Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 6

Chapter 63,584 wordsPublic domain

Non, Spitridate. C'est inutilement que ma raison me flatte: Comme vous j'ai mon foible; et j'avoue à mon tour 1840 Qu'un si triste secours défend mal de l'amour. Je vois par mon épreuve avec quelle injustice Je vous refusois Elpinice: Je cesse de vous faire une si dure loi. Allez; elle est à vous, si Mandane est à moi. 1845 Ce que pour Lysander je semble avoir de haine Fera place aux douceurs de cette double chaîne, Dont vous serez le nœud commun; Et cet heureux hymen, accompagné du vôtre, Nous rendant entre nous garant de l'un vers l'autre, 1850 Réduira nos trois cœurs en un. Madame, parlez donc.

SPITRIDATE.

Seigneur, l'obéissance S'exprime assez par le silence. Trouvez bon que je puisse apprendre à Lysander La grâce qu'à ma flamme il vous plaît d'accorder. 1855

SCÈNE IV.

AGÉSILAS, MANDANE, XÉNOCLÈS.

AGÉSILAS.

En puis-je pour la mienne espérer une égale, Madame? ou ne sera-ce en effet qu'obéir?

MANDANE.

Seigneur, je croirois vous trahir Et n'avoir pas pour vous une âme assez royale, Si je vous cachois rien des justes sentiments 1860 Que m'inspire le ciel pour deux rois mes amants. J'ai vu que vous m'aimiez; et sans autre interprète J'en ai cru vos faveurs qui m'ont si peu coûté; J'en ai cru vos bontés, et l'assiduité Qu'apporte à me chercher votre ardeur inquiète. 1865 Ma gloire y vouloit consentir; Mais ma reconnoissance a pris soin de la vôtre. Vos feux la hasardoient, et pour les amortir J'ai réduit mes desirs à pencher vers un autre. Pour m'épouser, vous le pouvez, 1870 Je ne saurois former de vœux plus élevés; Mais avant que juger ma conquête assez haute, De l'œil dont il faut voir ce que vous vous devez, Voyez ce qu'elle donne, ou plutôt ce qu'elle ôte. Votre Sparte si haut porte sa royauté, 1875 Que tout sang étranger la souille et la profane: Jalouse de ce trône où vous êtes monté, Y faire seoir une Persane, C'est pour elle une étrange et dure nouveauté; Et tout votre pouvoir ne peut m'y donner place, 1880 Que vous n'y renonciez pour toute votre race. Vos éphores peut-être oseront encor plus; Et si votre sénat avec eux se soulève, Si de me voir leur reine indignés et confus, Ils m'arrachent d'un trône où votre choix m'élève.... 1885 Pensez bien à la suite avant que d'achever, Et si ce sont périls que vous deviez braver. Vous les voyez si bien que j'ai mauvaise grâce De vous en faire souvenir; Mais mon zèle a voulu cette indiscrète audace, 1890 Et moi je n'ai pas cru devoir la retenir. Que la suite, après tout, vous flatte ou vous traverse, Ma gloire est sans pareille aux yeux de l'univers, S'il voit qu'une Persane au vainqueur de la Perse Donne à son tour des lois, et l'arrête en ses fers. 1895 Comme votre intérêt m'est plus considérable, Je tâche de vous rendre à des destins meilleurs. Mon amour peut vous perdre, et je m'attache ailleurs, Pour être pour vous moins aimable. Voilà ce que devoit un cœur reconnoissant. 1900 Quant au reste, parlez en maître, Vous êtes ici tout-puissant.

AGÉSILAS.

Quand peut-on être ingrat, si c'est là reconnoître? Et que puis-je sur vous si le cœur n'y consent?

MANDANE.

Seigneur, il est donné; la main n'est pas donnée; 1905 Et l'inclination ne fait pas l'hyménée. Au défaut de ce cœur, je vous offre une foi Sincère, inviolable, et digne enfin de moi. Voyez si ce partage aura pour vous des charmes. Contre l'amour d'un roi c'est assez raisonner. 1910 J'aime, et vais toutefois attendre sans alarmes Ce qu'il lui plaira m'ordonner. Je fais un sacrifice assez noble, assez ample, S'il en veut un en ce grand jour; Et s'il peut se résoudre à vaincre son amour, 1915 J'en donne à son grand cœur un assez haut exemple. Qu'il écoute sa gloire ou suive son desir, Qu'il se fasse grâce ou justice, Je me tiens prête à tout, et lui laisse à choisir De l'exemple ou du sacrifice. 1920

SCÈNE V.

AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.

AGÉSILAS.

Qu'une Persane m'ose offrir un si grand choix! Parmi nous qui traitons la Perse de barbare, Et méprisons jusqu'à ses rois, Est-il plus haut mérite? est-il vertu plus rare? Cependant mon destin à ce point est amer, 1925 Que plus elle mérite, et moins je dois l'aimer; Et que plus ses vertus sont dignes de l'hommage Que rend toute mon âme à cet illustre objet, Plus je la dois fermer à tout autre projet Qu'à celui d'égaler sa grandeur de courage. 1930

XÉNOCLÈS.

Du moins vous rendre heureux, ce n'est plus hasarder. Puisqu'un si digne amour fait grâce à Lysander, Il n'a plus lieu de se contraindre: Vous devenez par là maître de tout l'État; Et ce grand homme à vous, vous n'avez plus à craindre 1935 Ni d'éphores ni de sénat.

AGÉSILAS.

Je n'en suis pas encor d'accord avec moi-même. J'aime; mais, après tout, je hais autant que j'aime; Et ces deux passions qui règnent tour à tour Ont au fond de mon cœur si peu d'intelligence, 1940 Qu'à peine immole-t-il la vengeance à l'amour, Qu'il voudroit immoler l'amour à la vengeance. Entre ce digne objet et ce digne ennemi, Mon âme incertaine et flottante, Quoi que l'un me promette, et quoi que l'autre attente, 1945 Ne se peut ni dompter, ni croire qu'à demi: Et plus des deux côtés je la sens balancée, Plus je vois clairement que si je veux régner, Moi qui de Lysander vois toute la pensée, Il le faut tout à fait ou perdre ou regagner; 1950 Qu'il est temps de choisir.

XÉNOCLÈS.

Qu'il seroit magnanime De vaincre et la vengeance et l'amour à la fois!

AGÉSILAS.

Il faudroit, Xénoclès, une âme plus sublime.

XÉNOCLÈS.

Il ne faut que vouloir: tout est possible aux rois.

AGÉSILAS.

Ah! si je pouvois tout, dans l'ardeur qui me presse 1955 Pour ces deux passions qui partagent mes vœux, Peut-être aurois-je la foiblesse D'obéir à toutes les deux.

SCÈNE VI.

AGÉSILAS, LYSANDER, XÉNOCLÈS.

LYSANDER.

Seigneur, il vous a plu disposer d'Elpinice; Nous devons, elle et moi, beaucoup à vos bontés; 1960 Et je serai ravi qu'elle vous obéisse, Pourvu que de Cotys les vœux soient acceptés. J'en ai donné parole, il y va de ma gloire. Spitridate, sans lui, ne sauroit être heureux; Et donner mon aveu, s'ils ne le sont tous deux, 1965 C'est faire à mon honneur une tache trop noire. Vous pouvez nous parler en roi. Ma fille vous doit plus qu'à moi: Commandez, elle est prête, et je saurai me taire. N'exigez rien de plus d'un père. 1970 Il a tenu toujours vos ordres à bonheur; Mais rendez-lui cette justice De souffrir qu'il emporte au tombeau cet honneur, Qui fait l'unique prix de trente ans de service.

AGÉSILAS.

Oui, vous l'y porterez, et du moins de ma part 1975 Ce précieux honneur ne court aucun hasard. On a votre parole, et j'ai donné la mienne; Et pour faire aujourd'hui que l'une et l'autre tienne, Il faut vaincre un amour qui m'étoit aussi doux Que votre gloire l'est pour vous, 1980 Un amour dont l'espoir ne voyoit plus d'obstacle. Mais enfin il est beau de triompher de soi, Et de s'accorder ce miracle, Quand on peut hautement donner à tous la loi, Et que le juste soin de combler notre[69] gloire 1985 Demande notre cœur pour dernière victoire. Un roi né pour l'éclat des grandes actions Dompte jusqu'à ses passions, Et ne se croit point roi, s'il ne fait sur lui-même Le plus illustre essai de son pouvoir suprême. 1990

(A Xénoclès.)

