Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 7

Chapter 73,488 wordsPublic domain

[78] _Préface d'Attila_, p. 7 et 8. Le nom est _Ildione_ dans Corneille.

[79] Voyez Jornandès, _de Getarum origine et rebus gestis_, chapitre XLIX. Jornandès s'appuie sur l'autorité de Priscus.

[80] Voyez _Histoire d'Attila_.... par M. Amédée Thierry, 1856, tome I, p. 226, et tome II, p. 307 et suivantes.

AU LECTEUR[81].

Le nom d'Attila[82] est assez connu; mais tout le monde n'en connoît pas tout le caractère. Il étoit plus homme de tête que de main[83], tâchoit à diviser ses ennemis, ravageoit les peuples indéfendus, pour donner de la terreur aux autres, et tirer tribut de leur épouvante, et s'étoit fait un tel empire sur les rois qui l'accompagnoient, que quand même il leur eût commandé des parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de savoir quelle étoit sa religion: le surnom de _Fléau de Dieu_[84], qu'il prenoit lui-même, montre qu'il n'en croyoit pas plusieurs. Je l'estimerois arien, comme les Ostrogoths et les Gépides[85] de son armée, n'étoit la pluralité des femmes, que je lui ai retranchée ici. Il croyoit fort aux devins, et c'étoit peut-être tout ce qu'il croyoit. Il envoya demander par deux fois à l'empereur Valentinian[86] sa sœur Honorie[87] avec grandes menaces, et en attendant[88], il épousa Ildione, dont tous les historiens marquent la beauté[89], sans parler de sa naissance. C'est ce qui m'a enhardi à la faire sœur d'un de nos premiers rois[90], afin d'opposer la France naissante au déclin de l'Empire. Il est constant qu'il mourut la première nuit de son mariage avec elle. Marcellin dit qu'elle le tua elle-même[91], et je lui en ai voulu donner l'idée, quoique sans effet[92]. Tous les autres rapportent qu'il avoit accoutumé de saigner du nez, et que les vapeurs du vin et des viandes dont il se chargea fermèrent le passage à ce sang, qui, après l'avoir étouffé, sortit avec violence par tous les conduits[93]. Je les ai suivis sur la manière de sa mort; mais j'ai cru plus à propos d'en attribuer la cause à un excès de colère qu'à un excès d'intempérance.

Au reste, on m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie[94]; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile: l'un[95], que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre: je ne sais s'ils en voudroient faire autant; l'autre, que la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de celles de Térence, que des personnes d'une piété exemplaire et rigide ont donnée au public, et ne l'auroient jamais fait[96], si elles n'eussent jugé qu'on peut innocemment mettre sur la scène des filles engrossées par leurs amants, et des marchands d'esclaves à prostituer[97]. La nôtre ne souffre point de tels ornements. L'amour en est l'âme pour l'ordinaire; mais l'amour dans le malheur n'excite que la pitié, et est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie.

Il n'y a point d'homme, au sortir de la représentation du _Cid_, qui voulût avoir tué, comme lui, le père de sa maîtresse, pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en poursuivant sa mort[98]. Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature, et c'est ce qui m'oblige à les éviter. J'espère un jour traiter cette matière plus au long, et faire voir quelle erreur c'est de dire qu'on peut faire parler sur le théâtre toutes sortes de gens, selon toute l'étendue de leurs caractères.

[81] Le titre _Au lecteur_ ne se trouve que dans l'édition originale, 1668. Voyez tome VI, p. 357, note 1.

[82] Attila, roi des Huns, qui commença à régner l'an de Jésus-Christ 434 ou 435, était né, suivant toute apparence, dans les dernières années du quatrième siècle. Il mourut en 453.

[83] _Homo subtilis, antequam arma gereret, arte pugnabat._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXVI.) Au chapitre précédent Jornandès dit de lui qu'il était «très-fort par le conseil,» _consilio validissimus_.

[84] «A quelle époque précise est née cette formule fameuse d'_Attila flagellum Dei_, dont les légendaires et les chroniqueurs ne font qu'un mot auquel ils laissent la physionomie latine, même en langue vulgaire? On ne le sait pas: tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne se trouve chez aucun auteur contemporain, et que la légende de saint Loup.... écrite au huitième ou neuvième siècle par un prêtre de Troyes, est le plus ancien document qui nous la donne.» (_Histoire d'Attila_, par M. Amédée Thierry, tome II, p. 248.)

[85] Les mots: «et les Gépides,» ne sont pas dans l'édition originale.

