus qu'il veut disposons ma princesse.
VALAMIR.
Pour y porter la mienne il faudra peu d'adresse.
ARDARIC.
Si vous persuadez, quel malheur est le mien! 355
VALAMIR.
Et si l'on vous en croit, puis-je espérer plus rien?
ARDARIC.
Ah! que ne pouvons-nous être heureux l'un et l'autre!
VALAMIR.
Ah! que n'est mon bonheur plus compatible au vôtre!
ARDARIC.
Allons des deux côtés chacun faire un effort.
VALAMIR.
Allons, et du succès laissons-en faire au sort. 360
FIN DU PREMIER ACTE.
[102] «On portait à cinq cent mille hommes le nombre des troupes d'Attila.» _Cujus exercitus quingentorum millium esse numero ferebantur._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXV.)
[103] Voyez plus loin, p. 113, le vers 102 et la note 105 qui s'y rapporte.
[104] On lit _vous donnent_ dans l'édition de 1692.
[105] On désigne sous ce nom les plaines situées entre Châlons-sur-Marne (_Catalaunum_) et Troyes, où Attila fut défait en 451 par Aétius, général romain, qui avait réuni sous ses ordres les Burgondes, les Saxons, les Alains, les Francs, les Visigoths.
[106] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764) portent _leurs forces_.
[107] L'édition de 1682 donne _seul_, au lieu de _sur_, ce qui n'a point de sens.
[108] Voltaire (1764) a changé _des_ en _les_.
[109] Chefs des alliés d'Aétius (voyez ci-dessus, p. 113, note 1). Thierri (_Théodoric_), roi des Visigoths, périt dans la bataille des Champs catalauniques.
[110] Arcadius et Honorius. Le premier, empereur d'Orient, était mort l'an de Jésus-Christ 408; le second, empereur d'Occident, l'an 423.
[111] Voyez, pour le genre du mot _idole_, tome VI, p. 608, note 1, et le _Lexique_.
[112] _Var._ Qui n'osoit à son aide appeler de Romains. (1668)
[113] Gainas, général goth, après avoir dominé pendant quelque temps Arcadius, périt de la main des Huns, chez qui il avait cherché un asile. Stilicon, tuteur d'Honorius et régent de l'empire d'Occident, était Vandale d'origine.
[114] Théodose II, fils d'Arcadius, régna en Orient jusqu'à l'an 450. Sa sœur Pulchérie, qui monta sur le trône après lui, mourut en 453, la même année qu'Attila.
[115] Valentinien III, petit-fils de Théodose par sa mère Placidie, fut empereur d'Occident de 425 à 455. Placidie mourut en 450.
[116] L'_Arar_, en latin _Arar_ et _Araris_, ancien nom de la Saône.
[117] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé _Qu'alors que_ en _Que lorsque_. Nous avons eu déjà cette même correction dans _Agésilas_, acte I, scène I, vers 33. Voyez plus loin le vers 1589 (acte V, scène III), où Thomas Corneille et Voltaire ont laissé tous deux _alors que_.
[118] L'empereur Honorius donna à Constance, général victorieux, la main de sa sœur Placidie, mère de Valentinien, et lui conféra le titre d'Auguste, en 421. Constance mourut peu de mois après.
[119] Voyez ci-dessus, p. 104, note 88.
[120] L'édition de 1682 et celle de 1692 ont l'une et l'autre _les debris_, au pluriel, mais elles ont laissé le verbe au singulier.
[121] On lit _pour vous_, au lieu de _par vous_, dans l'édition de 1682.
[122] Ce vers et le précédent ont été omis par erreur dans l'édition de 1682.--Comparez _Othon_, acte V, scène II, vers 1601-1604 (tome VI, p. 645).
[123] Théodoric, roi des Ostrogoths, né en 455, qui en 493 se fit reconnaître roi d'Italie par l'empereur Anastase, était fils de Theodemir, frère et successeur de Valamir.