Allez dire à Cotys que Mandane est à lui; Que si mes feux aux siens ne l'ont pas accordée, Pour venger son amour de ce moment d'ennui, Je veux la lui céder comme il me l'a cédée. Oyez de plus.

(Il parle à l'oreille à Xénoclès, qui s'en va[70].)

SCÈNE VII.

AGÉSILAS, LYSANDER.

AGÉSILAS.

Eh bien! vos mécontentements 1995 Me seront-ils encore à craindre? Et vous souviendrez-vous des mauvais traitements Qui vous avoient donné tant de lieu de vous plaindre?

LYSANDER.

Je vous ai dit, Seigneur, que j'étois tout à vous; Et j'y suis d'autant plus, que malgré l'apparence, 2000 Je trouve des bontés qui passent l'espérance, Où je n'avois cru voir que des soupçons jaloux.

AGÉSILAS.

Et que va devenir cette docte harangue Qui du fameux Cléon doit ennoblir la langue[71]?

LYSANDER.

Seigneur....

AGÉSILAS.

Nous sommes seuls, j'ai chassé Xénoclès: 2005 Parlons confidemment. Que venez-vous d'écrire A l'éphore Arsidas, au sénateur Cratès? Je vous défère assez pour n'en vouloir rien lire[72]; Tout est encor fermé. Voyez.

LYSANDER.

Je suis coupable, Parce qu'on me trahit, que l'on vous sert trop bien, 2010 Et que par un effort de prudence admirable, Vous avez su prévoir de quoi seroit capable, Après tant de mépris, un cœur comme le mien. Ce dessein toutefois ne passera pour crime Que parce qu'il est sans effet; 2015 Et ce qu'on va nommer forfait N'a rien qu'un plein succès n'eût rendu légitime. Tout devient glorieux pour qui peut l'obtenir, Et qui le manque est à punir.

AGÉSILAS.

Non, non; j'aurois plus fait peut-être en votre place: 2020 Il est naturel aux grands cœurs De sentir vivement de pareilles rigueurs; Et vous m'offenseriez de douter de ma grâce. Comme roi, je la donne, et comme ami discret Je vous assure du secret. 2025 Je remets en vos mains tout ce qui vous peut nuire. Vous m'avez trop servi pour m'en trouver ingrat; Et d'un trop grand soutien je priverois l'État Pour des ressentiments où j'ai su vous réduire. Ma puissance établie et mes droits conservés 2030 Ne me laissent point d'yeux pour voir votre entreprise. Dites-moi seulement avec même franchise, Vous dois-je encor bien plus que vous ne me devez?

LYSANDER.

Avez-vous pu, Seigneur, me devoir quelque chose? Qui sert le mieux son roi ne fait que son devoir. 2035 En vous de tout l'État j'ai défendu la cause, Quand je l'ai fait tomber dessous votre pouvoir. Le zèle est tout de feu quand ce grand devoir presse; Et comme à le moins suivre on s'en acquitte mal, Le mien vous servit moins qu'il ne servit la Grèce, 2040 Quand j'en sus ménager les cœurs avec adresse Pour vous en faire général. Je vous dois cependant et la vie et ma gloire; Et lorsqu'un dessein malheureux Peut me coûter le jour et souiller ma mémoire, 2045 La magnanimité de ce cœur généreux....

AGÉSILAS.

Reprochez-moi plutôt toutes mes injustices, Que de plus ravaler de si rares services. Elles ont fait le crime, et j'en tire ce bien, Que j'ai pu m'acquitter et ne vous dois plus rien. 2050 A présent que la gratitude Ne peut passer pour dette en qui s'est acquitté[73], Vos services, payés d'un traitement si rude, Vont recevoir de moi ce qu'ils ont mérité. S'ils ont su conserver un trône en ma famille, 2055 J'y veux par mon hymen faire seoir votre fille: C'est ainsi qu'avec vous je puis le partager.