[86] Les éditions de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764) portent ici _Valentinien_, mais dans la liste des acteurs, où ce nom propre reparaît, elles donnent, comme les éditions publiées du vivant de l'auteur, _Valentinian_.

[87] Voyez acte II, scène VI, vers 683-704.--On voit comme Corneille met à profit les versions diverses qui se rapportent à un fait historique; il a procédé d'une manière analogue dans _Othon_ au sujet de la mort de Vinius. Voyez tome VI, p. 654 et la note 2.

[88] Justa Grata Honoria, petite-fille du grand Théodose, fille de Constance III et de Placidie et sœur de Valentinien III, née à Ravenne en 417, envoya son anneau à Attila en le priant de la demander en mariage. Attila ne répondit point, et quelque temps après Honoria fut enfermée à Constantinople, puis à Ravenne, à cause de sa conduite scandaleuse avec son intendant Eugénius. Ce fut alors qu'Attila réclama sa fiancée, exigeant sa mise en liberté et la part qui lui revenait dans la succession de son père, qui se composait, suivant le roi des Huns, non-seulement de la moitié des biens personnels de Constance, mais aussi de la moitié de l'empire d'Occident. Valentinien répondit que sa sœur était mariée, et que d'ailleurs l'Empire ne constituait pas un patrimoine de famille. Toutefois, lorsque plus tard le pape Léon vint supplier Attila vainqueur d'épargner Rome, celui-ci en se retirant déclara encore qu'il reviendrait accabler l'Italie si on ne lui envoyait Honoria et ses trésors. Voyez Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XLII.

[89] Dans les deux impressions de 1668, l'édition originale, aussi bien que le recueil, on lit: «et en l'attendant.»

[90] _Puellam, Ildico nomine, decoram valde, sibi in matrimonium post innumerabiles uxores, ut mos erat gentis illius, socians._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XLIX.)

[91] «Qu'était-ce qu'Ildico? La tradition germaine en fait une fille de roi, tantôt d'un roi des Franks d'outre-Rhin, tantôt d'un roi des Burgondes.» (_Histoire d'Attila_, par M. Amédée Thierry, tome I, p. 226.)

[92] _Attila.... noctu mulieris manu cultroque confoditur._ (Marcellini comitis _Chronicon_.)

[93] _Vino somnoque gravatus, resupinus jacebat, redundansque sanguis, qui ei solite de naribus effluebat, dum consuetis meatibus impeditur, itinere ferali faucibus illapsus eum exstinxit._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XLIX.)

[94] On a prétendu que Corneille avait ici uniquement en vue le traité _de la Comédie_ de Nicole, publié en 1659, et réimprimé plus tard dans ses _Essais de morale_. Cela n'est pas exact. Bien que les diverses situations du _Cid_ et les imprécations de Camille dans _Horace_ fussent vivement blâmées dans cet ouvrage (voyez chapitres VI et VII), Corneille n'avait pas jugé à propos de répondre; il aurait eu, depuis 1659, de fréquentes occasions de le faire. Il résulte de l'examen que nous avons fait des ouvrages dirigés contre le théâtre que notre poëte veut surtout parler ici d'un _Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de l'Église, tirée des conciles et des Saints-Pères_, publié en 1667. Ce qui l'émut, ce fut moins à coup sûr la force des raisonnements, que le nom de l'auteur, qui ne figure point sur le titre, mais qu'on trouve mentionné en toutes lettres dans l'approbation des docteurs, et qui n'est autre que «Mgr le prince de Conty.» Lorsqu'on sait à qui s'adressent les paroles de Corneille, que jusqu'ici on pouvait croire dirigées contre quelque obscur controversiste, on est frappé de l'énergique indépendance du poëte. Il faut remarquer du reste qu'il avait été attaqué avec une grande violence: _Cinna_, _Pompée_, _Polyeucte_ même n'avaient pas été épargnés; enfin le prince portait sur _le Cid_ cet étrange jugement, qui paraît avoir surtout blessé Corneille: «Rodrigue n'obtiendroit pas le rang qu'il a dans la comédie, s'il ne l'eût mérité par deux duels, en tuant le Comte et en désarmant don Sanche; et si l'histoire le considère davantage par le nom de Cid et par ses exploits contre les Mores, la comédie l'estime beaucoup plus par sa compassion pour Chimène et par ses deux combats particuliers. Le récit même de la défaite des Mores y est fort ennuyeux et peu nécessaire à l'ouvrage, étant certain qu'il n'y avoit nulle rigueur en ce temps-là contre les duels, et n'y ayant pas d'apparence que la sévérité du roi de Castille fût si grande en cette matière, contre la coutume de son siècle, qu'il n'en pût bien pardonner deux par jour, même sans le prétexte d'une victoire aussi importante.»