[124] _Bleda, rex Hunnorum, Attilæ, fratris sui, insidiis interimitur._ (Marcellini comitis _Chronicon_; voyez aussi Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXV.)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
HONORIE, FLAVIE.
FLAVIE.
Je ne m'en défends point: oui, Madame, Octar m'aime; Tout ce que je vous dis, je l'ai su de lui-même. Ils sont rois, mais c'est tout: ce titre sans pouvoir N'a rien presque en tous deux de ce qu'il doit avoir; Et le fier Attila chaque jour fait connoître 365 Que s'il n'est pas leur roi, du moins il est leur maître, Et qu'ils n'ont en sa cour le rang de ses amis Qu'autant qu'à son orgueil ils s'y montrent soumis. Tous deux ont grand mérite, et tous deux grand courage; Mais ils sont, à vrai dire, ici comme en otage, 370 Tandis que leurs soldats en des camps éloignés Prennent l'ordre sous lui de gens qu'il a gagnés; Et si de le servir leurs troupes n'étoient prêtes, Ces rois, tous rois qu'ils sont, répondroient de leurs têtes. Son frère aîné Vléda, plus rempli d'équité, 375 Les traitoit malgré lui d'entière égalité; Il n'a pu le souffrir, et sa jalouse envie, Pour n'avoir plus d'égaux, s'est immolé sa vie[125]. Le sang qu'après avoir mis ce prince au tombeau, On lui voit chaque jour distiller du cerveau[126], 380 Punit son parricide, et chaque jour vient faire Un tribut étonnant à celui de ce frère: Suivant même qu'il a plus ou moins de courroux, Ce sang forme un supplice ou plus rude ou plus doux, S'ouvre une plus féconde ou plus stérile veine; 385 Et chaque emportement porte avec lui sa peine.
HONORIE.
Que me sert donc qu'on m'aime, et pourquoi m'engager A souffrir un amour qui ne peut me venger? L'insolent Attila me donne une rivale; Par ce choix qu'il balance il la fait mon égale; 390 Et quand pour l'en punir je crois prendre un grand roi, Je ne prends qu'un grand nom qui ne peut rien pour moi. Juge que de chagrins au cœur d'une princesse Qui hait également l'orgueil et la foiblesse; Et de quel œil je puis regarder un amant 395 Qui n'aura que pitié de mon ressentiment, Qui ne saura qu'aimer, et dont tout le service Ne m'assure aucun bras à me faire justice. Jusqu'à Rome Attila m'envoie offrir sa foi[127], Pour douter dans son camp entre Ildione et moi. 400 Hélas! Flavie, hélas! si ce doute m'offense, Que doit faire une indigne et haute préférence? Et n'est-ce pas alors le dernier des malheurs Qu'un éclat impuissant d'inutiles douleurs?
FLAVIE.
Prévenez-le, Madame; et montrez à sa honte 405 Combien de tant d'orgueil vous faites peu de conte[128].
HONORIE.
La bravade est aisée, un mot est bientôt dit: Mais où fuir un tyran que la bravade aigrit? Retournerai-je à Rome, où j'ai laissé mon frère Enflammé contre moi de haine et de colère, 410 Et qui, sans la terreur d'un nom si redouté, Jamais n'eût mis de borne à ma captivité? Moi qui prétends pour dot la moitié de l'empire....
FLAVIE.
Ce seroit d'un malheur vous jeter dans un pire[129]. Ne vous emportez pas contre vous jusque-là: 415 Il est d'autres moyens de braver Attila. Épousez Valamir.
HONORIE.
Est-ce comme on le brave Que d'épouser un roi dont il fait son esclave?
FLAVIE.
Mais vous l'aimez.
HONORIE.
Eh bien! si j'aime Valamir, Je ne veux point de rois qu'on force d'obéir; 420 Et si tu me dis vrai, quelque rang que je tienne, Cet hymen pourrait être et sa perte et la mienne. Mais je veux qu'Attila, pressé d'un autre amour, Endure un tel insulte[130] au milieu de sa cour: Ildione par là me verroit à sa suite; 425 A de honteux respects je m'y verrois réduite; Et le sang des Césars, qu'on adora toujours, Feroit hommage au sang d'un roi de quatre jours! Dis-le-moi toutefois: pencheroit-il vers elle? Que t'en a dit Octar?