LYSANDER.

Seigneur, à ces bontés, que je n'osois attendre, Que puis-je....

AGÉSILAS.

Jugez-en comme il en faut juger, Et surtout commencez d'apprendre 2060 Que les rois sont jaloux du souverain pouvoir, Qu'ils aiment qu'on leur doive, et ne peuvent devoir, Que rien à leurs sujets n'acquiert l'indépendance, Qu'ils règlent à leur choix l'emploi des plus grands cœurs; Qu'ils ont pour qui les sert des grâces, des faveurs, Et qu'on n'a jamais droit sur leur reconnoissance. Prenons dorénavant, vous et moi, pour objet, Les devoirs qu'il faudra l'un à l'autre nous rendre: N'oubliez pas ceux d'un sujet[74], Et j'aurai soin de ceux d'un gendre. 2070

SCÈNE VIII.

AGÉSILAS, LYSANDER, AGLATIDE conduite par XÉNOCLÈS.

AGLATIDE.

Sur un ordre, Seigneur, reçu de votre part, Je viens, étonnée et surprise De voir que tout d'un coup un roi m'en favorise, Qui me daignoit à peine honorer d'un regard.

AGÉSILAS.

Sortez d'étonnement. Les temps changent, Madame, 2075 Et l'on n'a pas toujours mêmes yeux ni même âme. Pourriez-vous de ma main accepter un époux?

AGLATIDE.

Si mon père y consent, mon devoir me l'ordonne; Ce me sera trop d'heur de le tenir de vous. Mais avant que savoir quelle en est la personne, 2080 Pourrois-je vous parler avec la liberté Que me souffroit à Sparte un feu trop écouté, Alors qu'il vous plaisoit, ou m'aimer, ou me dire Qu'en votre cœur mes yeux s'étoient fait un empire? Non que j'y pense encor; j'apprends de vous, Seigneur, 2085 Qu'on change avec le temps, d'âme, d'yeux et de cœur.

AGÉSILAS.

Rappelez ces beaux jours pour me parler sans feindre; Mais si vous le pouvez, Madame, épargnez-moi.

AGLATIDE.

Ce seroit sans raison que j'oserois m'en plaindre: L'amour doit être libre, et vous êtes mon roi. 2090 Mais puisque jusqu'à vous vous m'avez fait prétendre, N'obligez point, Seigneur, cet espoir à descendre, Et ne me faites point de lois Qui profanent l'honneur de votre premier choix. J'y trouvois pour moi tant de gloire, 2095 J'en chéris à tel point la flatteuse mémoire, Que je regarderois comme un indigne époux Quiconque m'offriroit un moindre rang que vous. Si cet orgueil a quelque crime, Il n'en faut accuser que votre trop d'estime: 2100 Ce sont des sentiments que je ne puis trahir. Après cela, parlez; c'est à moi d'obéir.

AGÉSILAS.

Je parlerai, Madame, avec même franchise. J'aime à voir cet orgueil que mon choix autorise A dédaigner les vœux de tout autre qu'un roi: 2105 J'aime cette hauteur en un jeune courage; Et vous n'aurez point lieu de vous plaindre de moi, Si votre heureux destin dépend de mon suffrage.

SCÈNE IX.

AGÉSILAS, LYSANDER, COTYS, SPITRIDATE, MANDANE, ELPINICE, AGLATIDE, XÉNOCLÈS.

COTYS.

Seigneur, à vos bontés nous venons consacrer, Et Mandane et moi, notre vie. 2110

SPITRIDATE.

De pareilles faveurs, Seigneur, nous font rentrer Pour vous faire voir même envie.

AGÉSILAS.

Je vous ai fait justice à tous, Et je crois que ce jour vous doit être assez doux, Qui de tous vos souhaits à votre gré décide; 2115 Mais pour le rendre encor plus doux et plus charmant, Sachez que Sparte voit sa reine en Aglatide, A qui le ciel en moi rend son premier amant.

AGLATIDE.

C'est me faire, Seigneur, des surprises nouvelles.

AGÉSILAS.