[95] Tel est le texte de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692. _L'un_ est employé ici neutralement; Voltaire y a substitué le féminin: l'_une_.

[96] Dans l'édition de 1692: «ce qu'elles n'auroient jamais fait.» Voltaire (1764) a gardé l'ancienne leçon.

[97] La traduction de Port-Royal, attribuée à le Maistre de Saci, qui est désigné dans le privilége par le pseudonyme du: «sieur de S. Aubin.» (Voyez le _Port-Royal_ de M. Sainte-Beuve, tome II, p. 372 et note 2.) Voici le titre de ce volume: _Comédies de Terence traduites en françois avec le latin à costé et rendues tres-honnestes en y changeant fort peu de chose_.... A Paris, chez la veuve Martin Durand.... M.DC.XXXXVII, in-12. Il ne comprend que trois pièces: l'_Andrienne_, _les Adelphes_ et le _Phormion_.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'_ATTILA_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1668 in-12.

RECUEILS.

1668 in-12; | 1682 in-12.

[98] Corneille a déjà défendu son _Menteur_ par des arguments tout à fait semblables. Voyez tome IV, p. 284.

ACTEURS[99].

ATTILA, roi des Huns. ARDARIC, roi des Gépides. VALAMIR, roi des Ostrogoths. HONORIE, sœur de l'empereur Valentinian. ILDIONE, sœur de Mérouée[100], roi de France. OCTAR, capitaine des gardes d'Attila. FLAVIE, dame d'honneur d'Honorie.

La scène est au camp d'Attila, dans la Norique[101].

[99] Presque tous les personnages de cette pièce sont historiques. Voyez ci-dessus pour Attila, p. 103, note 82; pour Honorie, p. 104, note 88; pour Ildione, p. 102, et p. 104, notes 91 et 92. Le capitaine des gardes d'Attila et la dame d'honneur d'Honorie sont les seuls rôles d'invention, encore faut-il remarquer que le nom d'Octar n'est pas imaginaire; c'est celui de l'oncle d'Attila: voyez Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXV. Le même historien dit au sujet d'Ardaric et Valamir, qu'Attila les aimait plus que tous les autres petits rois: _super cæteros regulos diligebat_. (Chapitre XXXVIII.)

[100] C'est ainsi que ce nom est imprimé dans toutes les éditions (avec un tréma de plus: _Meroüée_, pour marquer que l'_u_ ne doit pas se prononcer comme un _v_).--Mérovée est nommé dans Grégoire de Tours. «Quelques-uns affirment que de la race de Chlogion[100-a] était le roi Mérovech, dont Childéric fut fils.» _De hujus_ (Chlogionis) _stirpe quidam Merovechum regem fuisse adserunt, cujus fuit filius Childericus_. (Livre II, fin du chapitre IX.)

[100-a] Il nomme un peu plus haut Chlogion (_Clodion_) «roi des Francs.»

[101] Province de l'empire romain, bornée au nord par le Danube, comprise dans le diocèse d'Illyrie.

ATTILA.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

ATTILA, OCTAR, SUITE.

ATTILA.

Ils ne sont pas venus, nos deux rois? qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie; Qu'alors que je les mande ils doivent se hâter.

OCTAR.

Mais, Seigneur, quel besoin de les en consulter? Pourquoi de votre hymen les prendre pour arbitres, 5 Eux qui n'ont de leur trône ici que de vains titres, Et que vous ne laissez au nombre des vivants Que pour traîner partout deux rois pour vos suivants?

ATTILA.

J'en puis résoudre seul, Octar, et les appelle, Non sous aucun espoir de lumière nouvelle: 10 Je crois voir avant eux ce qu'ils m'éclairciront, Et m'être déjà dit tout ce qu'ils me diront; Mais de ces deux partis lequel que je préfère, Sa gloire est un affront pour l'autre, et pour son frère; Et je veux attirer d'un si juste courroux 15 Sur l'auteur du conseil les plus dangereux coups, Assurer une excuse à ce manque d'estime, Pouvoir, s'il est besoin, livrer une victime; Et c'est ce qui m'oblige à consulter ces rois, Pour faire à leurs périls éclater ce grand choix; 20 Car enfin j'aimerois un prétexte à leur perte: J'en prendrois hautement l'occasion offerte. Ce titre en eux me choque, et je ne sais pourquoi Un roi que je commande ose se nommer roi. Un nom si glorieux marque une indépendance 25 Que souille, que détruit la moindre obéissance; Et je suis las de voir que du bandeau royal Ils prennent droit tous deux de me traiter d'égal.