FLAVIE.
Qu'il la trouve assez belle, 430 Qu'il en parle avec joie, et fuit à lui parler.
HONORIE.
Il me parle, et s'il faut ne rien dissimuler, Ses discours me font voir du respect, de l'estime, Et même quelque amour, sans que le nom s'exprime.
FLAVIE.
C'est un peu plus qu'à l'autre.
HONORIE.
Et peut-être bien moins. 435
FLAVIE.
Quoi? ce qu'à l'éviter il apporte de soins....
HONORIE.
Peut-être il ne la fuit que de peur de se rendre; Et s'il ne me fuit pas, il sait mieux s'en défendre. Oui, sans doute, il la craint, et toute sa fierté Ménage, pour choisir, un peu de liberté. 440
FLAVIE.
Mais laquelle des deux voulez-vous qu'il choisisse?
HONORIE.
Mon âme des deux parts attend même supplice: Ainsi que mon amour, ma gloire a ses appas; Je meurs s'il me choisit, ou ne me choisit pas; Et.... Mais Valamir entre, et sa vue en mon âme 445 Fait trembler mon orgueil, enorgueillit ma flamme. Flavie, il peut sur moi bien plus que je ne veux: Pour peu que je l'écoute, il aura tous mes vœux. Dis-lui.... mais il vaut mieux faire effort sur moi-même.
SCÈNE II.
VALAMIR, HONORIE, FLAVIE.
HONORIE.
Le savez-vous, Seigneur, comment je veux qu'on m'aime? Et puisque jusqu'à moi vous portez vos souhaits, Avez-vous su connoître à quel prix je me mets? Je parle avec franchise, et ne veux point vous taire Que vos soins me plairoient, s'il ne falloit que plaire; Mais quand cent et cent fois ils seroient mieux reçus, 455 Il faut pour m'obtenir quelque chose de plus. Attila m'est promis, j'en ai sa foi pour gage; La princesse des Francs prétend même avantage; Et bien que sur le choix il semble hésiter[131], Étant ce que je suis j'aurois tort d'en douter. 460 Mais qui promet à deux outrage l'une et l'autre[132]. J'ai du cœur, on m'offense, examinez le vôtre. Pourrez-vous m'en venger, pourrez-vous l'en punir?
VALAMIR.
N'est-ce que par le sang qu'on peut vous obtenir? Et faut-il que ma flamme à ce grand cœur réponde 465 Par un assassinat du plus grand roi du monde, D'un roi que vous avez souhaité pour époux? Ne sauroit-on sans crime être digne de vous?
HONORIE.
Non, je ne vous dis pas qu'aux dépens de sa tête Vous vous fassiez aimer, et payiez ma conquête. 470 De l'aimable façon qu'il vous traite aujourd'hui Il a trop mérité ces tendresses pour lui; D'ailleurs, s'il faut qu'on l'aime, il est bon qu'on le craigne. Mais c'est cet Attila qu'il faut que je dédaigne. Pourrez-vous hautement me tirer de ses mains, 475 Et braver avec moi le plus fier des humains?
VALAMIR.
Il n'en est pas besoin, Madame: il vous respecte, Et bien que sa fierté vous puisse être suspecte, A vos moindres froideurs, à vos moindres dégoûts, Je sais que ses respects me donneroient à vous. 480
HONORIE.