Rendons nos cœurs, Madame, à des flammes si belles; 2120 Et tous ensemble allons préparer ce beau jour Qui par un triple hymen couronnera l'amour!

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[66] L'édition de 1682 donne seule, par une faute évidente, _nous_, au lieu de _vous_.

[67] Ici, par une autre erreur, l'édition de 1682 porte _attendoit_, pour _entendoit_.

[68] Comparez ce vers au vers 1454 de _Cinna_, acte V, scène I, et un peu plus loin, les vers 1982 et suivants aux vers 1696 et suivants de la même pièce, acte V, scène III.

[69] L'édition de 1682 donne, par erreur encore, _votre_, pour _notre_.

[70] Dans l'édition de Voltaire (1764): _Il parle bas à Xénoclès, qui sort_. Voyez tome VI, p. 650, note 2.

[71] Voyez ci-dessus, p. 37, note 32, et p. 52, vers 1096 et suivants.

[72] On lit ici dans l'édition de 1692 un vers de plus, que Voltaire donne également:

Avec moi n'appréhendez rien.

[73] Ce vers a été omis dans l'édition de 1682.

[74] _Var._ N'oubliez plus ceux d'un sujet. (1666 et 68)

ATTILA

ROI DES HUNS

TRAGÉDIE

1667

NOTICE.

«_Attila_, dit Voltaire au commencement de la _Préface_ qu'il a placée en tête de cette pièce, parut malheureusement la même année qu'_Andromaque_. La comparaison ne contribua pas à faire remonter Corneille à ce haut point de gloire où il s'était élevé: il baissait, et Racine s'élevait.» Tout en reconnaissant la justesse de ces réflexions un peu banales, on ne doit pas oublier qu'_Andromaque_ ne fut jouée que huit mois après _Attila_, et ne put par conséquent entraver en rien le succès de cet ouvrage. Ce fut à la troupe de Molière, établie au Palais-Royal, que Corneille le confia. On lit dans le registre de Lagrange, sous la date du 4 mars 1667: «_Attila_, pièce nouvelle de M. Corneille l'aîné, pour laquelle on lui donna deux mille livres, prix fait.»

Robinet racontant dans une _Lettre en vers à Madame_, du 13 mars 1667, une noce somptueuse, ajoute:

Mais parlons un peu d'_Attila_; Car ce fut cette pièce-là Qui servit à ce grand régale . . . . . . . . . . . . . . . . Cette dernière des merveilles De l'aîné des fameux Corneilles Est un poëme sérieux, Où cet auteur si glorieux, Avecque son style énergique, Des plus propres pour le tragique, Nous peint, en peignant Attila, Tout à fait bien ce règne-là, Et de telle façon s'explique En matière de politique, Qu'il semble avoir, en bonne foi, Été grand ministre ou grand roi. Tel enfin est ce grand ouvrage Qu'il ne se sent point de son âge, Et que d'un roi des plus mal né D'un héros qui saigne du nez, Il a fait, malgré les critiques, Le plus beau de ses dramatiques. Mais on peut dire aussi cela Qu'après lui le même _Attila_ Est, par le sieur la Thorillère, Représenté d'une manière Qu'il donne l'âme à ce tableau Qu'en a fait son parlant pinceau. Toute la compagnie au reste (_La troupe du Roi, au Palais-Royal._) Ses beaux talents y manifeste, Et chacun selon son emploi Se montre digne d'être au Roi. Bref les acteurs et les actrices De plus d'un sens font les délices Par leurs attraits, et leurs habits, Qui ne sont pas d'un petit prix; Et mêmes une confidente (_Mlle Molière[75]._) N'y paroît pas la moins charmante, Et maint, le cas est évident, Voudroit en être confident. Sur cet avis, qui vaut l'affiche, Voyez demain si je vous triche.