OCTAR.

Mais, Seigneur, se peut-il que pour ces deux princesses Vous ayez mêmes yeux et pareilles tendresses, 30 Que leur mérite égal dispose sans ennui Votre âme irrésolue aux sentiments d'autrui? Ou si vers l'une ou l'autre elle a pris quelque pente, Dont prennent ces deux rois la route différente, Voudra-t-elle, aux dépens de ses vœux les plus doux, 35 Préparer une excuse à ce juste courroux? Et pour juste qu'il soit, est-il si fort à craindre Que le grand Attila s'abaisse à se contraindre?

ATTILA.

Non; mais la noble ardeur d'envahir tant d'États Doit combattre de tête encor plus que de bras, 40 Entre ses ennemis rompre l'intelligence, Y jeter du désordre et de la défiance, Et ne rien hasarder qu'on n'ait de toutes parts, Autant qu'il est possible, enchaîné les hasards. Nous étions aussi forts qu'à présent nous le sommes, 45 Quand je fondis en Gaule avec cinq cent mille hommes[102]. Dès lors, s'il t'en souvient, je voulus, mais en vain, D'avec le Visigoth détacher le Romain. J'y perdis auprès d'eux des soins qui me perdirent: Loin de se diviser, d'autant mieux ils s'unirent. 50 La terreur de mon nom pour nouveaux compagnons Leur donna les Alains, les Francs, les Bourguignons; Et n'ayant pu semer entre eux aucuns divorces, Je me vis en déroute avec toutes mes forces[103]. J'ai su les rétablir, et cherche à me venger; 55 Mais je cherche à le faire avec moins de danger. De ces cinq nations contre moi trop heureuses, J'envoie offrir la paix aux deux plus belliqueuses; Je traite avec chacune, et comme toutes deux De mon hymen offert ont accepté les nœuds, 60 Des princesses qu'ensuite elles en font le gage L'une sera ma femme et l'autre mon otage. Si j'offense par là l'un des deux souverains, Il craindra pour sa sœur qui reste entre mes mains. Ainsi je les tiendrai l'un et l'autre en contrainte, 65 L'un par mon alliance, et l'autre par la crainte; Ou si le malheureux s'obstine à s'irriter, L'heureux en ma faveur saura lui résister, Tant que de nos vainqueurs terrassés l'un par l'autre Les trônes ébranlés tombent aux pieds du nôtre. 70 Quant à l'amour, apprends que mon plus doux souci N'est.... Mais Ardaric entre, et Valamir aussi.

SCÈNE II.

ATTILA, ARDARIC, VALAMIR, OCTAR.

ATTILA.

Rois, amis d'Attila, soutiens de ma puissance, Qui rangez tant d'États sous mon obéissance, Et de qui les conseils, le grand cœur et la main, 75 Me rendent formidable à tout le genre humain, Vous voyez en mon camp les éclatantes marques Que de ce vaste effroi nous donnent[104] deux monarques. En Gaule Mérouée, à Rome l'Empereur, Ont cru par mon hymen éviter ma fureur. 80 La paix avec tous deux en même temps traitée Se trouve avec tous deux à ce prix arrêtée; Et presque sur les pas de mes ambassadeurs Les leurs m'ont amené deux princesses leurs sœurs. Le choix m'en embarrasse, il est temps de le faire; 85 Depuis leur arrivée en vain je le diffère: Il faut enfin résoudre; et quel que soit ce choix, J'offense un empereur, ou le plus grand des rois. Je le dis le plus grand, non qu'encor la victoire Ait porté Mérouée à ce comble de gloire; 90 Mais si de nos devins l'oracle n'est point faux, Sa grandeur doit atteindre aux degrés les plus hauts; Et de ses successeurs l'empire inébranlable Sera de siècle en siècle enfin si redoutable, Qu'un jour toute la terre en recevra des lois, 95 Ou tremblera du moins au nom de leurs François. Vous donc, qui connoissez de combien d'importance Est pour nos grands projets l'une et l'autre alliance, Prêtez-moi des clartés pour bien voir aujourd'hui De laquelle ils auront ou plus ou moins d'appui, 100 Qui des deux, honoré par ces nœuds domestiques, Nous vengera le mieux des Champs catalauniques[105]; Et qui des deux enfin, déchu d'un tel espoir, Sera le plus à craindre à qui veut tout pouvoir.

ARDARIC.