Que j'estime assez peu le sang de Théodose Pour souffrir qu'en moi-même un tyran en dispose, Qu'une main qu'il me doit me choisisse un mari, Et me présente un roi comme son favori! Pour peu que vous m'aimiez, Seigneur, vous devez croire 485 Que rien ne m'est sensible à l'égal de ma gloire. Régnez comme Attila, je vous préfère à lui; Mais point d'époux qui n'ose en dédaigner l'appui, Point d'époux qui m'abaisse au rang de ses sujettes. Enfin, je veux un roi: regardez si vous l'êtes; 490 Et quoi que sur mon cœur vous ayez d'ascendant, Sachez qu'il n'aimera qu'un prince indépendant. Voyez à quoi, Seigneur, on connoît les monarques: Ne m'offrez plus de vœux qui n'en portent les marques; Et soyez satisfait qu'on vous daigne assurer 495 Qu'à tous les rois ce cœur voudroit vous préférer.
SCÈNE III.
VALAMIR, FLAVIE.
VALAMIR.
Quelle hauteur, Flavie, et que faut-il qu'espère Un roi dont tous les vœux....
FLAVIE.
Seigneur, laissez-la faire: L'amour sera le maître; et la même hauteur Qui vous dispute ici l'empire de son cœur, 500 Vous donne en même temps le secours de la haine Pour triompher bientôt de la fierté romaine. L'orgueil qui vous dédaigne en dépit de ses feux Fait haïr Attila de se promettre à deux; Non que cette fierté n'en soit assez jalouse 505 Pour ne pouvoir souffrir qu'Ildione l'épouse: A son frère, à ses Francs faites-la renvoyer, Vous verrez tout ce cœur soudain se déployer, Suivre ce qui lui plaît, braver ce qui l'irrite, Et livrer hautement la victoire au mérite. 510 Ne vous rebutez point d'un peu d'emportement: Quelquefois malgré nous il vient un bon moment. L'amour fait des heureux lorsque moins on y pense; Et je ne vous dis rien sans beaucoup d'apparence. Ardaric vous apporte un entretien plus doux. 515 Adieu: comme le cœur, le temps sera pour vous.
SCÈNE IV.
ARDARIC, VALAMIR.
ARDARIC.
Qu'avez-vous obtenu, Seigneur, de la Princesse?
VALAMIR.
Beaucoup, et rien: j'ai vu pour moi quelque tendresse; Mais elle sait d'ailleurs si bien ce qu'elle vaut, Que si celle des Francs a le cœur aussi haut, 520 Si c'est à même prix, Seigneur, qu'elle se donne, Vous lui pourrez longtemps offrir votre couronne. Mon rival est haï, je n'en saurois douter; Tout le cœur est à moi, j'ai lieu de m'en vanter; Au reste des mortels je sais qu'on me préfère, 525 Et ne sais toutefois ce qu'il faut que j'espère. Voyez votre Ildione; et puissiez-vous, Seigneur, Y trouver plus de jour à lire dans son cœur, Une âme plus tournée à remplir votre attente, Un esprit plus facile! Octar sort de sa tente. 530 Adieu.
SCÈNE V.
ARDARIC, OCTAR.
ARDARIC.
Pourrai-je voir la Princesse à mon tour?
OCTAR.
Non, à moins qu'il vous plaise attendre son retour; Mais, à ce que ses gens, Seigneur, m'ont fait entendre, Vous n'avez en ce lieu qu'un moment à l'attendre.
ARDARIC.
Dites-moi cependant: vous fûtes prisonnier 535 Du roi des Francs, son frère, en ce combat dernier?
OCTAR.
Le désordre, Seigneur, des Champs catalauniques Me donna peu de part aux disgrâces publiques. Si j'y fus prisonnier de ce roi généreux, Il me fit dans sa cour un sort assez heureux: 540 Ma prison y fut libre; et j'y trouvai sans cesse Une bonté si rare au cœur de la Princesse, Que de retour ici je pense lui devoir Les plus sacrés respects qu'un sujet puisse avoir.
ARDARIC.
Qu'un monarque est heureux lorsque le ciel lui donne La main d'une si belle et si rare personne!
OCTAR.
Vous savez toutefois qu'Attila ne l'est pas, Et combien son trop d'heur lui cause d'embarras.
ARDARIC.