La Thorillière père, d'après ce qu'on sait de son genre de talent[76], était loin de posséder l'énergie sauvage qui eût été nécessaire pour remplir dignement le rôle d'Attila; toutefois, un des plus grands admirateurs de Corneille, Saint-Évremont, raisonnant à ce sujet de la façon la plus surprenante, s'applaudissait de ce que son poëte de prédilection avait rencontré un aussi médiocre interprète. Il écrivait à M. de Lyonne: «A peine ai-je eu le loisir de jeter les yeux sur _Andromaque_ et sur _Attila_; cependant il me paraît qu'_Andromaque_ a bien l'air des belles choses.... Vous avez raison de dire que cette pièce est déchue par la mort de Montfleury; car elle avoit besoin de grands comédiens pour remplir, par l'action, ce qui lui manque. _Attila_, au contraire, a dû gagner quelque chose à la mort de cet acteur; un grand comédien eût trop poussé un rôle assez plein de lui-même, et eût fait faire trop d'impression à sa férocité sur les âmes tendres.»

Le registre de Lagrange constate que la pièce eut vingt représentations consécutives et trois autres encore dans la même année: c'était, pour le temps, un véritable succès. Cela n'empêcha point Boileau de faire cette épigramme si connue, si facile à retenir:

Après l'_Agésilas_, Hélas! Mais après l'_Attila_, Holà!

qui est devenue dans la bouche de bien des amateurs, et même de beaucoup de critiques, une réponse sans réplique, une de ces fins de non-recevoir aussi décisives que le _Tarte à la Crème_ du marquis dans _la Critique de l'École des femmes_.

Les faiseurs d'_ana_, qui aiment à exagérer les distractions et la naïveté des hommes de génie, prétendent que ces vers ne blessèrent nullement l'amour-propre, pourtant fort susceptible, du poëte contre lequel ils étaient dirigés. «Corneille s'y méprit lui-même, dit Monchesnay[77], et les tourna à son avantage, comme si l'auteur avoit voulu dire que la première de ces pièces excitoit parfaitement la pitié, et que l'autre étoit le _non plus ultra_ de la tragédie.»

On comprendrait mieux que Corneille eût effectivement pris le change sur le passage suivant de la neuvième satire, où la critique est plus indirecte et mieux déguisée:

Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité; A Malherbe, à Racan, préférer Théophile, Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile. Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut aller au parterre attaquer Attila, Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille, Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille.

Ce dernier vers nous indique, si je ne me trompe, un point qui choquait tout particulièrement Boileau dans _Attila_: je veux dire le choix des noms propres, choix si important à ses yeux et au sujet duquel il disait quelque temps après dans l'_Art poétique_ (chant III, vers 243 et 244):

D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare;

et Voltaire était bien du même avis lorsqu'il écrivait dans la _Préface_ que nous avons déjà citée: «Corneille, dans sa tragédie d'_Attila_, fait paraître Hildione, une princesse sœur d'un prétendu roi de France; elle s'appelait Hildecone à la première représentation; on changea ensuite ce nom ridicule[78].» Qu'eût-ce été si Corneille, au lieu d'adopter à peu près, en le francisant, le nom d'Ildico, qui lui était donné par Priscus et Jornandès[79], eût connu les traditions du Nord et choisi les formes plus pures de _Hiltgund_, _Hiltegunt_, «Hildegonde,» qu'elles nous ont conservées[80]?

Le privilége d'_Attila_ avait été accordé à Guillaume de Luyne «le 25e jour de novembre 1666,» ce qui fait penser qu'à cette époque cette pièce était déjà composée. L'Achevé d'imprimer est du «vingtième novembre 1667,» et néanmoins, suivant un usage aujourd'hui général dans la librairie, et qui, on le voit, était déjà suivi dès cette époque, le frontispice de l'édition originale porte la date de 1668.

Le titre de l'ouvrage est ainsi conçu: ATTILA, ROY DES HVNS, TRAGEDIE par P. Corneille, _A Paris, Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais_. M.DC.LXVIII. Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 78 pages. Le libraire de Luyne avait fait part de son privilége à Thomas Jolly et à Billaine. Nous avons sous les yeux un exemplaire dont le titre, à l'adresse de Jolly, porte _T._ (au lieu de _P._) _Corneille_.

[75] C'est-à-dire Armande Béjart, femme de Molière, qui remplissait le rôle de Flavie.

[76] Voyez le Mazurier, _Galerie historique du théâtre français_, tome I, p. 543.

[77] _Bolæana_, 1742, in-12, p. 40 et 41.