En l'état où le ciel a mis votre puissance, 105 Nous mettrions en vain les forces[106] en balance: Tout ce qu'on y peut voir ou de plus ou de moins Ne vaut pas amuser le moindre de vos soins. L'un et l'autre traité suffit pour nous instruire Qu'ils vous craignent tous deux et n'osent plus vous nuire. 110 Ainsi, sans perdre temps à vous inquiéter, Vous n'avez que vos yeux, Seigneur, à consulter. Laissez aller ce choix du côté du mérite Pour qui, sur[107] leur rapport, l'amour vous sollicite: Croyez ce qu'avec eux votre cœur résoudra: 115 Et de ces potentats s'offense qui voudra.

ATTILA.

L'amour chez Attila n'est pas un bon suffrage; Ce qu'on m'en donneroit me tiendroit lieu d'outrage, Et tout exprès ailleurs je porterois ma foi, De peur qu'on n'eût par là trop de pouvoir sur moi. 120 Les femmes qu'on adore usurpent un empire Que jamais un mari n'ose ou ne peut dédire. C'est au commun des rois à se plaire en leurs fers, Non à ceux dont le nom fait trembler l'univers. Que chacun de leurs yeux aime à se faire esclave; 125 Moi, je ne veux les voir qu'en tyrans que je brave: Et par quelques attraits qu'ils captivent un cœur, Le mien en dépit d'eux est tout à ma grandeur. Parlez donc seulement du choix le plus utile, Du courroux à dompter ou plus ou moins facile; 130 Et ne me dites point que de chaque côté Vous voyez comme lui peu d'inégalité. En matière d'État ne fût-ce qu'un atome, Sa perte quelquefois importe d'un royaume; Il n'est scrupule exact qu'il n'y faille garder, 135 Et le moindre avantage a droit de décider.

VALAMIR.

Seigneur, dans le penchant que prennent les affaires, Les grands discours ici ne sont pas nécessaires: Il ne faut que des yeux; et pour tout découvrir, Pour décider de tout, on n'a qu'à les ouvrir. 140 Un grand destin commence, un grand destin s'achève: L'empire est prêt à choir, et la France s'élève; L'une peut avec elle affermir son appui, Et l'autre en trébuchant l'ensevelir sous lui. Vos devins vous l'ont dit; n'y mettez point d'obstacles, 145 Vous qui n'avez jamais douté de leurs oracles: Soutenir un État chancelant et brisé, C'est chercher par sa chute à se voir écrasé. Appuyez donc la France, et laissez tomber Rome; Aux grands ordres du ciel prêtez ceux d'un grand homme: 150 D'un si bel avenir avouez vos devins, Avancez les succès, et hâtez les destins.

ARDARIC.

Oui, le ciel, par le choix de ces grands hyménées, A mis entre vos mains le cours des destinées; Mais s'il est glorieux, Seigneur, de le hâter, 155 Il l'est, et plus encor, de si bien l'arrêter, Que la France, en dépit d'un infaillible augure, N'aille qu'à pas traînants vers sa grandeur future. Et que l'aigle, accablé par ce destin nouveau, Ne puisse trébucher que sur votre tombeau. 160 Seroit-il gloire égale à celle de suspendre Ce que ces deux États du ciel doivent attendre, Et de vous faire voir aux plus savants devins Arbitre des succès et maître des destins? J'ose vous dire plus. Tout ce qu'ils vous prédisent, 165 Avec pleine clarté dans le ciel ils le lisent; Mais vous assurent-ils que quelque astre jaloux N'ait point mis plus d'un siècle entre l'effet et vous? Ces éclatants retours que font les destinées Sont assez rarement l'œuvre de peu d'années; 170 Et ce qu'on vous prédit touchant ces deux États Peut être un avenir qui ne vous touche pas. Cependant regardez ce qu'est encor l'empire: Il chancelle, il se brise, et chacun le déchire; De ses entrailles même il produit des[108] tyrans; 175 Mais il peut encor plus que tous ses conquérants. Le moindre souvenir des Champs catalauniques En peut mettre à vos yeux des preuves trop publiques: Singibar, Gondebaut, Mérouée et Thierri[109], Là, sans Aétius, tous quatre auroient péri. 180 Les Romains firent seuls cette grande journée: Unissez-les à vous par un digne hyménée. Puisque déjà sans eux vous pouvez presque tout, Il n'est rien dont par eux vous ne veniez à bout. Quand de ces nouveaux rois ils vous auront fait maître, 185 Vous verrez à loisir de qui vous voudrez l'être, Et résoudrez vous seul avec tranquillité Si vous leur souffrirez encor l'égalité.

VALAMIR.